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Didier Martin, vous êtes sociologue, psychosociologue et auteur ou coauteur de deux ouvrages « Lépuisement professionnel » et « Violences, les travailleurs sociaux face à un nouvel art de faire ». Les travailleurs sociaux peuvent être donc confrontés à la fois à des phénomènes dépuisement et de violence. Comment expliquez-vous cela ?
Lépuisement professionnel est un phénomène inhérent à limplication paradoxale du salarié dans une société où le changement apparaît comme urgent et impossible à la fois. Laction par les risques, réels ou fantasmés, quelle suppose, est vécue comme impossible. Cest un mécanisme de défense qui se dérobe, lempêchement constituant une nouvelle source de stress. Le corps se prépare à une action qui ne se produit pas (ou ne peut pas se produire). Cest la réaction de défense mobilisée inutilement et excessivement qui rend malade. Les professionnels ont le sentiment de ne servir à rien car lapparition de langoisse vient alors renforcer le sentiment dimpuissance initiale en un système bouclé. Limpuissance est un sentiment complexe, résultant dune multitude de forces toutes négatives ou perçues comme telles :
Le problème survient quand les stratégies de défense collectives
(mouvements sociaux) ou individuelles (gestion des limites, démultiplication
des investissements externes, formations, distanciation
) ne sont
plus possibles ou insuffisantes. Gérard Mendel (1) analysait en ces termes, il y a quelques années, les effets de
la dépossession de pouvoir sur ses actes : « Moins dans une institution,
les producteurs ont la possibilité dexercer leur pouvoir sur
ce quils font, et davantage ils senfoncent dans des formes psychoaffectives
régressives. Lesquelles sur le plan institutionnel, sexprimeront
sous la forme de véritables symptômes : conflits interpersonnels,
allergie au travail, absentéisme, turn-over etc. »
Le manque dinscription dans une dynamique daction et dengagement social est très inquiétant. Comment un travailleur social, débutant ou non, peut-il se contenter dune mission de réparation des exclus, des surnuméraires (2) et autres normaux inutile, dont la société ne sait que faire ?
Quand lAutre est difficile, linstitution défaillante, le professionnel senferme alors dans un sentiment dimpuissance ou cherche à se protéger ou à fuir. Le prix à payer de ces pratiques se nommera usure pour les uns et violences institutionnelles pour les autres.
Jacques Gautrat, vous êtes chargé de recherche au CNRS, vous vous consacrez depuis des années au thème de la relation entre les populations précaires et les agents du service public. Le travailleur social est-il en situation de désespérer de tout ?
Je ne le pense pas. Il est vrai, comme le dit Didier Martin, que le travailleur social se trouve dans un écart entre les questions qui lui sont posées et les réponses quil peut donner. Il risque ainsi daller vers une forme de découragement.
Mais des travailleurs sociaux, comme certaines assistantes sociales par exemple, peuvent être dans des situations différentes, et avoir une marge de liberté qui leur permette de construire et dinventer du lien social sans être gêné par leurs institutions. En conséquence, les facteurs de tension pour les uns peuvent être au contraire des facteurs de satisfaction et de reconnaissance pour les autres. Ce nest pas tant la complexité de situations qui induit le ras-le-bol des travailleurs sociaux, que la difficulté duvrer dans une institution qui ne fournit ni les moyens, ni les outils de traitement de cette complexification.
Certes, il me semble donc que le fait dappartenir à des institutions gérées par des ministères différents (justice, social ) ou par des associations subventionnées par le conseil général ou la mairie engendre des directions différentes ; or, le traitement du terrain supporte mal cette segmentation. Souvent, dès que les travailleurs sociaux veulent faire du partenariat, ils se heurtent à ce cloisonnement institutionnel. En outre, il existe une inadéquation de ces institutions avec le terrain. Par exemple, pour la gestion du RMI, on trouve la CAF qui instruit le dossier, puis la structure qui le traite comme lANPE et la DASS. Mais, entre ces trois-là, la coordination est loin dêtre évidente, alors même que les financements viennent du conseil général Cest un véritable morcellement et un héritage très jacobin du traitement du social. Plus il y a de segmentations moins les possibilités dinitiatives sont ouvertes, et plus les professionnels du terrain se retrouvent dans limpasse.
Néanmoins, encore une fois, il existe des travailleurs sociaux qui simpliquent malgré tout fortement avec leurs usagers et qui ne sépuisent pas. Ainsi, ici ou là, des assistants sociaux de province tentent de rassembler les familles précaires entre elles, pour mutualiser les compétences, et parlent de leur métier avec un grand enthousiasme.
Pouvez-vous, lun et lautre, nous donner une indication sur ce qui peut être fait contre ces phénomènes que lon pourrait qualifier dusure et qui semblent affecter nombre de travailleurs sociaux ?
Didier Martin : Le risque dusure disparaît là où apparaît le risque institutionnel, dit de façon triviale cest sengager ou développer éventuellement un ulcère à lestomac. Cet engagement nest pas lié à des appuis politiques mais certainement à un renouveau des mouvements sociaux, entendus comme formes de contre-pouvoir dans une démocratie réelle où le conflit aurait retrouvé sa place. La crise sociétale ne doit pas plus que linertie institutionnelle légitimer labsence daction, prendre le risque de dire et de faire reste sans doute la condition dun engagement politique citoyen sans attendre tout dune autorité quelconque..
Jacques Gautrat : Il faut se souvenir du « Fordisme » Ainsi, quand on sest aperçu que le « Fordisme » était une stupidité, on a développé des groupes dexpressions pour que les gens puissent parler à partir de leurs compétences en partenariat avec dautres. Cest donc de linformation transversale qui circule et qui nest plus gênée par les goulots hiérarchiques. Cest cette dimension, cette démocratie élémentaire de concertation, dans laquelle les acteurs sont capables de fournir de linformation et du traitement qui est indispensable. Mais cela doit être rattaché au niveau local, et pas seulement dans un cadre administratif à un cloisonnement strict des compétences et de lautorité. La décentralisation en France reste à faire. Les travailleurs sociaux ne peuvent pas tout faire tout seul, et ils doivent trouver des alliés dans la société civile, ce qui limiterait certainement le risque dépuisement professionnel.
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) Gérard Mendel « Contribution à la sociopsychanalyse », Payot, 1973-1986, huit tomes.
(2) Les expressions sont de Robert Castel.
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