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Avez-vous le sentiment quau cours de ces dix dernières années, lécriture des travailleurs sociaux sest transformée ou est-elle restée figée dans sa technicité ?
Lécriture dans le travail social est devenue réellement un problème, il y a à peu près quinze ans. Je dis quinze ans parce que, si on se réfère à lenquête que nous avons menée sous légide de la SEAY(Sauvegarde de lenfance et de ladolescence des Yvelines), on peut sans doute lier le développement (et parfois linflation) de la demande décrits à ce que certains appellent « la restructuration » du travail social (déconcentration des services de lASE et reforme des annexes XXIV). Certainement aussi, quau fur et à mesure que la technicité sest affinée, que se sont multipliés les intervenants donc aussi les nécessités de liaison entre eux, la demande décriture a augmenté. Si on y ajoute la prise de conscience plus récente de lengagement de responsabilité des acteurs et de la nécessité afférente de garder trace de ce quon a dit ou fait, on comprend que lécriture soit devenue au fil du temps une préoccupation majeure.
Pour autant, il ne semble pas que ses modalités se soient transformées.
Elle reste majoritairement inspirée par les modèles qui se sont
institués dans les années 60 lorsque les professions sociales
ont voulu affirmer leur technicité. Il sagit toujours de transmettre
par écrit des observations se voulant objectives sur une personne
ou une famille, relayées par des explications et débouchant sur
déventuelles préconisations pour leur bien.
Dans la réalité de ce qui se donne aujourdhui à lire, on constate le plus souvent un conglomérat disparate de justifications, de renseignements, de descriptions sommaires, dimpressions subjectives présentées comme des faits et des faits présentés comme incontestables en oubliant que les faits sont aussi des interprétations
Du coup, on voit, par exemple, des magistrats se méfier des écrits des travailleurs sociaux, ou dautres se plaindre des manipulations dont ils seraient victimes. Lorsque sajoute à cela des injonctions communicationnelles normatives (« des faits, rien que des faits », « soyez concis », « nécrivez que ce dont vous êtes sûrs ») tout est en place pour la stéréotypie et la pauvreté des écrits que chacun saccorde à dénoncer par ailleurs. Pas étonnant, dans ces conditions, quécrire soit devenu majoritairement synonyme de « dirty work » pour les travailleurs sociaux.
Il y a, heureusement, dautres pratiques qui cherchent à se développer même si elles sont minoritaires. Elles reposent sur un autre modèle de pensée et si elles considèrent quil y a effectivement des observations à faire sur lesquelles étayer une réflexion, elles ne considèrent pas que lobservateur est neutre et légitimé uniquement par sa position professionnelle. Elles essayent de réfléchir sur une relation en construisant le récit pour autrui. Elles ne considèrent pas quil y a des explications pour une vie, mais seulement des questions à lui poser dont la pertinence se mesure à létendue des possibilités de réponse quelles vont initier, à partir du récit de lexpérience commune dans laquelle elles sont venues au jour. Il sensuit des textes ouverts et engagés suscitant réflexion et en définitive rendant compte dune présence au monde et dune relation plutôt que portant sur un objet dobservation. Mais jai développé tout cela dans mon livre.
En fait, cest un problème de conception du travail dont lécriture est le reflet plutôt quun problème décriture. On peut aussi le poser en termes politiques : conçoit-on le travail social comme une gestion administrative de populations en difficulté ou comme une clinique sefforçant de trouver, avec les personnes, les voies singulières par lesquelles elles pourraient lever certains empêchements et commencer à se dégager des difficultés quelles rencontrent ?
Justement, quest-ce-qui serait susceptible de favoriser chez les travailleurs sociaux une prise de conscience de ces enjeux politiques, et les aiderait à changer leur écriture ?
Les travailleurs sociaux, si je me rapporte à notre enquête, sont majoritairement insatisfaits des écrits quils sont amenés à produire et des conditions dans lesquelles ils doivent le faire. Ils ont aussi des opinions très diverses sur ce qui fait difficulté. Il faut que le débat ait lieu, dans les institutions, parmi les cadres et avec les partenaires.
Pourquoi et pour qui écrit-on ? Seraient sans doute les questions premières à se reposer dans tous les lieux concernés, et avant de se demander comment le faire.
Et puis il faut cesser de culpabiliser les travailleurs sociaux. Ils savent écrire, sinon ils ne seraient pas dans cette position professionnelle. Ils travaillent et réfléchissent sur ce quils font, et pour cela beaucoup écrivent pour eux-mêmes. Mais dès quil sagit den transmettre quelque chose, ils redeviennent prisonniers des modèles de pensée et de communication qui leur ont été transmis et qui convergent tous, au nom de la nécessaire distance à prendre, vers leffacement de toute subjectivité. Cest pourtant celle-ci quil faut réhabiliter dabord comme source de toute relation, de toute pensée, de toute connaissance et de toute écriture, mais en ajoutant aussitôt quelle ne doit pas se dérober aux exigences de validation et de légitimation rationnelles qui lui permettent de saffirmer autrement que comme toute puissante. Le travail social, quon le veuille ou non, est une clinique. Cest à cette part relationnelle et singulière que lécriture doit être reconnectée, faute de quoi elle perd tout sens. Cest évidemment beaucoup plus exigeant et plus risqué. Mais cest aussi plus valorisant.
