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Le sort réservé aux enfants de notre pays est des plus enviables en comparaison de ce qui se passe dans beaucoup dautres régions de la planète. Pour autant, toute une série de dysfonctionnements mérite dêtre évoquée comme autant de sujets damélioration et de perfectionnement dune société qui se doit, en aménageant le mieux possible la place de ses enfants, de préparer dautant plus efficacement lavènement des futures générations adultes qui feront le monde de demain.
En 1979, Défense des enfants internationale (DEI) était créée pour contribuer à lécriture de la Convention internationale des droits de lenfant (CIDE). Il fallut attendre le 20 novembre 1998 pour quaprès cinquante autres délégations qui lavaient précédée, la France se dote dune section de cette association (1). En novembre 1999, Défense des enfants internationale-France faisait paraître un premier rapport portant sur lapplication de la convention dans notre pays. Le 15 novembre dernier était publiée la version 2000 de ce rapport.
La ratification, en 1990, par le Parlement français, de la CIDE
aurait dû déboucher sur une mise en conformité générale du droit
positif de notre pays quant au statut des mineurs. La Cour de
Cassation en a décidé autrement, puisque la plus haute juridiction
de notre système judiciaire a estimé que ce traité international
nengageait que lÉtat et ne pouvait être directement invoqué
par le citoyen mineur ou son représentant. Lavis du Conseil dÉtat
(instance équivalente de lordre administratif) a, quant à lui,
estimé au contraire que chacune des dispositions de la CIDE devait
être étudiée au cas par cas, avant de décider sil était possible
ou non de sen prévaloir. Nombreux sont les juges qui ont adopté
une position de résistance à lesprit de la convention, en sappuyant
sur cette opposition stérilisante entre ces deux instances. La
CIDE fait obligation à toute institution qui est amenée à intervenir
dans la vie de lenfant de lentendre pour toute question le concernant.
Le fonctionnement de notre justice sy oppose : ainsi, le mineur
na jamais la possibilité de saisir le juge des affaires familiales
pour une affaire qui lintéresse au plus haut point (comme par
exemple son lieu de résidence). Nétant pas partie au procès,
il ne peut formuler une demande ni exercer les voies de recours.
La mise en conformité impliquerait de rendre obligatoire laudition
de lenfant, doué de discernement, qui en fait la demande (seul
le juge peut aujourdhui le décider). On pourrait aussi concevoir
quil puisse saisir directement un médiateur familial, sil lestimait
utile pour laider à régler ses problèmes face à ses parents.
Lenfant nest pas non plus consulté quand on veut lui faire changer
de nom (sauf à partir de 13 ans).
La parole de lenfant est tout aussi négligée dans les instances représentatives des institutions tant de lÉducation nationale que du secteur médico-social. Sa place est pourtant prévue par la loi, que ce soit au sein des conseils dadministrations des collèges ou des lycées ou bien des conseils détablissements. Mais, il sagit bien plus, dans la plupart des cas, dalibis, que dune réelle intégration aux instances de consultation, dans la mesure où aucune préparation ou formation nest assurée préalablement. Laccueil et léducation des enfants sont particulièrement bien pris en compte en France. Pour autant, on peut évoquer concernant les 2,1 millions denfants de moins de 3 ans, les 300 000 places daccueil qui manquent cruellement (en crèche ou halte-garderies) et que ne viendront pas combler les 40 000 places récemment promises par le gouvernement. On peut aussi rappeler les 30 000 enfants porteurs dun handicap qui ne sont ni scolarisés ni accueillis dans un dispositif de soutien. Sans oublier le renvoi abusif vers le Centre national denseignement à distance fait par les établissements refusant dadmettre en leur sein les jeunes les plus difficiles.
Il subsiste bien dautres domaines où des progrès peuvent être réalisés tels le logement insalubre qui frappe des dizaines de milliers de familles (et donc denfants), mais aussi les expulsions (alors même que les logements vacants sont en augmentation constante : plus de 15 % à Paris et 50 % dans lEssonne). Cest aussi le cas pour les conditions dincarcération dans les prisons, déjà catastrophiques pour les adultes, mais guère plus acceptables, dans beaucoup de cas, pour les mineurs et jeunes majeurs.
