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Quel bilan faites-vous du travail social en cette fin de siècle ? Le type de référentiel métiers en usage a-t-il encore son utilité ?
François Aballéa : Le travail social me paraît avoir globalement réussi son aggiornamento. Il sest adapté, non sans douleur parfois, au contexte nouveau né de la décentralisation dun côté, des effets de la crise dun autre, de la transformation des modes dintervention de la puissance publique enfin. II sagit là, en effet, de trois modifications majeures dont limpact na pas toujours été clairement évalué, au moins au début.
Depuis la décentralisation surtout, deux cultures saffrontent, celle du politique qui sappuie sur lécoute et lintercession et celle du technicien qui met en uvre des outils de diagnostic, danalyse et de médiation éprouvés. La crise a recomposé le champ du social, faisant entrer dans la question sociale de nouveaux domaines et donc de nouveaux acteurs : le logement, lécole, les transports publics, léconomique. Elle a modifié les caractéristiques du public, mettant au cur des difficultés dinsertion la dimension économique, les problèmes de désocialisation grave qui en résultent parfois encore renforcés par la déstructuration, dans un certain nombre de cas, des solidarités familiales et de proximité. Quant à la modification des modes dintervention, elle sinscrit dans des logiques managériales sinspirant des modes de gestion des entreprises et des modes de régulation du marché : appel doffres, projets, contractualisation, évaluation. Elle manifeste aussi clairement le poids grandissant des logiques institutionnelles, la définition dobjectifs ou dapproches et de méthodologies propres à lorganisation qui emploie ou salarie, au détriment de ce que lon appelle parfois les logiques professionnelles.
Malgré toutes ces transformations, le travail social reste très présent sur ses domaines traditionnels dintervention - le diagnostic, le conseil, laide, lassistance et laccompagnement, même sil a tendance, en raison de la stagnation ou de lévolution très modeste de ses effectifs depuis le début des années 80, à se situer davantage dans un rôle dexpert, à être moins présent sur laccueil et à sinscrire dans une division du travail qui tend de plus en plus à segmenter lintervention sociale entre laccueil, le diagnostic, une proposition de réponse, un suivi ou un accompagnement, voire une évaluation.
Jean-Noël Chopart : Pour se prononcer, il sagit surtout de comprendre les enjeux actuels du travail social et pour cela, il est nécessaire de le resituer dans son contexte. Dans la deuxième moitié du XXe siècle le travail social a connu deux grandes périodes majeures :
Autour des années 1970, le travail social a vécu une phase dinstitutionnalisation et de stabilisation grâce à des politiques sociales volontaristes, bien symbolisées par la loi de 1975 ou les textes concernant les circonscriptions daction sociale. Mais le champ du travail social na pas lunité quon veut bien rétrospectivement lui prêter aujourdhui. Laugmentation conséquente des effectifs de cette époque saccompagne dune structuration progressive dun conglomérat de « quasi professions » relativement étanches les unes aux autres et dépendant pour lessentiel du label étatique que constituent les diplômes dÉtat, les procédures dagrément, la définition des cadres demploi public (fonction publique dÉtat et fonction publique hospitalière) et surtout la validation des conventions collectives du secteur privé non-lucratif qui spécifient les rôles et la division technique du travail social.
La logique de professionnalisation seffectue à partir de ce que certains ont nommé « un noyau dur » de quatre professions de niveau III, les assistantes sociales, les éducateurs, les animateurs et les conseillères. Les autres catégories de travailleurs sociaux tentant de se structurer à limage de ces quatre professions canoniques.
Les travailleurs sociaux appartiennent aux professions intermédiaires et ne disposent donc pas de toutes les marges de manuvres « des vraies professions », tels les médecins ou avocats. Les corpus théoriques sur lesquels ils sappuient sont produits par dautres (universitaires, médecins, psychiatres, magistrats) et leur représentation auprès des cénacles de décision est également bien souvent réalisée par dautres (personnalités des uvres philanthropiques, administrateurs dassociations, élus, hauts fonctionnaires, etc.). Après 1968, une phase active de syndicalisation a pu paraître changer la donne, et permettre en particulier une réflexion interne sur les positionnements au regard des fonctions de « contrôle social », mais elle sest rapidement épuisée et na pas permis de constituer le travail social comme une entité bien dessinée. Cependant, cette position « intermédiaire » était globalement acceptable et acceptée. Car elle reposait sur une large délégation et donc, sur une grande autonomie des travailleurs sociaux quant aux gestes techniques du quotidien. Le travail social était fondé sur une culture de la dérogation, de lauto-saisine et de la médiation entre usagers et institutions sociales. Cette autonomie était dautant plus acceptable que les populations quil sagissait de soutenir étaient moins nombreuses et plutôt marginales en raison de déficits personnels ou de déficit dintégration dans une société de croissance.
Dans les années 1980 et 1990 le travail social a connu une seconde phase dans laquelle sont intervenues de profondes mutations sociales et économiques. Le travail social ne sest jamais si bien porté tant il est vrai que la crise a fait soudainement gonfler les cohortes de populations en difficulté et que les besoins en matière dintervention sociale nont jamais été aussi importants. Mais de nouvelles formes dintervention sociale paraissent se substituer aux anciennes provoquant un profond malaise identitaire dans les rangs des travailleurs sociaux.
La régulation professionnelle passe dune logique de la qualification à une logique de la compétence individualisée qui affaiblit le poids des certifications initiales et permet à toute une série doutsiders de postuler à des emplois sociaux. Le social est de moins en moins une « spécialité ». En effet, tous les secteurs de notre société doivent faire face à lexclusion : les administrations, la Sécurité sociale, lhôpital, lécole, le logement, la grande distribution, lentreprise. Lintervention sociale nest plus, aujourdhui, tout à fait lapanage dun corps de spécialistes labellisés et identifiés comme tels, mais devient la préoccupation de tous, bénévoles, gens des guichets, agents des services publics, etc.
Michel Autès : En fait, il ne faudrait pas poser à nous, sociologues, des questions sur ce quest le travail social, ce quil risque de lui arriver, comment il se recompose etc.
Parce que nous sommes tentés dy répondre. Or je prétends que ces questions ont un sens si on accepte quelles naient pas de réponses, si lon veut que les fonctions que le travail social remplit, et la manière, somme toute laïque, selon laquelle il les remplit, perdurent. Car si quelquun a des réponses à des questions comme : quest-ce quun homme ? Ou quest-ce quun sujet ? Comment ne pas voir que celui-là se pose dans une position démiurgique de toute-puissance.
Cela ne veut pas dire quon ne peut rien dire du travail social, ni, encore moins, quil ne faut pas sintéresser à ses fonctions instrumentales, et jinsiste ici tout particulièrement sur ce point, sans lequel mon propos serait absolument scandaleux : il faut répondre aux besoins, il faut satisfaire les besoins.
Mais il faut accepter que le travail social commence à partir de là. Il faut par conséquent accepter que le travail social soit avant tout un ensemble de pratiques collectives dont la tâche essentielle est de produire des sujets et donc des acteurs sociaux. Mais il faut savoir aussi que ces pratiques ne peuvent sinstaller en dehors dune relation clinique avec les sujets en demande.
Quelles perspectives pour le travail social dans les années à venir et quel avenir pour les travailleurs sociaux labellisés ? Leurs sorts sont-ils obligatoirement liés ?
François Aballéa : On nassiste pas, pour le moment en tout cas, à des mouvements notoires de déclassification des travailleurs sociaux à statut, AS, éducateurs, animateurs, CESF. Toutefois, lévolution du travail social nest pas indépendante des transformations générales qui affectent le rapport salarial. Le marché du travail social qui fonctionnait et qui fonctionne toujours pour une bonne part comme un marché fermé au sein duquel les travailleurs sociaux sont protégés par leur titre tend à souvrir de plus en plus à de nouveaux intervenants et à ne plus assurer les mêmes garanties statutaires que par le passé. Cest le cas dans un certain nombre dassociations dans lesquelles on voit se développer les contrats de travail à durée déterminée.
De même, il est vraisemblable que le travail social, en tant que milieu professionnel, nest plus aujourdhui en mesure de produire ses propres références et son propre développement. Il est trop affecté par la prééminence du politique et de linstitutionnel et par le déclin des grandes philosophies sociales, notamment celles développées par le catholicisme social. Dès lors, je crois quil y aura lieu de distinguer plus nettement que par le passé, le devenir du travail social de celui des travailleurs sociaux. Le travail social en tant quengagement et philosophie sociale marquée par lidéal évangélique ou lidéologie socialiste, et donc porteur dun modèle cohérent de société, a vécu. II tend à devenir de plus en plus une pratique experte dintervention pragmatique seulement régulée par une déontologie affirmée. En revanche, les travailleurs sociaux, dotés dune formation solide et dune capacité à innover pourront faire valoir leur expertise dans des domaines ou des champs de plus en plus nombreux et divers. Mais ce sera au prix dune reconversion identitaire. Or, on sait que celle-ci nest jamais facile.
Le travailleur social nest plus tant, en effet, le porteur dune mission, que lon pourrait qualifier de civilisatrice au sens fort même si le discours sest renouvelé en la matière autour des nouvelles notions de citoyenneté ou de civilité que lexécutant dune fonction, certes complexe et supposant une expertise avérée, de régulation des rapports sociaux et de médiation institutionnelle dans des domaines bien spécifiés. Il ne peut plus se penser comme un quasi libéral sur lequel la société se déchargerait de la gestion de ses maux dans un rapport de confiance qui exclut tout contrôle. Il ne peut que se représenter comme lagent ou le salarié dune institution qui lui assigne des objectifs généraux en fonction de son objet et qui prétend évaluer ses résultats. