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5 rue du Moulin Bayard 31015 Toulouse cedex 6
Tél. 05 62 73 34 40 Fax 05 62 73 00 29 |
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Cest un petit CHRS situé dans une banlieue parisienne, qui accueille une douzaine de résidents, hommes et femmes, entre 18 et 60 ans, pour une durée de quelques mois. La réunion qui se tient dans la salle à manger concerne un des résidents, que nous appellerons Monsieur Jonathan. Sont présents, lassistante sociale de secteur, qui connaît M. Jonathan depuis plusieurs années et qui est à lorigine de son orientation vers le centre dhébergement, la déléguée à la tutelle, une autre assistante sociale qui exerce dans un centre dalcoologie, une autre encore qui représente le centre médico-psychologique et enfin les travailleurs sociaux du CHRS. Il sagit dune première rencontre de visu entre tous ces intervenants dont le point commun est quils connaissent chacun, à un titre ou à un autre, M. Jonathan.
Il y a quelques mois encore, cet homme dorigine indienne, âgé
de 30 ans, vivait dans la rue et salcoolisait du matin au soir.
Dans son curriculum vitae, on trouve aussi plusieurs séjours en
hôpital psychiatrique, entrecoupés par des périodes où il parvenait
à avoir une activité professionnelle. Dans lhistoire de sa vie
enfin, on trouve, pêle-mêle, une émigration layant éloigné de
sa famille, un mariage, avec une épouse choisie au pays selon
la coutume, qui tourne court, et par-dessus tout un sentiment
de honte devant léchec de son projet démigration, léchec de
son mariage, léchec de son intégration et de sa réussite professionnelle
et sociale. Bref, ce quon appelle aujourdhui de « la souffrance
psychique », « cette souffrance quon ne peut plus cacher » selon
le titre du fameux rapport dû au professeur Lazarus et qui parut
en 1995.
Mais revenons à notre réunion où lon pratique sans forcément le savoir, comme Monsieur Jourdain de la prose, cette « articulation entre le sanitaire et le social », ce « travail en réseau », ce « partenariat », selon les formules magiques dont sont remplis les rapports des experts appelés au chevet de la psychiatrie ou du travail social (1) : ce quil sagit dexaminer aujourdhui, ce sont les perspectives qui soffrent à ce résident, au-delà de son séjour en centre dhébergement. Pour lheure, il sagit aussi de prendre acte voire de se féliciter du chemin parcouru par ce monsieur : il ne boit plus dalcool, il soigne son look, il honore ses différents rendez-vous, bref il étonne les intervenants sociaux qui lont connu dans sa déchéance. Mais il faut aussi penser à lavenir, et très concrètement à laprès CHRS. Et notamment, décider avec M. Jonathan dune orientation. Pour linstant, il perçoit des allocations des Assedic et il suit un stage de « remobilisation pour lemploi ». Mais il aura beau se remobiliser, personne autour de la table nignore que les perspectives dinsertion professionnelle ne sont pas très réalistes et quil faudra probablement solliciter la Cotorep pour que M. Jonathan soit admis à percevoir la fameuse AAH (Allocation pour adultes handicapés) et à bénéficier, le cas échéant, des structures de travail protégé.
Il y a quelques années sans doute, M. Jonathan naurait vraisemblablement pas été admis en CHRS, mais dirigé vers des structures psychiatriques. Avec la disparition progressive des lits dhospitalisation, les travailleurs sociaux - mais aussi les personnels pénitentiaires - rencontrent ainsi de plus en plus de sujets quil devient de plus en plus difficile de répertorier dans une catégorie incontestable et un dispositif adéquat. Comme le souligne Marcel Jaeger (2), « une des tendances actuelles est de rendre moins visibles les frontières entre le champ du handicap, celui de linadaptation sociale et celui de la maladie mentale. »
Cest là un des constats sur lequel sest fondé le PEREN, dans lEssonne (3). Dans un pavillon banalisé, une équipe composée de trois psychologues cliniciens reçoit « toute personne en souffrance psychique, sans conditions dâge ou de revenus », en vue de favoriser un accès à des soins psychiatriques. Alain Granier, qui dirige le service, reconnaît volontiers que la formule « souffrance psychique » est surtout « un ticket dentrée pour monter des projets » et quil conviendrait de linterroger plus avant. Reste que le succès rencontré depuis son ouverture en mai 1998 par cette expérience innovante auprès des travailleurs sociaux du département est révélateur de la méconnaissance qui en général marque les relations ou plutôt labsence de relations entre la psychiatrie et le travail social. Cest pourquoi le PEREN anime régulièrement des « commissions techniques », qui réunissent autour dun thème des travailleurs sociaux et des travailleurs de la santé mentale ils sont parfois une soixantaine -, occasions déchanges, de décloisonnement, dinterpellations mutuelles. « Dans la mise en place du PEREN, souligne Gilles Duchemin, psychologue, laccent a été mis sur la souplesse. Nous avons souhaité proposer aux travailleurs sociaux une possibilité dentrer en contact avec nous qui soit la plus souple possible. Ils peuvent choisir daccompagner quelquun ici, ils peuvent choisir de nous téléphoner, nous pouvons aussi nous déplacer dans les institutions, voire à domicile. Ce sont là des modes dintervention que la psychiatrie propose rarement. »
Autre chose également fort appréciée par les travailleurs sociaux, la rapidité de la réponse et le fait que léquipe du PEREN accepte dintervenir sans exiger la fameuse « demande explicite » du sujet en souffrance, labsence de cette demande justifie souvent la non-intervention.