Jacques Trémintin
(1) DEI-France - 30 rue Coquillière - 75001 Paris.Tél. 06 86 81 40 73. Internet : http://www.globenet.org/enfant
Le vote, en 1989, par lassemblée générale des Nations Unies de la Convention internationale des droits de lenfant (CIDE) et sa ratification par le parlement français, en 1990, furent loccasion dun débat au sein du monde adulte. À un bout, on trouvait les pourfendeurs de loppression exercée par les plus âgés sur les plus jeunes : on nétait finalement pas loin dun « mouvement de libération de lenfance ». Pour eux, la CIDE nétait pas assez émancipatrice. Et de lautre, celles et ceux qui dénoncent le risque deffondrement de notre civilisation en raison de la décrédibilisation de lautorité adulte. La Convention constituait pour ces derniers une nouvelle concession dangereuse autant quirresponsable.
Dans notre civilisation, qui shonore de plonger ses racines dans
la tradition gréco-romaine, tout commence avec le pouvoir absolu
du Pater familias. En Grèce, lenfant na droit dexister socialement
que pour autant quil soit introduit par son père. Celui-ci le
soulève au-dessus du foyer, ladmettant par ce geste symbolique
dans la communauté. Sil nest pas intégré ainsi à la société
des hommes, il peut être abandonné sur le perron de la porte (un
ramassage très bien organisé permet alors de le recueillir pour
en faire ultérieurement soit un (e) esclave soit un (e) prostitué
(e). Mais, on peut aussi aller le jeter hors de la ville dans
une fosse spécialement aménagée à cet effet. Tout au long de sa
vie, le père continue à avoir droit de vie ou de mort sur sa progéniture.
Ce pouvoir exorbitant et disproportionné ne disparaîtra quau
cours du IVe siècle, remplacé par la « simple » possibilité laissée
au père de faire incarcérer son enfant. Et ce, sans autre justification
que sa propre volonté. Un décret royal, en date du 9 mars 1673
rendra toutefois obligatoire lobtention préalable dune lettre
de cachet du roi. La révolution de 1789 limite notablement ce
droit de correction paternelle. Mais celui-ci sera rétabli par
le Code civil de 1804 : tout père insatisfait du comportement
de sa fille ou de son fils peut présenter une requête auprès du
tribunal de grande instance afin de le faire enfermer pour une
période dun mois. Cette possibilité restera en vigueur jusquen
1935 date à laquelle un décret-loi la remplace par lopportunité
de demander un internement en maison de correction. Cest lordonnance
du 23 décembre 1958 qui viendra porter le coup de grâce au droit
de correction paternelle en lui substituant une intervention de
la société qui autorise quune mesure dassistance éducative extérieure
à la famille soit prise au cas où léducation, la moralité ou
la santé du mineur seraient menacés (article 375 du code civil
modifié à cette occasion). Face à la puissance paternelle qui
vit son « chant du cygne », saffirme parallèlement toute une
législation qui tend à organiser la protection de lenfance suppléance
de la société. Cest la loi de 1889 qui inaugure cette nouvelle
ère. Il a fallu dix ans dhésitations aux députés pour autoriser
la déchéance de cette puissance dans le cas où son exercice apparaîtrait
comme compromettant gravement lavenir de lenfant. Sensuivront
de nombreux autres textes de loi qui viendront, année après année,
confirmer la place prépondérante de la société dans le sort réservé
aux mineurs en danger. On attribue au mouvement féministe, la
responsabilité davoir définitivement ébranlé la statue du commandeur
: en remettant en cause le pouvoir absolu du mari sur sa femme
(la transformation de la puissance paternelle en autorité parentale
ne date que de 1970), il a largement contribué à contester la
domination du père sur ses enfants.
Ainsi, ce qui avait constitué pendant des millénaires la tyrannie de lhomme sur la femme et sur les enfants sest délité dans les trente dernières années de ce siècle et sest transformé en une relation qui tend à devenir plus incertaine où les uns et les autres semblent condamnés à établir des liens qui ne se reconnaissent plus dans la domination et la soumission.
Daucuns expliquent les dérives qui accompagnent les mutations sociales auxquelles on assiste aujourdhui (montée de la violence et de la délinquance juvénile) par la disparition du père, leffritement de son autorité, sa présence de plus en plus évanescente au sein de la famille (multiplication des familles monoparentales). On sinterroge même sur les conséquences supposées en matière dinceste : leffondrement de la place du père renforcerait sa place damant de ses propres enfants. Cerise sur le gâteau, la plainte récurrente dans le monde des adultes qui consiste à prétendre que les enfants auraient tous les droits et quon névoquerait plus vraiment à leur égard leurs devoirs. Cette crainte peut apparaître excessive. Pour autant, ces peurs sont bien présentes. On pourrait essayer de les résumer par la question suivante : la tyrannie du père naurait-elle pas fait place à la tyrannie de lenfant-roi ?
