Numéro 548, 19 octobre 2000

Comment des jeunes courent le monde pour retrouver une place

Marcher et écrire dans le désert

Au départ, il y a cette volonté d’une chef de service éducatif auprès du tribunal de Thionville (1) d’accrocher des jeunes délinquants sanctionnés par le système judiciaire et qui se font tout particulièrement remarquer par leurs comportements de fuite et d’évitement, leurs passages à l’acte violents et spectaculaires, cumulant échecs sur échecs, mesure pénale sur mesure pénale. Pour sortir ces jeunes de leur galère et transformer l’errance en itinérance, il fallait un projet si inconcevable et si exceptionnel qu’ils pourraient y adhérer sans trop y croire. Et quoi de plus utopique et mythique que de traverser à pied le désert de Tunisie sur 220 kilomètres, sans assistance ni téléphonique, ni médicale, ni véhicule. Immergé dans un environnement dépouillé de tout artifice et réduit à sa plus simple expression, on y apprend à vivre le manque et à donner du prix à l’essentiel. On se débarrasse de toutes les futilités, de tout ce qui n’est pas indispensable pour survivre. On ne conserve que le strict nécessaire des objets et des pensées. On finit par réaliser que l’important n’est pas d’avoir mais d’être, d’être soi-même. Fantastique support de socialisation et de réappropriation de soi. Mais un tel projet nécessite aussi une importante préparation et un énorme investissement humain qui, l’un et l’autre, doivent être à la hauteur des résultats escomptés.

Voilà donc le groupe constitué. Ce sont neuf garçons et une fille âgés de 16 à 19 ans, dont seuls huit iront jusqu’au terme de l’aventure. Tous sont chargés d’une histoire déjà très lourde malgré leur jeune âge : délinquance, incarcération, prise en charge psychiatrique, victimes de maltraitance, multiplications des échecs de placement et de mesures éducatives, toxicomanie etc. Des jeunes qui ont beaucoup de mal à verbaliser préférant les passages à l’acte et inscrits dans le « tout ou rien » et le « tout, tout de suite »… Les uns et les autres adhèrent tout de suite au projet qui leur est proposé, ne croyant qu’à moitié qu’on ait pensé à eux pour quelque chose d’aussi exceptionnel. « Si je suis venu, c’est que c’est pas tout le monde qui part dans le désert » explique Farid. « C’est unique, je n’aurai plus jamais l’occasion de partir faire un aussi beau voyage » renchérit Éric.

À partir du mois de février 1999, chaque jeune est vu en entretien individuel de trois à cinq fois par mois. Il s’agit de dresser avec lui l’état des lieux, de repérer son mode de fonctionnement et de questionner le sens de ses passages à l’acte. À compter du mois d’avril, ces rencontres s’intensifient afin de vérifier leur motivation et leur implication dans le projet. Au cours de l’été, chaque jeune va traverser pendant une semaine la forêt vosgienne. Il est accueilli par le lieu d’accueil non traditionnel « Transhumance ». Il peut ainsi se familiariser avec les outils pédagogiques de l’itinérance : rencontre avec les éléments naturels, vie dans la nature, apprivoisement de l’habitat nomade, fabrication du pain et des repas, préparation d’un bivouac, maîtrise du feu, cheminement avec les animaux de bât, etc. Quatre jours avant le départ, l’ensemble du groupe est réuni. C’est l’occasion d’un repas trappeur, sous un tipi. Chacun peut alors se présenter et verbaliser ses motivations et ses peurs : « J’ai envie de partir, mais je ne sais pas si je reviendrai », « peut-être qu’on va mourir là-bas », « j’ai envie de partir, mais je suis mort de trouille et je ne sais pas encore si je serai au départ », « je pars pour étonner mon juge parce que je sais qu’elle ne me croit pas capable de partir. Ca va lui fermer la bouche » « il y a plein de vipères et des scorpions, si ça se trouve on va tous y rester », « en vérité, je n’avais pas envie de partir, Madame Kainz n’a pas lâché l’affaire, alors je me suis dit que je valais le coup ».

