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Pourquoi le rapprochement entre le sanitaire et le social est-il aujourdhui tellement à lordre du jour ?
On peut y voir plusieurs raisons : tout dabord, il existe une grande pression sur la psychiatrie, venant des autorités sanitaires, pour quelle réponde à la question des gens qui sont dans la rue, en grande précarité ou à celle concernant les comportements violents des jeunes, etc. Les psychiatres sont censés être experts. Ensuite, il faut rappeler que la politique de secteur, même appliquée sur un mode très administratif, hors des expériences communautaires, a tout de même produit des expériences, des rapprochements. Quant aux équipes de secteur qui ont fait le choix dune pratique communautaire, elles possèdent de ce fait une expérience de cette articulation avec le travail social. Cest un effet de la sortie des murs de lhôpital. Ici, nous considérons que cest le cadre même du travail de soin.
Dans cet appel pressant adressé à la psychiatrie, certains dénoncent le risque dune « psychiatrisation de la misère »
Quand nous avons créé le groupe de travail « psychiatrie et grande exclusion », notre premier débat a porté sur la question de savoir sil fallait des équipes spécifiques pour aborder les gens qui sont à la rue. Nous avons estimé quil fallait au contraire favoriser laccès aux soins, là où tout le monde va se soigner. Certes, lapproche de ces personnes peut poser des problèmes spécifiques, mais cest aux équipes de secteur dapprendre à travailler ces problèmes dans le cadre du droit commun, quil sagisse de médecine psychiatrique ou de médecine générale. À lHôtel-Dieu, je connais par exemple un médecin qui a refusé que soit apposé sur la porte de sa consultation le terme « précarité ». Mais en même temps, ne pas vouloir psychiatriser la misère, ce nest pas pour autant considérer que la misère relève exclusivement du social, et que cela ne concerne pas la psychiatrie. Je considère quil faut aller au-devant de ceux qui, pour diverses raisons, ne peuvent se déplacer dans les lieux de soins. Ce nest pas pour autant être dans lintrusion. Cest là que le travail avec des tiers est important.
Que diront les travailleurs sociaux ou les gardiens de prisons, quand ils se trouvent démunis face à ceux dont laccueil relevaient auparavant de lhospitalisation psychiatrique ?
Dans mon esprit, la fermeture des hôpitaux psychiatriques ne signifie pas larrêt des hospitalisations qui peuvent être une nécessité pour un certain nombre de gens, à condition de ne pas la considérer comme une solution finale mais comme un temps qui peut faire partie de la prise en charge globale de la personne. Cela doit se faire selon moi dans des lieux qui sont intégrés à la ville, comme lhôpital général par exemple ou dans des lieux qui seraient des sortes de cliniques. Il sagit de déstigmatiser les lieux.
Pour faciliter notamment le travail en réseau et le partenariat
Absolument, mais reste à savoir comment faire pour quun réseau ne soit pas seulement laffaire des professionnels. Car ce qui fait problème, cest quun réseau puisse fonctionner sur la base de léviction du patient en tant que sujet, lequel devient alors un cas, un dossier. Or ce qui fait la pertinence de la notion de réseau, cest tout ce qui peut concerner le patient, tout ce qui fait son propre contexte. Il faut veiller à ce que celui-ci puisse être acteur de ce réseau. Pour les professionnels que nous sommes, cela suppose daccepter davoir des points de vue différents avec dautres, cela signifie que lon ne peut pas être dans le consensus avec par exemple les travailleurs sociaux. La conflictualisation est souvent créatrice de mouvement. Et si les intervenants sont clairement bien déterminés autour dun patient, si le travail de réseau est bien élaboré, cela peut permettre déviter bien des hospitalisations
Mais à force de rapprocher le soin et le social, ne court-on pas le risque dune confusion entre deux logiques ?
Il y a quelque chose de fondamental dans la pensée freudienne à laquelle nous nous référons ici, cest quil ny a pas de psychologie individuelle, il ny a quune psychologie sociale. Cela veut dire que ce nest que dans le rapport à lautre, dans la socialisation, que lindividu se construit. Cest ce qui nous fait travailler la clinique dans les lieux de soins. Mais la question qui me semble devoir être poussée au-delà, cest quil ne sagit pas seulement de reconnaître la dimension du social dans le soin, mais de faire reconnaître la dimension du soin comme concernant lensemble du social, lorganisation de la société. Cest cela pour moi, la politique de secteur. Quand je dis quil faut dépasser le clivage entre sanitaire et social, je veux dire quil sagit de réintégrer le soin dans la vie quotidienne, dans la vie de tout un chacun, sans être obligé de faire des lieux de relégation.
Propos recueillis par Philippe Jouary
(1) Éditions érès, 2000.
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