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« Éducatrice spécialisée à lIMP de Port-Neuf à la Rochelle, je suis responsable dun groupe de 9 enfants de 5 à 12 ans handicapés légers ou moyens, travaillant en atelier préscolaire avec une utilisation simple de linformatique. Je recherche un échange avec un éducateur ou une éducatrice dIMPro afin de mieux comprendre le travail et les attentes de ce secteur par rapport à léducation que japporte actuellement aux jeunes ».
Décrivant leur profil et leurs desiderata quant à une proposition déchange, des travailleurs sociaux moniteurs éducateurs, animateurs, directeurs, chef de service, éducateurs pouvaient ainsi, en 1996, passer par une bourse des échanges temporaires dexpérience entre professionnels du social, du médico-social et de linsertion dans la région Poitou-Charentes, avec le concours de Promofaf. Voyons encore une annonce : « Éducateur spécialisé à lIRPP Les Brises marines (Île de Ré), je travaille en internat auprès dun groupe de 15 garçons âgés de 11 à 14 ans avec retard scolaire, trouble du comportement, avec deux autres éducateurs. Je propose un échange de poste à poste sur La Rochelle ou les environs, en externat, milieu ouvert, service de suite »
En 1987, tous les membres de deux SCOP de formation et de conseil
secrétaires, comptables, consultants, formateurs , Épiscope
à Saint-Jean dAngély (17) et Le Frêne (Paris) avaient organisé
des échanges, dune semaine au plus. Lidée va faire son chemin,
dautant plus quun des participants, Michel Adam, va devenir
directeur du Centre régional détudes et daction pour les handicaps
et linsertion Poitou Charentes (CREAHI).
En 1992, le CREAHI poitevin officialise donc ce nouveau concept (voir interview ci-dessous), la Mobilité géographique temporaire professionnelle (MGTP), nouvelle forme daction de formation professionnelle et dorientation, accessible en principe à tous les personnels du secteur social ; destinée à lutter contre le trop fameux et ravageur burn out, elle entend « remotiver les professionnels » par un changement provisoire du contexte de travail, mais aussi aider à faire émerger de nouveaux projets professionnels.
Un questionnaire interrogeant les directeurs régionaux sera alors envoyé en 1993. Sur les quarante-quatre réponses aux 260 envois (période estivale oblige, est-il avancé ), 80 % des réponses se déclarent favorables au projet. Promofaf est associé, simpliquant sous la forme dune action prioritaire régionale (APR) ; laction démarrera réellement à lautomne 1994 et le bureau du CREAHI valide, en fin dannée, le lancement prévu pour onze volontaires.
Pour lannée 1996, quatre personnes seront concernées par lopération, appartenant à trois organismes différents : mission locale, centre dadaptation et de redynamisation par le travail, association intermédiaire.
Un peu plus tard, les profils des statuts des échangistes (lallusion leur est faite, paraît-il, de manière récurrente, ha ha) seront établis : sur dix-huit participants, ils sont éducateurs spécialisés (7), animateurs (4), éducateurs techniques spécialisés (3), directeurs (2), moniteur-éducateur (1) ou chef de service (1). Interrogés, ils déclarent avoir lintention de continuer à se former, denrichir leur pratique professionnelle, d« apporter un regard différent et [leur] pratique à une nouvelle équipe », délargir le réseau de leurs partenaires, de « prouver une certaine polyvalence, ne pas se scléroser ».
Néanmoins, lexpérience est, lors de ce bilan, marquée « positivement dans le champ personnel et relationnel : laffectif, le moral et la cohésion », mais « plutôt négativement dans le champ technique et organisationnel ». Dautres inconvénients sont pointés : échanges trop courts, rôle daudit parfois assigné, « risque de prise en otage » par léquipe accueillante, absence de personne-ressource Qui plus est, certains syndicats y voient un risque de tentative masquée dout placement, pour faire partir en douceur telle ou telle personne
Mais dautres effets, globalement positifs, sont relevés : ressourcement, mise en perspective de sa propre histoire professionnelle, stimulation voire redynamisation des équipes, ouverture et rééquilibrage des visions mutuelles entre organismes, « effet de type réseau, à savoir un effet damélioration dun partenariat possible entre les deux structures »
Comment ça marche, cette affaire ? Deux personnes, de statuts et de fonctions identiques et travaillant dans deux établissements ou services différents, vont volontairement échanger leur poste de travail pour une durée de quatre ou cinq semaines ; leurs institutions respectives sont bien sûr partie prenante de lacceptation des modalités du protocole. En amont, le CREAHI organise une bourse des échanges, favorise les transferts préalables dinformations.
