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Numéro 551, 9 novembre 2000

Exemple d’un dysfonctionnement épuisant

Recadrage musclé, mouvements de grève, démissions, licenciements sous le regard impuissant — coupable ? — des pouvoirs publics… Quand direction et personnels se disputent, un gros paquet de bons professionnels y laissent des plumes, et… les enfants trinquent

Au départ, on ne soupçonne pas forcément l’amorce d’une crise institutionnelle de cette gravité : en mai 1998, la directrice de l’institut médico-éducatif Le Logis, dans la région parisienne, et quelques mois plus tard son adjointe — toutes deux à l’origine de la transformation de l’orphelinat-asile en IME — sont amenées à démissionner brutalement. La première est mise en examen pour détournements de fonds, et sera d’ailleurs incarcérée quelques mois.

Un nouveau directeur arrive, et ses tentatives de réorganisation ne rencontrent pas d’opposition pendant les premiers mois (l’établissement accueille aujourd’hui 72 jeunes de 11 à 20 ans présentant des troubles de la personnalité et du comportement : 46 jeunes filles en internat de semaine, 26 garçons et filles en externat) : transformation de l’IME en internat de rééducation (IR), augmentation des effectifs, création d’un service d’éducation et de soins spécialisés à domicile, appartements en villes pour les sortantes…

Mais à partir de septembre 1998, le syndicat CGT s’alarme d’un certain nombre de licenciements : tel vacataire, tel responsable du service informatique, tel psychiatre, telle chef de service de l’IMPro (pour qui les Prud’hommes reconnaîtront le caractère abusif du licenciement), tel comptable….

À la même période, un conflit éclate autour du projet thérapeutique de l’institution, et de la place des psychologues. Le projet institutionnel se voit, selon un certain nombre de salariés, progressivement déconstruit, diverses réunions étant peu à peu supprimées. Le climat s’alourdit. « Les propos du directeur deviennent disqualifiants, nous ne sommes plus légitimés professionnellement dans nos fonctions, les équipes sont assimilées aux actes délictueux qu’aurait commis l’ancienne direction », dénonce alors le syndicat CGT. Les passages à l’acte des jeunes se font monnaie courante. Une première grève intervient à la mi-janvier 99. Les salariés alertent la DDASS, la médecine du travail et l’inspection du travail. L’employeur, la Société philanthropique, propose au CREAI d’intervenir. Mais le travail opéré autour de la difficile articulation des pratiques antérieures et des nouvelles directives fait surgir des points essentiels du conflit : changements de profil de poste des chefs de service, suspension du travail de supervision, suppression de multiples réunions. « De travail institutionnel », note encore le syndicat, « nous parlerons maintenant de prestation de service, d’action éducative nous parlerons de protocole d’intervention, de clinique nous parlerons d’évaluation, d’élaboration nous parlerons de planification ».

Le 8 octobre 1999, vingt-deux personnes (soit une majorité du personnel éducatif, technique et thérapeutique) se mettent en grève, après un passage à l’acte particulièrement grave de la part de trois jeunes (fugue, incendie de voiture), acte insuffisamment pris en compte, selon les personnels, par la direction (qui s’en défend). L’ambiance devient délétère : les violences des jeunes envers les éducateurs se font plus nombreuses, les arrêts maladies se multiplient, l’équipe de direction est accusée de disqualifier le personnel.

L’année 99 aura vu le départ — démissions ou licenciements — de 18 personnes. En janvier 2000, les familles sont prévenues, par les salariés, de leurs difficultés à travailler. Une nouvelle grève intervient au début de cette année. La violence s’installe dans l’établissement, des agressions — pas seulement verbales — émaillant parfois la vie du Logis.

Le 24 mars 2000, l’équipe interpelle de nouveau la DDASS, demande une médiation (« L’IME « Le Logis » et donc les jeunes, sont en DANGER. Nous demandons l’intervention d’un médiateur (envoyé par la DDASS) pour tenter de trouver une solution à cet état de crise et sortir de cette impasse »). Mais l’association décide, à la fin du mois de mars, la fermeture provisoire de l’établissement.

