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Numéro 545, 28 septembre 2000

Les travailleurs sociaux et l’écriture : pourquoi et pour qui écrit-on ?

Entretien avec Jacques Riffault, éducateur spécialisé et philosophe. Il a publié en mars dernier « Penser l’écrit professionnel en travail social » aux éditions Dunod.

Avez-vous le sentiment qu’au cours de ces dix dernières années, l’écriture des travailleurs sociaux s’est transformée ou est-elle restée figée dans sa technicité ?

L’écriture dans le travail social est devenue réellement un problème, il y a à peu près quinze ans. Je dis quinze ans parce que, si on se réfère à l’enquête que nous avons menée sous l’égide de la SEAY(Sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence des Yvelines), on peut sans doute lier le développement (et parfois l’inflation) de la demande d’écrits à ce que certains appellent « la restructuration » du travail social (déconcentration des services de l’ASE et reforme des annexes XXIV). Certainement aussi, qu’au fur et à mesure que la technicité s’est affinée, que se sont multipliés les intervenants donc aussi les nécessités de liaison entre eux, la demande d’écriture a augmenté. Si on y ajoute la prise de conscience plus récente de l’engagement de responsabilité des acteurs et de la nécessité afférente de garder trace de ce qu’on a dit ou fait, on comprend que l’écriture soit devenue au fil du temps une préoccupation majeure.

Pour autant, il ne semble pas que ses modalités se soient transformées. Elle reste majoritairement inspirée par les modèles qui se sont institués dans les années 60 lorsque les professions sociales ont voulu affirmer leur technicité. Il s’agit toujours de transmettre par écrit des observations se voulant objectives sur une personne ou une famille, relayées par des explications et débouchant sur d’éventuelles préconisations pour leur bien.

Dans la réalité de ce qui se donne aujourd’hui à lire, on constate le plus souvent un conglomérat disparate de justifications, de renseignements, de descriptions sommaires, d’impressions subjectives présentées comme des faits et des faits présentés comme incontestables en oubliant que les faits sont aussi des interprétations…

Du coup, on voit, par exemple, des magistrats se méfier des écrits des travailleurs sociaux, ou d’autres se plaindre des manipulations dont ils seraient victimes. Lorsque s’ajoute à cela des injonctions communicationnelles normatives (« des faits, rien que des faits », « soyez concis », « n’écrivez que ce dont vous êtes sûrs ») tout est en place pour la stéréotypie et la pauvreté des écrits que chacun s’accorde à dénoncer par ailleurs. Pas étonnant, dans ces conditions, qu’écrire soit devenu majoritairement synonyme de « dirty work » pour les travailleurs sociaux.

Il y a, heureusement, d’autres pratiques qui cherchent à se développer même si elles sont minoritaires. Elles reposent sur un autre modèle de pensée et si elles considèrent qu’il y a effectivement des observations à faire sur lesquelles étayer une réflexion, elles ne considèrent pas que l’observateur est neutre et légitimé uniquement par sa position professionnelle. Elles essayent de réfléchir sur une relation en construisant le récit pour autrui. Elles ne considèrent pas qu’il y a des explications pour une vie, mais seulement des questions à lui poser dont la pertinence se mesure à l’étendue des possibilités de réponse qu’elles vont initier, à partir du récit de l’expérience commune dans laquelle elles sont venues au jour. Il s’ensuit des textes ouverts et engagés suscitant réflexion et en définitive rendant compte d’une présence au monde et d’une relation plutôt que portant sur un objet d’observation. Mais j’ai développé tout cela dans mon livre.

En fait, c’est un problème de conception du travail dont l’écriture est le reflet plutôt qu’un problème d’écriture. On peut aussi le poser en termes politiques : conçoit-on le travail social comme une gestion administrative de populations en difficulté ou comme une clinique s’efforçant de trouver, avec les personnes, les voies singulières par lesquelles elles pourraient lever certains empêchements et commencer à se dégager des difficultés qu’elles rencontrent ?