Pendant la première semaine, « phase daccueil et de préparation », lune des deux personnes accueille lautre dans son établissement et la prépare à la remplacer durant trois semaines (la même préparation aura lieu huit jours plus tard, dans le deuxième établissement) ; la personne en MGTP prend connaissance des projets détablissement et de service (voir encadré). La phase déchanges proprement dite dure trois semaines, pendant lesquelles « chaque personne dans son nouveau contexte remplit les fonctions de la personne absente » À lissue, un rapport est demandé à chacun des participants, avec présentation orale au directeur de létablissement accueillant, bilan et analyse de léchange organisés par le CREAHI.
La problématique visée, insiste Michel Adam, directeur du CREAHI et initiateur du projet dans un rapport de synthèse intitulé Une innovation de formation continue (1) qui nhésite pas à établir une analogie entre la pratique du Compagnonnage et cette démarche « est clairement lémergence dune nouvelle démarche de formation et même dauto-formation par le changement de contexte professionnel ».
Actuellement, la MGTP, qui a dailleurs été rebaptisée (entre autres sur les conseils de syndicalistes amis) Bourse déchanges temporaires dexpériences professionnelles (BETEP) est mise en sommeil, nous indique son promoteur. Lannée 97 avait vu lémergence dune petite dizaine de candidatures, à laquelle il na pu être donné suite, faute dappui et de financement. Entre autres facteurs, les initiateurs ont dénoté la « faible confiance en soi de beaucoup de professionnels », une « incertitude identitaire » étayée par l« absence presque totale de référentiels-métiers ». « Par voie de conséquence », estime ainsi le concepteur du projet, « la notion de compétence fait peur car elle est mal repérée et léchange a été perçu comme comportant le risque dune mise à nu de son incompétence ». Nonobstant, Michel Adam continue dy croire ferme, et pense renouveler lexpérience, les premiers plâtres ayant été essuyés, avec lapport dautres expériences. « Lincitation des directeurs et lexemplarité », recommande-t-il, seront conditions essentielles de la réussite.
Une bourse d'échange en état de marche
Directeur-adjoint dun institut médico-éducatif dans les Pyrénées Atlantiques, Jean-Daniel Elichiry a choisi le développement dune bourse déchanges temporaires demploi comme thème de son mémoire CAFDÈS, quil intitulera Au service des enfants en IMP : requalifier la prestation par une stratégie déchanges en réseau.
Ayant repéré des signes de démotivation chez quelques salariés
phénomène quil dénomme Faillite du désir dinvestissement professionnel
il propose la création de cette bourse, avec pour objectif «
de susciter et permettre la mobilité inter-institutionnelle des
personnels volontaires, douvrir des espaces dexpérimentation
des vécus professionnels ». Mais il pose demblée une limite :
ne seront concernés par cette bourse ni déventuels redéploiements
de personnels, ni la mutualisation des ressources humaines. La
durée de léchange, là, y est dune année, scolaire ou civile,
éventuellement reconductible une fois.
« Si lhypothèse de départ selon laquelle un échange temporaire demploi en réseau est un outil de la remotivation, il lui faut être accompagné dune formation qui la transforme en requalification », observe encore Gabriel Brie, formateur à lITS de Pau et coordinateur du dispositif. Une formation daccompagnement à léchange demploi temporaire (10 journées de six heures réparties dans la première phase de léchange) a alors été pensée, articulée autour de quelques principes tels que : stimuler la dynamique du mouvement ; formaliser, organiser et hiérarchiser des objectifs professionnels ; identifier le référentiel de compétences permettant une rapide opérationnalité à un nouveau poste
Comment tout cela sest-il mis en place ? « Vous êtes : éducateur, instituteur, agent dentretien, cuisinier, médecin, cadre intermédiaire, secrétaire, assistant social, agent administratif, infirmier, etc. Vous souhaitez (peut-être depuis plusieurs années) vivre une nouvelle expérience professionnelle, dans votre métier, mais dans une autre structure » Une lettre enquête, en date du 7 décembre 1998, avait annoncé aux équipes la création dun groupe de travail réunissant les syndicats, les tutelles, les employeurs, les directeurs, les fonds dassurance formation et les instituts de formation de travailleurs sociaux. Parvenue à 500 salariés via les comités dentreprise, les délégués du personnel et certaines directions, une « étude de souhaits » fera émerger 169 réponses, 112 dentre elles se déclarant daccord pour vivre une expérience déchange demploi.
Une charte des associations employeurs est alors établie, fixant les modalités des échanges. Une convention de détachement tripartite est conclue entre la personne qui permute, son employeur et lemployeur daccueil. « À son retour, ses droits statutaires et avantages acquis seront conservés et son ancienneté courra pendant le détachement. Le salaire et les charges seront réglés par la structure dorigine », précise ainsi larticle 3 du texte.
