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Dans le monde du travail, le problème se pose habituellement de la manière suivante : si un employeur rémunère davantage un salarié, cest que ce dernier apporte un plus par rapport à celui qui est moins rémunéré. Ainsi se justifie le plus de rémunération de lingénieur par rapport au technicien, le plus de rémunération du technicien par rapport à louvrier, etc. Dautres facteurs savèrent également déterminants pour définir le niveau de rémunération dun professionnel, comme la rareté du type de compétences sur le marché. Dans les secteurs dactivité du social et du médico-social, les financeurs comme les dirigeants peuvent se demander quest-ce quun psychologue peut faire que ne peut faire un éducateur spécialisé, quest-ce que peut faire un éducateur spécialisé que ne peut faire un moniteur-éducateur, etc.; cest-à-dire quels sont les surplus de compétences qui justifient des rémunérations plus ou moins importantes ?
Dès lors, pourquoi rémunérer différemment des professionnels déclarant
faire la même chose (sic) ? Par exemple, pourquoi une toilette
coûte tant quand cest tel professionnel qui lassure et coûte
beaucoup moins cher quand cest tel autre ? Peut-on affirmer que
cette dernière est moins bien effectuée dans le second cas ? Comme
le dit une AMP : « Si je coûte deux fois moins cher, comment peut-on
évaluer que mon travail est deux fois moins bon ? » Est-ce quun
directeur sait encore exactement aujourdhui pourquoi il embauche
un éducateur spécialisé ou bien un moniteur - éducateur ?
Dautre part, est-ce bien raisonnable de faire appel à des éducateurs spécialisés, dune certaine ancienneté de surcroît, quand lanalyse de lactivité concrète de certains établissements montre que ces professionnels passent plus de 40 % de leur temps à effectuer des transports, à gérer des rendez-vous médicaux, à veiller à la prise de petits-déjeuners, et à animer certaines activités le reste de la journée, mais passent en revanche très peu de temps en entretien particulier, en travail personnalisé, en rédaction de projet ou en suivi de réseau ? Ne sagit-il pas là dun véritable gaspillage de compétences, autrement dit dun anti-empowerment (lire encadré ci-dessous) absolu ?
En effet, dans un certain nombre détablissements, notamment des foyers accueillant des personnes adultes porteuses de handicaps, les éducateurs spécialisés se font de plus en plus rares. Leurs postes ne sont pas renouvelés et sont remplacés par des AMP Pourquoi pas dailleurs ? Mais il faut reconnaître que cela mérite débat ou bien alors cest admettre que les différences de fonction nont pas de sens, que les qualifications sont parfaitement interchangeables ou que lon a payé trop cher des compétences virtuelles durant de nombreuses années !
Quoi quil en soit, chaque établissement sera de plus en plus convié à analyser son activité, cest-à-dire à rentrer en quelque sorte dans ce qui était jusqualors une « boîte noire ». Il devra pouvoir énoncer les tâches qui composent lactivité globale, les compétences requises et les fonctions qui en découlent. Certaines associations et des établissements se sont ainsi dotés de définitions de fonction, de profils de poste ou de référentiels-métier destinés à déterminer précisément les compétences attendues pour chacune des fonctions. Il va sans dire que ces institutions-là ont pris un temps davance.
Le débat se trouve également posé pour une seconde raison, celle dun « phénomène daspiration ». Depuis une vingtaine dannées, les exigences accrues de lenvironnement ont fait considérablement évoluer la fonction directoriale, (re) plaçant le directeur dans sa véritable fonction de chef dentreprise. Ce dernier se trouve dès lors beaucoup plus absorbé quauparavant par la dimension stratégique, les relations publiques, la communication, mais aussi la gestion. Abandonnant la fonction paternaliste et charismatique quil pouvait occuper auparavant, héritière du communautarisme confessionnel et du scoutisme, lomniprésence de terrain quil assurait nest plus imaginable. Ce recentrage crée, derrière le directeur, un appel dair qui doit être occupé par les chefs de service, devenus de fait de véritables adjoints de direction, puisquils sont amenés à remplacer les directeurs dans certaines circonstances.