Justement, qu’est-ce-qui serait susceptible de favoriser chez les travailleurs sociaux une prise de conscience de ces enjeux politiques, et les aiderait à changer leur écriture ?

Les travailleurs sociaux, si je me rapporte à notre enquête, sont majoritairement insatisfaits des écrits qu’ils sont amenés à produire et des conditions dans lesquelles ils doivent le faire. Ils ont aussi des opinions très diverses sur ce qui fait difficulté. Il faut que le débat ait lieu, dans les institutions, parmi les cadres et avec les partenaires.

Pourquoi et pour qui écrit-on ? Seraient sans doute les questions premières à se reposer dans tous les lieux concernés, et avant de se demander comment le faire.

Et puis il faut cesser de culpabiliser les travailleurs sociaux. Ils savent écrire, sinon ils ne seraient pas dans cette position professionnelle. Ils travaillent et réfléchissent sur ce qu’ils font, et pour cela beaucoup écrivent pour eux-mêmes. Mais dès qu’il s’agit d’en transmettre quelque chose, ils redeviennent prisonniers des modèles de pensée et de communication qui leur ont été transmis et qui convergent tous, au nom de la nécessaire distance à prendre, vers l’effacement de toute subjectivité. C’est pourtant celle-ci qu’il faut réhabiliter d’abord comme source de toute relation, de toute pensée, de toute connaissance et de toute écriture, mais en ajoutant aussitôt qu’elle ne doit pas se dérober aux exigences de validation et de légitimation rationnelles qui lui permettent de s’affirmer autrement que comme toute puissante. Le travail social, qu’on le veuille ou non, est une clinique. C’est à cette part relationnelle et singulière que l’écriture doit être reconnectée, faute de quoi elle perd tout sens. C’est évidemment beaucoup plus exigeant et plus risqué. Mais c’est aussi plus valorisant.

Face au développement des nouveaux métiers du social, parfois issus d’une culture universitaire, n’est-il pas temps que les travailleurs sociaux développent leurs propres modèles et pratiques d’écriture ?

Il ne faut pas mythifier la culture universitaire. Elle est aux prises avec les mêmes problèmes qui sont en vérité philosophiques (que nous est-il possible de connaître et comment ? Que devons-nous faire ? Et que nous est-il permis d’espérer ?) et politiques (dans quelle société voulons nous vivre ?). Cela dit, il y a dans le travail social un capital extrêmement riche d’expériences humaines, de connaissance de la réalité sociale telle qu’elle est vécue, et de pensée complexe, qui n’est ni connu ni reconnu, ni analysé, ni même rassemblé, malgré les efforts de certaines revues ou associations ou certains projets d’édition. C’est une perte considérable pour tout le monde, y compris pour l’université.

Ce qu’il faut sans doute réaffirmer, c’est qu’au milieu du bruit assourdissant des sirènes du management, de l’action collective et de l’évaluation, toutes soumises à la rationalité instrumentale et aux fantasmes de toute puissance et de maîtrise de la vie humaine qu’elle véhicule et alimente, le travail social, avec ses valeurs humanistes, ses pratiques relationnelles respectueuses des personnes et son ouverture à la question du sens, reste un lieu précieux de résistance à cette régression intellectuelle, sociale et politique.

À condition qu’il y résiste lui-même, ce qui n’est pas facile. Là dessus, l’écriture, reconnectée à la source relationnelle et clinique d’où elle procède, a un grand rôle à jouer. J’ai donc envie de dire aux travailleurs sociaux, dont je suis, qu’ils doivent oser prendre le risque de penser et d’écrire pour penser sans se laisser étourdir par ces sirènes ni se laisser inféoder à tel ou tel discours se présentant comme scientifique. C’est seulement en écrivant, et en se confrontant à des lecteurs, qu’ils découvriront ou redécouvriront les voies toujours singulières d’une écriture qui leur soit propre et celles de la construction d’un savoir qui reconnaisse ses filiations sans pour autant s’y trouver soumis, au meilleur bénéfice des personnes auprès de qui ils travaillent, et que d’une certaine façon ils représentent. C’est aussi par là que le lien social se restaure ou se fabrique.

