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Au départ, il y a cette volonté dune chef de service éducatif auprès du tribunal de Thionville (1) daccrocher des jeunes délinquants sanctionnés par le système judiciaire et qui se font tout particulièrement remarquer par leurs comportements de fuite et dévitement, leurs passages à lacte violents et spectaculaires, cumulant échecs sur échecs, mesure pénale sur mesure pénale. Pour sortir ces jeunes de leur galère et transformer lerrance en itinérance, il fallait un projet si inconcevable et si exceptionnel quils pourraient y adhérer sans trop y croire. Et quoi de plus utopique et mythique que de traverser à pied le désert de Tunisie sur 220 kilomètres, sans assistance ni téléphonique, ni médicale, ni véhicule. Immergé dans un environnement dépouillé de tout artifice et réduit à sa plus simple expression, on y apprend à vivre le manque et à donner du prix à lessentiel. On se débarrasse de toutes les futilités, de tout ce qui nest pas indispensable pour survivre. On ne conserve que le strict nécessaire des objets et des pensées. On finit par réaliser que limportant nest pas davoir mais dêtre, dêtre soi-même. Fantastique support de socialisation et de réappropriation de soi. Mais un tel projet nécessite aussi une importante préparation et un énorme investissement humain qui, lun et lautre, doivent être à la hauteur des résultats escomptés.
Voilà donc le groupe constitué. Ce sont neuf garçons et une fille
âgés de 16 à 19 ans, dont seuls huit iront jusquau terme de laventure.
Tous sont chargés dune histoire déjà très lourde malgré leur
jeune âge : délinquance, incarcération, prise en charge psychiatrique,
victimes de maltraitance, multiplications des échecs de placement
et de mesures éducatives, toxicomanie etc. Des jeunes qui ont
beaucoup de mal à verbaliser préférant les passages à lacte et
inscrits dans le « tout ou rien » et le « tout, tout de suite
»
Les uns et les autres adhèrent tout de suite au projet qui
leur est proposé, ne croyant quà moitié quon ait pensé à eux
pour quelque chose daussi exceptionnel. « Si je suis venu, cest
que cest pas tout le monde qui part dans le désert » explique
Farid. « Cest unique, je naurai plus jamais loccasion de partir
faire un aussi beau voyage » renchérit Éric.
À partir du mois de février 1999, chaque jeune est vu en entretien individuel de trois à cinq fois par mois. Il sagit de dresser avec lui létat des lieux, de repérer son mode de fonctionnement et de questionner le sens de ses passages à lacte. À compter du mois davril, ces rencontres sintensifient afin de vérifier leur motivation et leur implication dans le projet. Au cours de lété, chaque jeune va traverser pendant une semaine la forêt vosgienne. Il est accueilli par le lieu daccueil non traditionnel « Transhumance ». Il peut ainsi se familiariser avec les outils pédagogiques de litinérance : rencontre avec les éléments naturels, vie dans la nature, apprivoisement de lhabitat nomade, fabrication du pain et des repas, préparation dun bivouac, maîtrise du feu, cheminement avec les animaux de bât, etc. Quatre jours avant le départ, lensemble du groupe est réuni. Cest loccasion dun repas trappeur, sous un tipi. Chacun peut alors se présenter et verbaliser ses motivations et ses peurs : « Jai envie de partir, mais je ne sais pas si je reviendrai », « peut-être quon va mourir là-bas », « jai envie de partir, mais je suis mort de trouille et je ne sais pas encore si je serai au départ », « je pars pour étonner mon juge parce que je sais quelle ne me croit pas capable de partir. Ca va lui fermer la bouche » « il y a plein de vipères et des scorpions, si ça se trouve on va tous y rester », « en vérité, je navais pas envie de partir, Madame Kainz na pas lâché laffaire, alors je me suis dit que je valais le coup ».
Les voilà donc, en ce 15 octobre, à pied duvre. Après un voyage en car, en avion et en voiture tout terrain, sétend devant eux limmensité de ce désert du grand Erg oriental quils vont devoir traverser durant 13 jours, en rupture totale avec le reste du monde. La caravane est composée dun guide et de quatre chameliers (avec leurs dix chameaux), de trois éducateurs et de huit jeunes. Le rythme de la journée est incontournable : lever à 5 heures du matin. À partir de 6h15, chacun aide pour baraquer les chameaux. Ensuite, on marche jusquà midi environ. La chaleur écrasante ne permettant pas de continuer après le repas, cest le temps de la sieste. Laprès-midi est dabord utilisé pour un travail décriture. Chaque jeune est invité et soutenu dans lexpression de ses ressentis. Son style est parfois difficile, voire phonétique. Mais quimporte, ce qui compte, cest quil puisse cheminer avec lui-même, mieux se comprendre et se découvrir autrement. La fin daprès-midi (entre 16h 00 et 18h 00) est aussi loccasion des entretiens individuels : chacun sera reçu ainsi deux fois dans le séjour. Un bureau est installé dans le désert pour se mettre à lombre, pouvoir écrire, se désaltérer. Il sagit de mettre des mots sur ce qui a été vécu et de rechercher, ensemble, les modalités permettant de favoriser la vie du groupe, la convivialité et le respect de chacun. Au cours du voyage, il a fallu satteler à différentes tâches incontournables. Ce fut dabord le ramassage du bois pris en charge par lensemble du groupe à 17h 00. Vaisselle, rangement, aide à la cuisine furent assurés à tour de rôle sous la responsabilité du guide. Un responsable de leau fut aussi institué. Mais, cette responsabilité ne fut pas toujours assumée correctement. Ainsi, loubli de certains jeunes de remplir leur gourde ou encore cette gerba vidée une nuit par des jeunes désireux de se laver. Le lendemain, la décision du guide tombait : « On marchera toute la journée pour arriver au puits avant la nuit ». 47°, au cur du zénith. Chacun a marché en prenant conscience quici « leau est plus que de lor, cest la vie. »
Cette traversée du désert a permis à chacun de faire le point avec lui-même : « Impossible de se fuir ! Impossible de ne pas composer avec lautre et de ne pas le supporter ! Impossible de ne pas se prendre en charge ! Il faut se porter, se supporter soi-même, arriver à marcher rien quavec soi-même, lâcher ce qui est trop lourd, ce qui fait trop mal, ce qui na jamais pu être mis en mots » explique Georgette Kainz. Les réflexions des jeunes sont parlantes : « Dans le désert, jai trouvé les clés pour ouvrir les portes » affirmera lun dentre eux qui a déjà fait une tentative de suicide. « Maintenant, je suis pur, plein dénergie psychique et physique » dira un autre. « Cest comme dans un puzzle, les morceaux commencent à se recoller » confirmera un troisième. « Ici, il ny a rien à faire, tu es obligé de te regarder de lintérieur Ici, jai trouvé une force mentale » ou encore « tout seul on ne peut pas survivre je savais que je ne devais pas me battre, que je devais toujours me maîtriser, car si on commence à péter les plombs, tout le monde pète les plombs et cest la mort »
Face à ce genre dexpérience, la question se pose que sont-ils devenus ? Six mois après leur retour, le bilan est largement positif : six des huit jeunes qui ont participé à cette aventure en sont revenus suffisamment transformés pour réussir à sengager dans des choix dinsertion à la fois professionnelle et sociale.
Jacques Trémintin
(1) On peut se procurer le bilan de ce voyage en écrivant à Georgette Kainz : SEAT - 6 cour du Château - 57100 Thionville. Tél. 03 82 53 01 21 Fax : 03 82 53 69 35
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