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Numéro 549, 26 octobre 2000

Commençons par fermer les hopitaux psychiatriques !

Avec un travail de réseau c’est possible

Entretien avec Jean-Pierre Martin, pychiatre engagé dans un combat militant pour une psychiatrie communautaire. Il anime dans le centre de Paris un secteur psychiatrique qui comprend notamment un centre d’accueil et de crise ouvert 24 heures sur 24. Jean-Pierre Martin est auteur de Psychiatrie dans la ville (1).

Pourquoi le rapprochement entre le sanitaire et le social est-il aujourd’hui tellement à l’ordre du jour ?

On peut y voir plusieurs raisons : tout d’abord, il existe une grande pression sur la psychiatrie, venant des autorités sanitaires, pour qu’elle réponde à la question des gens qui sont dans la rue, en grande précarité ou à celle concernant les comportements violents des jeunes, etc. Les psychiatres sont censés être experts. Ensuite, il faut rappeler que la politique de secteur, même appliquée sur un mode très administratif, hors des expériences communautaires, a tout de même produit des expériences, des rapprochements. Quant aux équipes de secteur qui ont fait le choix d’une pratique communautaire, elles possèdent de ce fait une expérience de cette articulation avec le travail social. C’est un effet de la sortie des murs de l’hôpital. Ici, nous considérons que c’est le cadre même du travail de soin.

Dans cet appel pressant adressé à la psychiatrie, certains dénoncent le risque d’une « psychiatrisation de la misère »…

Quand nous avons créé le groupe de travail « psychiatrie et grande exclusion », notre premier débat a porté sur la question de savoir s’il fallait des équipes spécifiques pour aborder les gens qui sont à la rue. Nous avons estimé qu’il fallait au contraire favoriser l’accès aux soins, là où tout le monde va se soigner. Certes, l’approche de ces personnes peut poser des problèmes spécifiques, mais c’est aux équipes de secteur d’apprendre à travailler ces problèmes dans le cadre du droit commun, qu’il s’agisse de médecine psychiatrique ou de médecine générale. À l’Hôtel-Dieu, je connais par exemple un médecin qui a refusé que soit apposé sur la porte de sa consultation le terme « précarité ». Mais en même temps, ne pas vouloir psychiatriser la misère, ce n’est pas pour autant considérer que la misère relève exclusivement du social, et que cela ne concerne pas la psychiatrie. Je considère qu’il faut aller au-devant de ceux qui, pour diverses raisons, ne peuvent se déplacer dans les lieux de soins. Ce n’est pas pour autant être dans l’intrusion. C’est là que le travail avec des tiers est important.

Que diront les travailleurs sociaux ou les gardiens de prisons, quand ils se trouvent démunis face à ceux dont l’accueil relevaient auparavant de l’hospitalisation psychiatrique ?

Dans mon esprit, la fermeture des hôpitaux psychiatriques ne signifie pas l’arrêt des hospitalisations qui peuvent être une nécessité pour un certain nombre de gens, à condition de ne pas la considérer comme une solution finale mais comme un temps qui peut faire partie de la prise en charge globale de la personne. Cela doit se faire selon moi dans des lieux qui sont intégrés à la ville, comme l’hôpital général par exemple ou dans des lieux qui seraient des sortes de cliniques. Il s’agit de déstigmatiser les lieux.

Pour faciliter notamment le travail en réseau et le partenariat…

Absolument, mais reste à savoir comment faire pour qu’un réseau ne soit pas seulement l’affaire des professionnels. Car ce qui fait problème, c’est qu’un réseau puisse fonctionner sur la base de l’éviction du patient en tant que sujet, lequel devient alors un cas, un dossier. Or ce qui fait la pertinence de la notion de réseau, c’est tout ce qui peut concerner le patient, tout ce qui fait son propre contexte. Il faut veiller à ce que celui-ci puisse être acteur de ce réseau. Pour les professionnels que nous sommes, cela suppose d’accepter d’avoir des points de vue différents avec d’autres, cela signifie que l’on ne peut pas être dans le consensus avec par exemple les travailleurs sociaux. La conflictualisation est souvent créatrice de mouvement. Et si les intervenants sont clairement bien déterminés autour d’un patient, si le travail de réseau est bien élaboré, cela peut permettre d’éviter bien des hospitalisations…

Mais à force de rapprocher le soin et le social, ne court-on pas le risque d’une confusion entre deux logiques ?

Il y a quelque chose de fondamental dans la pensée freudienne à laquelle nous nous référons ici, c’est qu’il n’y a pas de psychologie individuelle, il n’y a qu’une psychologie sociale. Cela veut dire que ce n’est que dans le rapport à l’autre, dans la socialisation, que l’individu se construit. C’est ce qui nous fait travailler la clinique dans les lieux de soins. Mais la question qui me semble devoir être poussée au-delà, c’est qu’il ne s’agit pas seulement de reconnaître la dimension du social dans le soin, mais de faire reconnaître la dimension du soin comme concernant l’ensemble du social, l’organisation de la société. C’est cela pour moi, la politique de secteur. Quand je dis qu’il faut dépasser le clivage entre sanitaire et social, je veux dire qu’il s’agit de réintégrer le soin dans la vie quotidienne, dans la vie de tout un chacun, sans être obligé de faire des lieux de relégation.

Propos recueillis par Philippe Jouary

(1) Éditions érès, 2000.


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