Propos recueillis par Guy Benloulou


Un roman écrit à douze mains

Des usagers et travailleurs sociaux ont uni leur plaisir de l’écriture, leur volonté de se dépasser, leur bonheur de libérer leur imaginaire pour écrire ensemble les 220 pages d’un livre qui donne du bonheur au lecteur.

Tout commence avec « Landalix », ce petit journal distribué, quatre fois par an, par la maison de quartier située à la lisière de deux quartiers de Saint-Nazaire, les Landettes et Avalix. Du réseau, qui s’est créé autour de cette publication, émerge le désir d’aller plus loin, en formant un atelier d’écriture, et pourquoi pas de produire un roman. Pour l’animer, appel est fait à un écrivain professionnel, Pierre Furlan, qui se propose d’apporter son savoir-faire et sa compétence dans un travail de guidance et de synthétisation. Le groupe va progressivement se constituer et se stabiliser à 12 personnes qui resteront fidèles jusqu’au bout. L’aventure durera 1 an, d’avril 1998 à mars 1999. C’est d’abord l’élaboration du scénario et la recherche d’une intrigue. Puis, c’est la répartition entre les membres du groupe des différentes parties de l’ouvrage. Ensuite, ce sera la phase d’écriture… et de réécriture (jusqu’à six fois le même chapitre), le groupe exerçant un contrôle implacable et exigeant sur la version proposée par chacun. Enfin, le bébé finit par naître : un beau jour de printemps, le groupe Kerfeuille (nom collectif choisi par l’atelier d’écriture) a le plaisir d’annoncer la naissance de son tout premier prénommé « Deux plongeons et plus », qui pèse 225 pages. Il a les yeux de l’amour (entre Éric, jeune maître d’équipage sur un remorqueur du port de Saint-Nazaire et Kate, traductrice d’origine anglaise employée des Chantiers navals). Il s’inscrit dans une histoire dramatique (celle des générations qui ont succédé à la destruction de Saint-Nazaire par l’aviation alliée lors du second conflit mondial). Il est enfant de la violence (Éric, qui n’a jamais été le dernier à donner du coup de poing, ne fera pas exception dans ces pages) et de la solidarité (le mouvement associatif nazairien s’est mobilisé pour aider les marins russes du Koporye abandonnés à bord de leur vieux cargo par un armateur insolvable). Il ressemble particulièrement à celles et à ceux qui lui ont donné naissance, à la vision qu’ils ont de leur ville, de leur cadre de vie, ainsi qu’à l’ambiance de toute une région. Et comme tant de petits humains, pèse sur lui un secret de famille que seul le dénouement du livre permettra d’élucider. De quoi, en quelque sorte, réunir les ingrédients d’un récit qui accroche le lecteur, qui lui donne envie d’aller jusqu’au bout et qui le frustre d’avoir à tourner la dernière page.