En conclusion de son ouvrage, Marcel Jaeger appelle lÉtat à « se donner les moyens de son discours et les professionnels à semparer eux-mêmes dune logique de décloisonnement » Chiche ?
Lassociation Aurore (4) accueille en priorité en CHRS et en logement temporaire un public sortant de détention. La majorité des résidents manifeste des troubles liés à des conduites addictives (toxicomanie, alcoolisme ), des attitudes antisociales, des troubles mentaux nécessitant un suivi psychothérapeutique.
« La prison sert bien souvent de lieu daccueil contraignant pour un public qui souffre de troubles mentaux et qui narrive pas à trouver, dans les dispositifs de psychiatrie publique, les points découte nécessaires », souligne Jean-Marc Antoine (5), directeur adjoint dAurore. « Nous nous trouvons face à un paradoxe. On a fermé - à juste titre - des lits hospitaliers mais sans les remplacer, à lintérieur de la cité, par des structures adaptées. Privées de lieux daccueil, les personnes souffrant de troubles mentaux errent, se mettent parfois à délirer et présentent quelquefois des conduites sanctionnées pénalement par une incarcération », regrette ce responsable.
Les équipes éducatives dAurore proposent aux résidents un travail sur lidentité sociale en rapport avec leur projet dinsertion. Ce travail favorise une rupture avec les comportements antérieurs. Cependant, il est souvent difficile pour ce public de prendre conscience de la nécessité de consulter un thérapeute. Lorsque le résident en convient, certains CMP refusent de laccueillir. Ils considèrent les résidents des centres dhébergement et de réadaptation sociale comme des sans-domicile fixe, relevant dun CPOA (6). Dautres, proposent de lointains rendez-vous. Cela a pour effet dannuler toute laide éducative qui a permis au résident de prendre conscience de ses troubles psychiatriques et de sengager dans un processus de soins. Sa situation ne fait alors quempirer.
Lassociation Aurore a donc signé après un an dexpérimentation une convention avec le CMP du centre hospitalier Sainte-Anne, dirigé par Gérard Massé (lire interview). Ce dernier a nommé une infirmière de liaison. Elle propose, aux résidents qui le souhaitent, une consultation rapide au CMP ou une visite à domicile, « comme pour tout citoyen de droit commun », précise Jean-Marc Antoine.
Pour illustrer lintérêt de cette convention, le directeur adjoint dAurore cite lexemple dun résident schizophrène, suivi par le CMP, qui a été incarcéré. Léquipe du Dr Massé a immédiatement contacté son alter ego à Fresnes, afin que loffre psychiatrique soit maintenue pendant lincarcération. Lorsque le résident est sorti de prison, léquipe de Gérard Massé lui a proposé un hébergement de 15 jours dans son foyer, afin quune évaluation psychiatrique ait lieu avant quil réintègre Aurore. Durant ces 15 jours, le patient est revenu plusieurs fois dans le service de lassociation Aurore afin de rétablir le contact avec léquipe éducative et de se familiariser de nouveau avec lenvironnement. Aujourdhui, ce jeune adulte bénéficie de la Cotorep pour troubles mentaux. Il est hébergé dans le foyer de secteur et travaille dans le CAT dAurore. « Je crois que cest lexemple type dune psychiatrie de liaison et dune bonne coordination où les services se rencontrent et discutent ; le résident, ainsi, ne se sent pas trimbalé dune structure à lautre mais y circule librement », souligne Jean-Marc Antoine.
Il conclut : « Larticulation entre le sanitaire et le social, la mise en place de dispositifs de partenariat est indispensable pour travailler avec un public souffrant de troubles mentaux. Sinon, les actions sont morcelées et pour ce public, le morcellement est terriblement dangereux. »
Katia Rouff & Philippe Jouary
(1) Pour nen citer que quelques-uns :
Gérard Massé, La psychiatrie ouverte, rapport au ministère de la Santé, ENSP, 1992. - Antoine Lazarus, Hélène Strohl, Une souffrance quon ne peut plus cacher, DIV/DIRMI, 1995. P.A. Vidal-Naquet, S. Tiévenant, Les lieux découte de la souffrance sans nom, DIV, 1995.
Bernard Quaretta et al. Face à lerrance et à lurgence sociale, secrétariat dÉtat chargé de lAction humanitaire durgence, novembre 1995. - Conseil économique et social, Prévention et soins des maladies mentales, bilan et perspectives, 1997. - V. Kovess et C. Mangin-Lazarus, La Santé mentale des sans-abri dans la ville de Paris, Paris, association LElan retrouvé, 1996.
Larticulation du sanitaire et du social dans les lieux daccueil de jour, Comité national de laccueil des personnes en difficulté, direction de laction sociale, 1997.
(2) Larticulation du sanitaire et du social Travail social et psychiatrie. Marcel Jaeger, Dunod, 2000. Ancien infirmier psychiatrique, sociologue, Marcel Jaeger dirige aujourdhui Buc Ressources, un centre de formation de travailleurs sociaux.
(3) PEREN : Point Écoute Relais Essonne Nord - 93 rue Camille Flammarion 91200 Athis-Mons Tél. : 01 69 57 07 01
(4) Association Aurore - 33 rue des Cévennes - 75015 Paris
(5) Jean-Marc Antoine dirige la revue « Transitions » - 12 rue Denis Diderot 93170 Bagnolet
(6) Centre psychiatrique dorientation et daccueil - 1 rue Cabanis 75014 Paris
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