Face au développement des nouveaux métiers du social, parfois issus dune culture universitaire, nest-il pas temps que les travailleurs sociaux développent leurs propres modèles et pratiques décriture ?
Il ne faut pas mythifier la culture universitaire. Elle est aux prises avec les mêmes problèmes qui sont en vérité philosophiques (que nous est-il possible de connaître et comment ? Que devons-nous faire ? Et que nous est-il permis despérer ?) et politiques (dans quelle société voulons nous vivre ?). Cela dit, il y a dans le travail social un capital extrêmement riche dexpériences humaines, de connaissance de la réalité sociale telle quelle est vécue, et de pensée complexe, qui nest ni connu ni reconnu, ni analysé, ni même rassemblé, malgré les efforts de certaines revues ou associations ou certains projets dédition. Cest une perte considérable pour tout le monde, y compris pour luniversité.
Ce quil faut sans doute réaffirmer, cest quau milieu du bruit assourdissant des sirènes du management, de laction collective et de lévaluation, toutes soumises à la rationalité instrumentale et aux fantasmes de toute puissance et de maîtrise de la vie humaine quelle véhicule et alimente, le travail social, avec ses valeurs humanistes, ses pratiques relationnelles respectueuses des personnes et son ouverture à la question du sens, reste un lieu précieux de résistance à cette régression intellectuelle, sociale et politique.
À condition quil y résiste lui-même, ce qui nest pas facile. Là dessus, lécriture, reconnectée à la source relationnelle et clinique doù elle procède, a un grand rôle à jouer. Jai donc envie de dire aux travailleurs sociaux, dont je suis, quils doivent oser prendre le risque de penser et décrire pour penser sans se laisser étourdir par ces sirènes ni se laisser inféoder à tel ou tel discours se présentant comme scientifique. Cest seulement en écrivant, et en se confrontant à des lecteurs, quils découvriront ou redécouvriront les voies toujours singulières dune écriture qui leur soit propre et celles de la construction dun savoir qui reconnaisse ses filiations sans pour autant sy trouver soumis, au meilleur bénéfice des personnes auprès de qui ils travaillent, et que dune certaine façon ils représentent. Cest aussi par là que le lien social se restaure ou se fabrique.
Propos recueillis par Guy Benloulou
Tout commence avec « Landalix », ce petit journal distribué, quatre
fois par an, par la maison de quartier située à la lisière de
deux quartiers de Saint-Nazaire, les Landettes et Avalix. Du réseau,
qui sest créé autour de cette publication, émerge le désir daller
plus loin, en formant un atelier décriture, et pourquoi pas de
produire un roman. Pour lanimer, appel est fait à un écrivain
professionnel, Pierre Furlan, qui se propose dapporter son savoir-faire
et sa compétence dans un travail de guidance et de synthétisation.
Le groupe va progressivement se constituer et se stabiliser à
12 personnes qui resteront fidèles jusquau bout. Laventure durera
1 an, davril 1998 à mars 1999. Cest dabord lélaboration du
scénario et la recherche dune intrigue. Puis, cest la répartition
entre les membres du groupe des différentes parties de louvrage.
Ensuite, ce sera la phase décriture
et de réécriture (jusquà
six fois le même chapitre), le groupe exerçant un contrôle implacable
et exigeant sur la version proposée par chacun. Enfin, le bébé
finit par naître : un beau jour de printemps, le groupe Kerfeuille
(nom collectif choisi par latelier décriture) a le plaisir dannoncer
la naissance de son tout premier prénommé « Deux plongeons et
plus », qui pèse 225 pages. Il a les yeux de lamour (entre Éric,
jeune maître déquipage sur un remorqueur du port de Saint-Nazaire
et Kate, traductrice dorigine anglaise employée des Chantiers
navals). Il sinscrit dans une histoire dramatique (celle des
générations qui ont succédé à la destruction de Saint-Nazaire
par laviation alliée lors du second conflit mondial). Il est
enfant de la violence (Éric, qui na jamais été le dernier à donner
du coup de poing, ne fera pas exception dans ces pages) et de
la solidarité (le mouvement associatif nazairien sest mobilisé
pour aider les marins russes du Koporye abandonnés à bord de leur
vieux cargo par un armateur insolvable). Il ressemble particulièrement
à celles et à ceux qui lui ont donné naissance, à la vision quils
ont de leur ville, de leur cadre de vie, ainsi quà lambiance
de toute une région. Et comme tant de petits humains, pèse sur
lui un secret de famille que seul le dénouement du livre permettra
délucider. De quoi, en quelque sorte, réunir les ingrédients
dun récit qui accroche le lecteur, qui lui donne envie daller
jusquau bout et qui le frustre davoir à tourner la dernière
page.