Mais qui cela va-t-il concerner ? Un bruit de meuleuse rend la conversation hasardeuse. Alain Labadie est éducateur technique spécialisé à lInstitut médico-professionnel du Plan Cousut, à Biarritz, depuis bientôt dix-huit ans. Il a entendu parler de cette bourse déchanges, via lITS de Pau (2), et voit là une belle occasion de lutter contre lusure, une possible démarche de redynamisation. Il a proposé un échange, pour douze mois, dans un périmètre de 50 km de son actuel lien de travail. Il envisage daller dans un autre IMPro, ou dans un CAT. « Il ne faut pas que ce soit une fuite », précise-t-il, mais bien plutôt un ressourcement.
Même écho pour Daniel Çarçabal, éducateur travaillant dans un établissement béarnais pour infirmes moteurs cérébraux depuis une douzaine dannées ; mais lui, en outre, réagit contre la mobilité interne proposée par sa direction, préférant un échange avec une autre institution. Participant à certains jurys dexamen et en relation avec lITS palois, il a donc choisi cette voie. Il nira pas forcément dans un établissement dIMC, et nexclut aucun domaine dintervention. « Si ça marche », ajoute-t-il, prudent
Car lentreprise démarre mollement, mais tous les paramètres sont là pour sa réussite ; « le temps peut soit pourrir, soit dynamiser », nous indique le coordinateur du projet, qui espère en la « force de conviction » des différents relais ; le site Internet de la bourse déchanges est largement visité et certains comités dentreprise, comme celui de lADAPEI, lont placé dans leurs « favoris » ; Promofaf et Uniformation représentent un vrai soutien ; tous les syndicats sont associés depuis le début ; le discours autour de cette affaire est de moins en moins négatif : on parle davantage de lintérêt de léchange que de lusure
Il nempêche : aucun échange nest actuellement opéré ; le dispositif vient télescoper la mise en place de laménagement du temps de travail ; les initiateurs espèrent que, dici à la fin de lannée civile, une quinzaine dassociations auront signé la charte et quune dizaine de salariés se seront proposés pour un échange. Néanmoins Gabriel Brie, qui fait lanalogie entre « un certain moment de dépression, au sens météo » y croit dur comme fer.
Joël Plantet
(1) Les Cahiers du CREAHI n°5 (été 1996) CREAHI - 23 boulevard du Grand Cerf 86000 Poitiers. Tél. 05 49 88 22 00. e-mail creahi@iris.asso.fr
(2) Institut du travail social Pau Pyrénées 17 avenue du doyen Poplawski 64000 Pau. Tél. 05 59 84 93 93. Internet : http://www.its-pau.fr e-mail : bourse.echanges@its-pau.fr
Isabelle, une des pionnières de lexpérience poitevine intervenante en mission locale où elle accompagne des jeunes de 18 à 25 ans nous détaille son échange : la première semaine a servi à accueillir et à « briefer » la personne pressentie pour la remplacer, celle-ci venant dune association intermédiaire de la région où elle soccupait daccompagner à lemploi des bénéficiaires du RMI. La première « permutante » a 39 ans et est alors à son poste depuis six ans, la seconde est une professionnelle plus jeune ; la mission locale compte une bonne trentaine de salariés, alors que léquipe de lassociation intermédiaire ne compte que six personnes. La deuxième semaine verra le même tandem, en sens inverse : chacune informe lautre de la gestion de ses dossiers, de sa manière de travailler, de ses responsabilités et de son réseau partenarial. Léchange proprement dit durera trois semaines, pendant lesquelles Isabelle vivra pleinement ce « transfert de compétences » : elle reçoit des personnes nouvelles (peu, et pas les usagers déjà suivis), ouvre des dossiers en se présentant comme remplaçante de lintervenante en poste, participe à des réunions avec léquipe, et avec certains partenaires extérieurs. En cas de doute ou dincertitude, elle en informe immédiatement léquipe. Elle précisera toutefois que sil navait pas existé, dans sa mission locale dorigine, un service de suivi RMI, elle aurait plutôt opté pour un échange de poste à poste, soit dans une autre mission locale, soit dans une PAIO (de préférence rurale, suppose-t-elle).
Que pense-t-elle de lautre permutante ? « Je naurais jamais laissé mon poste à quelquun que je ne connaissais pas, en qui je naurais pas eu confiance », explique encore Isabelle qui, initialement, avait été séduite par lidée lorsque le CREAI a fait parvenir sa proposition aux établissements. Sa remplaçante fera, de fait, beaucoup de travail en doublon avec plusieurs de ses collègues qui, somme toute, ont accepté ce surcroît de travail ; elle aussi participera, en lieu et place de lintervenante en titre, à des réunions extérieures, comme celles du Fonds daide aux jeunes (FAJ).