Héritiers des « éducateurs-chefs », les chefs de service possèdent encore un statut trouble, un positionnement parfois complexifié de « cadres intermédiaires ». Ils ne sont pas soumis par ailleurs à une formation obligatoire, qui sanctionnerait ce passage à un nouveau métier. Cette émergence des cadres pose dailleurs de nouvelles questions quant à la nature même dune « équipe de direction », mais elle crée également un appel dair à son tour : si les chefs de service sont amenés à prendre en charge le management interne, ils ne peuvent plus assurer le rôle de chef déquipe de proximité équivalent à celui dagents de maîtrise quils occupaient pour beaucoup traditionnellement. Il sagit par conséquence de faire monter au créneau des techniciens afin quils occupent à leur tour des rôles à plus forte responsabilité. Léducateur spécialisé, technicien supérieur par son diplôme (équivalent bac plus deux, soit BTS), paraît désigné pour remplir (retrouver) une nouvelle fonction à responsabilité. Son empowerment paraît inéluctable
Bien entendu, cet empowerment ne concerne pas que les éducateurs spécialisés : les moniteurs éducateurs, les AMP, mais encore les maîtresses de maison (dont lappellation même renvoie à un réel empowerment par rapport à celle de « dames de service »), les lingères, les personnels dentretien, les secrétaires, etc.
Pour ce qui concerne lenrichissement de la fonction déducateur spécialisé, il y a place pour un généraliste plus distancié qui doit assurer dès lors une fonction de cohérence des interventions, de coordination dune stratégie densemble. Au-dessous de lingénieur social qui conçoit des projets et des stratégies de service ou de dispositifs, il y a place pour des techniciens supérieurs en travail social coordonnant des projets de proximité et des réseaux daide. Compétences requises par ces nouveaux profils : pouvoir assurer la gestion globale dun projet et dune stratégie éducatifs, savoir coordonner un partenariat, posséder des capacités de diagnostic et de pronostic, maîtriser des techniques comme lentretien daide et de négociation, savoir animer des réunions, rédiger des projets, savoir utiliser des techniques dévaluation.
Léducateur spécialisé est paradoxalement un généraliste à lintérieur de léducation spécialisée. Ce généralisme peut être un plus si léducateur spécialisé sait recouvrer sa fonction de technicien supérieur en travail social. Autrement dit, son avenir réside dans un changement de ses responsabilités, de ses tâches et de son champ daction, bref, un authentique empowerment dans les institutions.
Des établissements ont opté pour une promotion de fait des éducateurs spécialisés en les positionnant dans un rôle de coordinateur, tantôt déquipe, tantôt de projets, parfois des deux. Cet empowerment objectif peut répondre à plusieurs attentes : il peut sagir de justifier du maintien dun poste déducateur spécialisé dans un contexte où ils disparaissent, il peut sagir de faire léconomie ou de pallier labsence dun chef de service, il peut sagir de combler le vide laissé par un adjoint de direction ; dautres raisons peuvent encore intervenir telles que la petite taille dune équipe ne justifiant pas un poste de chef de service, ou telles que la nécessité de répondre à certaines exigences comme lécriture de projets personnalisés ou de rapports, qui ne sont pas de la compétence de tous.
Rien ne paraît choquant à ce quun éducateur spécialisé soit mis en position de coordinateur de projet personnalisé il sagit même dune position naturelle du fait de son niveau de technicité, de laspect généraliste de sa formation, du fait que son champ professionnel est par essence le changement, le développement et la promotion dans le temps dun enfant ou dun adolescent. (À lendroit dadultes, le vocable déducateur ne peut plus convenir, il sera question alors daccompagnement, de conseil ou de développement personnel).
Dans des établissements ou services comprenant des équipes particulièrement diversifiées et pluriprofessionnelles, léducateur est bien lacteur qui peut transcender les spécialités techniques, paramédicales ou pédagogiques, pour être celui qui conserve une vision globale du bénéficiaire. Encore faut-il quil soit reconnu dans cette fonction, ce qui na rien dévident : le corporatisme latent, la revendication par certains dexercer son métier de façon libérale (sans lêtre), les effets de prééminence implicite, grèvent dautant la reconnaissance dun professionnel qui fait parfois figure de parent pauvre, de gentil animateur daprès la classe ou daprès les séances de rééducation (même si les situations savèrent extrêmement variées). Se pose encore la question de savoir comment libérer du temps à un éducateur spécialisé pour exercer cette fonction et comment la reconnaître.
Léducateur-coordinateur de projets doit pouvoir maîtriser les techniques dentretien (avec le bénéficiaire, la famille ou autres partenaires, quil sagisse dentretiens didactiques ou dentretiens de négociation), savoir monter et écrire des projets, être sensibilisé aux modes dévaluation et à létablissement de bilans, voire savoir animer une réunion de production de projet.
Certains établissements ont opté pour ce second choix, selon des modalités parfois très différentes. Des éducateurs spécialisés peuvent ainsi occuper un statut officieux de coordinateur déquipe, défini unilatéralement par le dirigeant détablissement. La question est immédiatement de savoir en quoi consiste cette coordination et si elle conduit à un moment donné à la nécessité de prendre des décisions, et si oui de quel ordre. Autrement dit, amène-t-elle la personne à occuper une position prédominante au sein dune cascade hiérarchique ?