Expérience extraordinaire pour celles et ceux qui lont vécue, mais pas vraiment unique. Son originalité tient peut-être dans la composition du groupe qui réunissait un certain nombre de personnes que les accidents de la vie ont contraint à vivre avec une allocation dadulte handicapé, une pension dinvalidité ou un RMI. Deux assistants de service social sont venus se joindre à latelier, non en tant que professionnels, mais à cause de leur propre attirance pour le travail décriture. Pour la première, Christine Dalot, cest son arrivée en pension, en classe de 6e, qui a déclenché son envie décrire, la séparation davec sa famille provoquant cette recherche de support cathartique. Quant à Gérard Le Blouch, il avoue modestement que sa plus grande expérience décriture remonte au mémoire de son diplôme dÉtat. Depuis, cest en tant que dilettante quil écrit, par petit bout, des poèmes, des nouvelles, quil nachève même pas toujours et qui traînent un peu partout. Cette plongée dans un groupe où lun et lautre pouvaient potentiellement retrouver le public auquel ils étaient confrontés dans la journée a pesé pour Christine. La différence de culture entre les membres du groupe, expliquera-t-elle, se retrouvera jusque, et y compris, dans la scène damour qui intervient au début du livre. En fait, la cohésion du groupe a été un combat permanent, ajoutera Gérard, et doit beaucoup à laction de Pierre Furlan psychologue de formation. Christine a pensé pendant longtemps quon plaçait certains membres du groupe en difficulté, notamment quand les versions successives de leur écrit étaient, les unes après les autres, refusées, quatre dentre eux ayant surtout participé à la recherche de documentation. À la question portant sur une forme de thérapie par lécrit, lun et lautre conviendront quà la force procurée par la relation de groupe se sera rajoutée lhumilité davoir à lire devant tout le monde son écrit et de le soumettre à la critique des autres. La séparation de latelier décriture a pu représenter, pour certains de ses membres, plus que la fin dune belle aventure, la disparition de la dynamique ainsi créée pesant sur une vie qui avait trouvé là une forme de valorisation. Interrogée quant au parallèle à établir entre les mécanismes décriture personnelle et ceux mis en matière professionnelle, Christine confiera la nécessité, dans un cas comme dans lautre, dun mûrissement préalable avant de passer au stade de la rédaction : « Il faut se mettre à la place de celui qui nous lit et qui ne connaît pas la situation ». Ainsi, représenter la situation dune famille candidate à ladoption ou définir les éléments dun danger, dans le cadre dun signalement, constituent pour elle un exercice très proche de la description de ce que ressentent, dans le livre, à un moment ou à un autre Kate et Éric. Toute la difficulté consiste alors à transmettre au travers du support papier les représentations quon a dans la tête. Sur le même questionnement, Gérard, quant à lui, sattachera à rappeler les deux niveaux dexigence, le cadre professionnel imposant des comptes à rendre et des enjeux autrement plus conséquents. Il sinsurgera dailleurs contre le lieu commun dune difficulté des travailleurs sociaux à écrire : « sinquiète-t-on pour dautres corporations des mêmes gênes ? » Pour ce qui le concerne, que ce soit à son travail ou pour son plaisir, quand il écrit, ce nest jamais du premier jet, il lui faut du temps et un retour sur ce quil a produit, lécriture devant être laborieuse si elle veut être de qualité.
Plaisir décrire pour les uns, volonté de se dépasser pour dautres, bonheur de donner libre court à son imaginaire pour certains ou volonté de transmettre un message pour quelques-uns, chacun avait sa motivation, mais tous voulaient se retrouver dans une aventure sortant de lordinaire : ce qui a fédéré tout le monde cest la passion de lécriture. Aux lecteurs dy retrouver le plaisir de la lecture.
Jacques Trémintin
« Laventure nétait pas intellectuelle, nous confrontions nos personnages, nos perceptions de lamour, des valeurs humaines. Je me souviens du débat sur lapparence de Kate, notre héroïne. Avec ou sans cheveux longs ? Globalement le groupe des hommes limaginait les cheveux longs, flottant au vent, dans lesquels Éric, son ami, se noyait. Le groupe de femmes la percevait plus dynamique, les cheveux coiffés « en pétard ». Cétait un détail, mais il fallait se mettre daccord. Le romantisme des hommes était touchant, mais il ne la pas emporté ( ) Je me suis rendu compte à quel point chacun tenait à son écrit. On pouvait accepter la correction du style, on reconnaissait nos limites linguistiques, mais sur le fond on résistait, il y avait quelque chose de nous dans la fiction. ( ) À deux reprises, lun ou lautre a annoncé quil voulait arrêter. Jen ai un très bon souvenir, lensemble du groupe disait limportance de chacun. Il fallait rester jusquau bout. OK, cétait galère, ça nous « prenait la tête », mais nous avions tous tellement donné directement ou indirectement au roman, quil était impossible dimaginer une désertion. » Christine Dalot (in « Écritures sur impression » p.13-14)
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