Les voilà donc, en ce 15 octobre, à pied d’œuvre. Après un voyage en car, en avion et en voiture tout terrain, s’étend devant eux l’immensité de ce désert du grand Erg oriental qu’ils vont devoir traverser durant 13 jours, en rupture totale avec le reste du monde. La caravane est composée d’un guide et de quatre chameliers (avec leurs dix chameaux), de trois éducateurs et de huit jeunes. Le rythme de la journée est incontournable : lever à 5 heures du matin. À partir de 6h15, chacun aide pour baraquer les chameaux. Ensuite, on marche jusqu’à midi environ. La chaleur écrasante ne permettant pas de continuer après le repas, c’est le temps de la sieste. L’après-midi est d’abord utilisé pour un travail d’écriture. Chaque jeune est invité et soutenu dans l’expression de ses ressentis. Son style est parfois difficile, voire phonétique. Mais qu’importe, ce qui compte, c’est qu’il puisse cheminer avec lui-même, mieux se comprendre et se découvrir autrement. La fin d’après-midi (entre 16h 00 et 18h 00) est aussi l’occasion des entretiens individuels : chacun sera reçu ainsi deux fois dans le séjour. Un bureau est installé dans le désert pour se mettre à l’ombre, pouvoir écrire, se désaltérer. Il s’agit de mettre des mots sur ce qui a été vécu et de rechercher, ensemble, les modalités permettant de favoriser la vie du groupe, la convivialité et le respect de chacun. Au cours du voyage, il a fallu s’atteler à différentes tâches incontournables. Ce fut d’abord le ramassage du bois pris en charge par l’ensemble du groupe à 17h 00. Vaisselle, rangement, aide à la cuisine furent assurés à tour de rôle sous la responsabilité du guide. Un responsable de l’eau fut aussi institué. Mais, cette responsabilité ne fut pas toujours assumée correctement. Ainsi, l’oubli de certains jeunes de remplir leur gourde ou encore cette gerba vidée une nuit par des jeunes désireux de se laver. Le lendemain, la décision du guide tombait : « On marchera toute la journée pour arriver au puits avant la nuit ». 47°, au cœur du zénith. Chacun a marché en prenant conscience qu’ici « l’eau est plus que de l’or, c’est la vie. »

Cette traversée du désert a permis à chacun de faire le point avec lui-même : « Impossible de se fuir ! Impossible de ne pas composer avec l’autre et de ne pas le supporter ! Impossible de ne pas se prendre en charge ! Il faut se porter, se supporter soi-même, arriver à marcher rien qu’avec soi-même, lâcher ce qui est trop lourd, ce qui fait trop mal, ce qui n’a jamais pu être mis en mots » explique Georgette Kainz. Les réflexions des jeunes sont parlantes : « Dans le désert, j’ai trouvé les clés pour ouvrir les portes » affirmera l’un d’entre eux qui a déjà fait une tentative de suicide. « Maintenant, je suis pur, plein d’énergie psychique et physique » dira un autre. « C’est comme dans un puzzle, les morceaux commencent à se recoller » confirmera un troisième. « Ici, il n’y a rien à faire, tu es obligé de te regarder de l’intérieur… Ici, j’ai trouvé une force mentale » ou encore « tout seul on ne peut pas survivre… je savais que je ne devais pas me battre, que je devais toujours me maîtriser, car si on commence à péter les plombs, tout le monde pète les plombs… et c’est la mort… »

Face à ce genre d’expérience, la question se pose que sont-ils devenus ? Six mois après leur retour, le bilan est largement positif : six des huit jeunes qui ont participé à cette aventure en sont revenus suffisamment transformés pour réussir à s’engager dans des choix d’insertion à la fois professionnelle et sociale.

Jacques Trémintin

(1) On peut se procurer le bilan de ce voyage en écrivant à Georgette Kainz : SEAT - 6 cour du Château - 57100 Thionville. Tél. 03 82 53 01 21 Fax : 03 82 53 69 35


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