Linconvénient majeur que lon pressent immédiatement est que lon peut ainsi échafauder un système pervers, générant de fait une ambiguïté statutaire. La personne possède-t-elle un statut cadre ? Remplit-elle une fonction hiérarchique ? Cette position peut affubler le coordinateur dun rôle peu clair et le faire soupçonner dune motivation suspecte. Dans certains cas extrêmes, peuvent même être discernées des stratégies délibérées de la part de dirigeants qui tirent les « marrons du feu » de telles situations, en jouant sur une véritable double contrainte : « celle dun coordinateur chef et pas chef à la fois », renvoyant dos à dos coordinateur et équipe en cas de problèmes ; voire en générant des pôles conflictuels au sein des équipes, nécessitant éventuellement lintervention dun superviseur extérieur, et donnant ainsi le champ libre à un management tacticien (1).
Léducateur ainsi positionné, sil est de parfaite bonne foi, se trouve alors en difficulté éventuelle parce quil peut perdre la confiance de ses pairs ; il devient en quelque sorte le « mouton noir » de son corps de métier, un agent de la direction au passage duquel ses collègues baissent la voix Ceci amène les professionnels dans certains établissements, à refuser de se positionner de telle façon. Bien sûr, il existe des cas où tout se passe très bien, ce nest pas ce qui est en question, mais comment pérenniser un tel système ?
En tous les cas, il est impératif de baliser très nettement ce genre de fonction si lon souhaite la rendre opérationnelle et fiable. Sil est face à ses pairs, léducateur coordinateur déquipe doit avoir un rôle purement fonctionnel : disposer dune « autorité de compétences ». Il peut en aller autrement lorsque cet éducateur spécialisé coordonne une équipe de professionnels de moindre statut, telle par exemple une équipe dAMP.
Si elle bien calibrée au plan fonctionnel, la coordination dune équipe peut être assurée par un éducateur spécialisé, mais il faut envisager le moment inéluctable où il savérera nécessaire de posséder une légitimité hiérarchique pour faire passer une décision technique. Il faut pouvoir alors compter sur une grande cohérence de lencadrement, une complémentarité des diverses fonctions, des équipes de travail très matures, pour ne pas tout mélanger, bref une organisation ad hoc. On peut vite créer des systèmes de management kafkaïens et stériles quand la légitimité et la technicité font le grand écart.
Jean-René Loubat
(1) « Résoudre les conflits dans les établissements sanitaires et sociaux », Jean-René Loubat, Dunod, 1999.
Empowerment, un nouveau concept en management que lon pourrait rendre dans la langue de Molière par le barbarisme « empouvoirement », signifie littéralement un accroissement du pouvoir de chaque professionnel au sein de lentreprise. Cependant, la connotation française du terme « pouvoir » savère plus réductrice que le contenu de lAnglo-Saxon power ce dernier désignant plus largement les possibilités générales de lacteur et non la prévalence ou prééminence dun acteur sur lautre. Cest ainsi que to be empowered exprime le fait « dêtre habilité » (à faire quelque chose). Par conséquent, il serait plus judicieux de considérer lempowerment comme un « enrichissement des responsabilités et des champs daction professionnels ».
Il est question dune intelligence managériale supérieure : toujours plus haut pourrait être la devise du manager pratiquant lempowerment. Les directeurs qui accroissent les habilitations de leurs cadres obtiennent des cadres qui font également progresser leurs personnels qui finissent aussi par accroître les marges de manuvre de leurs bénéficiaires. Si vous avez un cuisinier, gère-t-il son stock ? Maîtrise-t-il ses achats de produits ? Votre femme de ménage choisit-elle ses produits dentretien ? Le directeur de votre établissement signe-t-il tous les chèques ? Recrute-t-il tous les personnels, y compris les cadres ? Quelles sont les marges de manuvre et les responsabilités de votre chef de service ? Vos éducateurs spécialisés peuvent-ils gérer à eux-seuls des entretiens de négociation avec les familles ? Peuvent-ils être coordinateurs de plusieurs projets personnalisés ? Etc.
Apparemment loin des débats des écoles de management, notre secteur savère pourtant complètement concerné par cette préoccupation ; lui qui est amené à passer, en une vingtaine dannées, du management le plus empirique à un véritable fonctionnement dentreprise, capable dintégrer une démarche-qualité et un travail par objectifs, de se doter doutils danalyse de lactivité et de justifier plus finement lutilisation de ses ressources. Le choc est rude, mais paradoxalement, ce court-circuit peut être une chance.
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