La Convention internationale des droits de lenfant constitue, on le devine, une étape marquante dans la prise de conscience de la place nouvelle quoccupe lenfance dans lexistence humaine. Encore faut-il quelle ne reste pas lettre morte et passe dans les pratiques. Même sil y a encore beaucoup de réticence dans le monde adulte, des initiatives se multiplient, démontrant que progressivement, les mentalités évoluent.
Jacques Trémintin
On peut comprendre celles et ceux qui sont déstabilisés par ce nouveau cours où on ne demande plus aux enfants de se taire et dobéir, où leur parole est prise en compte, où on leur propose très tôt de se comporter en citoyen et non plus en être soumis. Mais le mouvement semble inéluctable. Certains pensent que sils nont plus la suprématie en tant quadulte, cest que les enfants sen sont emparé. Or, le fait de partager des droits peut sentendre dans une logique de complémentarité et daddition et non de compétition et dexclusion. Les droits accordés aux uns ne doivent pas être compris au détriment des autres. Les différentes générations ne doivent ni être confondues, ni être opposées entre elles. Lenfance ou ladolescence se distinguent de lâge adulte. À ces différents stades de la vie, on retrouve des modalités singulières de fonctionnement quil faut respecter. Il y a dabord linscription dans une position particulière dans la succession des générations. Il y a ensuite une maturité et une expérience qui donnent ou non accès à certaines aptitudes. Il y a encore cette place dans la société qui nimplique pas les mêmes contraintes. Une responsabilité différentielle sétablit donc entre lenfant et ladulte. Le lien de dépendance qui semble sétablir entre lun et lautre nimplique pas forcément un asservissement dun côté ou dun autre. La relation entre les adultes et les enfants doit être faite de protection, de bienveillance et de guidance dun côté, de maturation progressive, dapprentissage graduel et dexpérimentation (qui inclut des essais et des erreurs) de lautre ; de respect, de considération et de reconnaissance, des deux côtés (et non pas seulement comme le précise encore le code civil du seul côté de lenfant à légard de ses parents). Toute la difficulté de lart de léducation consiste justement à être capable en tant quadulte de stimuler lenfant, de laider à grandir pour optimiser et maximiser ses potentialités, mais sans lidentifier à un petit homme en minuscule à qui on pourrait fixer des objectifs qui savèrent inatteignables : ne pas lui demander plus quil ne peut, mais lui permettre de trouver les ressources quil a en lui pour essayer de se dépasser toujours un peu plus. Lactualité récente a rapporté lexemple de cet enfant de 6 ans que son père voulait voir effectuer un saut à lélastique (afin de figurer dans le Guiness des records !) Outre, la profonde stupidité dun tel enjeu, on peut concevoir quil sagit là dune exigence qui à lévidence dépasse la capacité dintégration de cet enfant. De même, demander à un enfant de 4 ans sil a envie daller se coucher quand à lévidence il tombe de sommeil, cest peut-être laider à apprendre à reconnaître ses besoins. Mais cela peut aussi le placer face à une décision quil est incapable de prendre, submergé quil est par ses désirs du moment.
Identifier, reconnaître et promouvoir les droits de lenfant ce nest ni considérer quil ny aurait plus dobligations pour lui, ni abdiquer toute responsabilité adulte à son égard. Cest linitier à une démarche citoyenne en respectant pour ce faire son rythme, ses possibilités du moment et ses potentialités en devenir. Et être citoyen, cest prendre sa juste place (rien que sa place mais toute sa place pourrait-on dire) dans la communauté des hommes et des femmes. Cela signifie tantôt se plier à des contraintes qui restreignent sa propre liberté, tantôt être bénéficiaire des contraintes auxquelles se plient les autres. Chaque droit correspond à une obligation à laquelle se soumettent les autres à son égard et chaque obligation qui nous est imposée permet de satisfaire le droit des autres. Illustration de cette démarche, les quelques exemples (bien trop rares) qui structurent les règlements intérieurs des établissements accueillant des mineurs, non pas à partir dune liste dinterdits, mais à partir des droits. On peut ainsi facilement transformer linterdiction de casser les affaires des autres en un « droit à se voir garantie lintégrité de ce que lon possède » ou encore linterdiction de se battre en « droit à ne pas être agressé ». Ce nest pas là du simple formalisme. Cest concevoir un rapport différent au droit en positivant et en préférant un rapport actif plutôt que soumis.
Jacques Trémintin
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