Un médiateur, sociologue, nommé par l’association, va travailler un protocole de fonctionnement qui sera, finalement, validé, fin avril dernier, par une majorité du personnel. Cependant, le mal est fait, les départs se poursuivent, les licenciements aussi.

Des témoignages ont été aujourd’hui réunis par écrit, contre tel ou tel cadre en place (lire encadré ci-dessous), allant tous dans le même sens, celui d’une intervention autoritaire, non discutée en équipe, possiblement préjudiciable à telle jeune accueillie.

Nous avons rencontré, à maintes reprises, des personnels, en poste ou ex-salariés, épuisés, découragés, eux-mêmes se disant « laminés ». Qu’ils soient moniteurs-éducateurs, psychologues, psychomotricien, éducateurs ou éducateurs techniques, ils nous ont illustré leurs difficultés à ne pas se sentir pris en compte. Ils estiment leur culture professionnelle bafouée, certains sont en dépression, d’autres nous disent ne plus savoir combien de temps ils vont pouvoir rester encore à leur poste. Le feuilleton pourrait s’appeler : Le Logis, ou comment une direction musclée, avec l’aval des pouvoirs publics, peut venir à bout des plus récalcitrants.

Jointe par Lien Social, la direction dénoncera, dans un long entretien téléphonique, des personnels enfermés dans des logiques obsolètes et ne supportant aucun contrôle, la « force des usages » et des avantages acquis — en lien parfois avec les exactions de l’ancienne équipe de direction, dont le procès n’a pas encore eu lieu —, la nécessité d’une restructuration, des « habitudes très confortables qui échappent aux logiques du travail social actuel ». Se défendant de vouloir envenimer quoi que ce soit, revendiquant la nécessité de se séparer d’un certain nombre de personnes, elle reste confiante dans son avenir — passage prochain en CROSS, démarrage d’un SESSAD, réflexion sur l’internat… —, même si le climat reste détérioré. On ne peut cependant que rester sceptique sur cette manière de gérer les ressources humaines.

Léo Grenel


Un exemple d’autoritarisme

Le 2 septembre 1996, Khedidja est embauchée, par la première direction, au Logis comme chef de service éducatif en internat, par contrat à durée indéterminée. Après les six mois d’essai conventionnel, elle est confirmée dans son emploi et dans sa fonction. Néanmoins, en septembre 97, la DDASS de Seine Saint-Denis informe la direction que Khedidja n’a pas les diplômes requis et laisse à la charge exclusive de l’employeur la prise en charge de la différence entre le salaire mensuel qu’elle accepte de financer et celui fixé au contrat de travail, soit 2376,85 francs. L’administration exige d’autre part que la salariée, titulaire d’une maîtrise en psychologie clinique, engage une formation d’éducatrice spécialisée. La chef de service en poste trouve alors un institut de formation de travailleurs sociaux mais, compte tenu de l’incertitude de date de sélection et d’entrée en formation, la direction du Logis l’inscrit, dans le cadre du PAUF 98, à une formation en alternance de chef de service éducatif d’une durée de deux ans.

La nouvelle direction ampute d’une somme égale à l’écart pointé par la DDASS, son statut contractuel de cadre et les cotisations de retraite et de prévoyance AGIRC afférentes ne figurent plus sur ses bulletins de salaire. Le 10 septembre 98, après un entretien préalable, Khedidja sera licenciée pour « inaptitude professionnelle », avec dispense d’exécution de préavis.

Le contrat de travail de Khedidja était pourtant « un CDI incontestable juridiquement, et rien n’autorisait la Société philanthropique à le remettre en cause dans d’autres formes que celles prévues par la loi », objectera le conseil de Prud’hommes de Bobigny en condamnant la Société philanthropique pour licenciement abusif, précisant même que celle-ci a « littéralement congédié » Khedidja, « de façon brutale, calomnieuse et vexatoire ». Rien de moins !


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