Conscientes de limportance de cet échange, les deux permutantes sont pleines de sollicitude lune pour lautre : coups de fil quasi quotidiens dune structure à lautre, déjeuners en commun Isabelle nous dit même « être repassée à la mission locale pratiquement tous les soirs ».
« Cest une très belle idée, très riche », défend-elle avec conviction, imaginant tout à fait refaire un jour lexpérience, malgré sa vie de famille (elle a trois enfants, et ne peut partir trop loin), plutôt dans un échange avec un poste analogue (elle est décidément très tentée par la PAIO rurale !) et peut-être pour une durée un peu plus longue, genre huit semaines « Sortir de la routine », « prendre du recul », « saérer », « apporter et recevoir un regard extérieur » sont, de toute évidence, enrichissant, pour soi et pour linstitution. Néanmoins, elle insiste sur un point et met en garde sur un autre : léchange doit nécessairement être longuement préparé en équipe, et pleinement assumé par elle ; il faut dautre part « éviter le piège daudit sauvage » dont certaines structures pourraient se servir, ces échanges se devant donc dêtre préparés au maximum avec les équipes, et avec les directions. Et il ne faut évidemment pas que ces départs temporaires puissent être imposés par les directions, qui pourraient alors favoriser une mobilité dangereuse, propice à déventuels redéploiements. En conclusion, elle « invite un maximum de personnes à faire cette expérience ».
Comment avez-vous commencé à faire des échanges temporaires dans le secteur ? Quel accueil leur a-t-il été réservé ?
Ce sont deux organismes de formation avec lesquels le CREHAI travaillait [lire page 4] qui ont inspiré celui-ci. Ils avaient pratiqué des échanges dune semaine entre des professionnels et obtenu des bénéfices individuels et collectifs très intéressants, y compris dans lappropriation de savoir-faire nouveaux ou améliorés.
Nous fîmes, en juillet 1994, auprès de 80 directeurs de la région, un sondage qui trouva des échos positifs. Promofaf, qui généralement met du temps à suivre les initiatives, demanda un modèle de formation pour pouvoir financer. Un stage de préparation à léchange avec 18 candidats fut très fécond. Hélas, nous avions oublié de mettre dans le coup les syndicats de travailleurs sociaux : La « MGTP » qui signifie mobilité géographique temporaire des professionnels suscitait une angoisse particulière de type « on va nous virer ou nous déplacer de force » dans un milieu professionnel qui vivait, et qui vit encore beaucoup dans le regret des vaches grasses des années 70-80.
Existe-t-il des demandes déchanges entre profils un peu différents ?
Bien sûr ! Il est évident que les diplômes, dans le secteur du travail social, recouvrent des pratiques différentes et donc ne définissent jamais à eux seuls le métier. Ainsi, un éducateur technique spécialisé dIMPRO souhaitait aller voir en CAT ce que deviennent « ses » jeunes. Idem pour un éducateur spécialisé dIMP qui cherchait un IMPRO pour les mêmes raisons. Un échange réalisé et réussi a permis à une AS dassociation intermédiaire daller voir comment étaient accueillis les jeunes adultes à la mission locale, et sa collègue de la mission locale de faire la démarche inverse !
Peut-on imaginer une AS de Nice échanger temporairement son poste avec une professionnelle de Garges-lès-Gonesse ?
Nice contre Garges-lès-Gonesse Cest certainement encore trop tôt. Peut-être dans dix ans, quand une loi aura reconnu et généralisé les échanges temporaires. De plus, bien que ces échanges soient possibles au niveau national en théorie, en pratique ils ne paraissent actuellement réalisables que régionalement, car la proximité semble une caractéristique incontournable de la plupart des projets déchanges envisagés : les participants souhaitent, pour le moment en tout cas, quils se déroulent à moins de 30 Km de leur lieu habituel de travail.
Dautre part, lengagement ne doit pas seulement interpeller les seuls individus qui font un échange de poste, car ils ne sont pas les seuls à senrichir dans laffaire. Les directions et les équipes respectives ont aussi à y gagner. Leur implication doit donc être aussi importante que celle de « léchangeur » qui doit ainsi bénéficier dun tutorat spontané dans létablissement accueillant, lequel, en échange, doit pouvoir découvrir non seulement lindividu quil reçoit mais aussi, à travers lui, son établissement dorigine.
Propos recueillis par Guy Benloulou
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