Expérience extraordinaire pour celles et ceux qui l’ont vécue, mais pas vraiment unique. Son originalité tient peut-être dans la composition du groupe qui réunissait un certain nombre de personnes que les accidents de la vie ont contraint à vivre avec une allocation d’adulte handicapé, une pension d’invalidité ou un RMI. Deux assistants de service social sont venus se joindre à l’atelier, non en tant que professionnels, mais à cause de leur propre attirance pour le travail d’écriture. Pour la première, Christine Dalot, c’est son arrivée en pension, en classe de 6e, qui a déclenché son envie d’écrire, la séparation d’avec sa famille provoquant cette recherche de support cathartique. Quant à Gérard Le Blouch, il avoue modestement que sa plus grande expérience d’écriture remonte au mémoire de son diplôme d’État. Depuis, c’est en tant que dilettante qu’il écrit, par petit bout, des poèmes, des nouvelles, qu’il n’achève même pas toujours et qui traînent un peu partout. Cette plongée dans un groupe où l’un et l’autre pouvaient potentiellement retrouver le public auquel ils étaient confrontés dans la journée a pesé pour Christine. La différence de culture entre les membres du groupe, expliquera-t-elle, se retrouvera jusque, et y compris, dans la scène d’amour qui intervient au début du livre. En fait, la cohésion du groupe a été un combat permanent, ajoutera Gérard, et doit beaucoup à l’action de Pierre Furlan psychologue de formation. Christine a pensé pendant longtemps qu’on plaçait certains membres du groupe en difficulté, notamment quand les versions successives de leur écrit étaient, les unes après les autres, refusées, quatre d’entre eux ayant surtout participé à la recherche de documentation. À la question portant sur une forme de thérapie par l’écrit, l’un et l’autre conviendront qu’à la force procurée par la relation de groupe se sera rajoutée l’humilité d’avoir à lire devant tout le monde son écrit et de le soumettre à la critique des autres. La séparation de l’atelier d’écriture a pu représenter, pour certains de ses membres, plus que la fin d’une belle aventure, la disparition de la dynamique ainsi créée pesant sur une vie qui avait trouvé là une forme de valorisation. Interrogée quant au parallèle à établir entre les mécanismes d’écriture personnelle et ceux mis en matière professionnelle, Christine confiera la nécessité, dans un cas comme dans l’autre, d’un mûrissement préalable avant de passer au stade de la rédaction : « Il faut se mettre à la place de celui qui nous lit et qui ne connaît pas la situation ». Ainsi, représenter la situation d’une famille candidate à l’adoption ou définir les éléments d’un danger, dans le cadre d’un signalement, constituent pour elle un exercice très proche de la description de ce que ressentent, dans le livre, à un moment ou à un autre Kate et Éric. Toute la difficulté consiste alors à transmettre au travers du support papier les représentations qu’on a dans la tête. Sur le même questionnement, Gérard, quant à lui, s’attachera à rappeler les deux niveaux d’exigence, le cadre professionnel imposant des comptes à rendre et des enjeux autrement plus conséquents. Il s’insurgera d’ailleurs contre le lieu commun d’une difficulté des travailleurs sociaux à écrire : « s’inquiète-t-on pour d’autres corporations des mêmes gênes ? » Pour ce qui le concerne, que ce soit à son travail ou pour son plaisir, quand il écrit, ce n’est jamais du premier jet, il lui faut du temps et un retour sur ce qu’il a produit, l’écriture devant être laborieuse si elle veut être de qualité.

Plaisir d’écrire pour les uns, volonté de se dépasser pour d’autres, bonheur de donner libre court à son imaginaire pour certains ou volonté de transmettre un message pour quelques-uns, chacun avait sa motivation, mais tous voulaient se retrouver dans une aventure sortant de l’ordinaire : ce qui a fédéré tout le monde c’est la passion de l’écriture. Aux lecteurs d’y retrouver le plaisir de la lecture.

Jacques Trémintin


L’ensemble du groupe disait l’importance de chacun

« L’aventure n’était pas intellectuelle, nous confrontions nos personnages, nos perceptions de l’amour, des valeurs humaines. Je me souviens du débat sur l’apparence de Kate, notre héroïne. Avec ou sans cheveux longs ? Globalement le groupe des hommes l’imaginait les cheveux longs, flottant au vent, dans lesquels Éric, son ami, se noyait. Le groupe de femmes la percevait plus dynamique, les cheveux coiffés « en pétard ». C’était un détail, mais il fallait se mettre d’accord. Le romantisme des hommes était touchant, mais il ne l’a pas emporté (…) Je me suis rendu compte à quel point chacun tenait à son écrit. On pouvait accepter la correction du style, on reconnaissait nos limites linguistiques, mais sur le fond on résistait, il y avait quelque chose de nous dans la fiction. (…) À deux reprises, l’un ou l’autre a annoncé qu’il voulait arrêter. J’en ai un très bon souvenir, l’ensemble du groupe disait l’importance de chacun. Il fallait rester jusqu’au bout. OK, c’était galère, ça nous « prenait la tête », mais nous avions tous tellement donné directement ou indirectement au roman, qu’il était impossible d’imaginer une désertion. » Christine Dalot (in « Écritures sur impression » p.13-14)


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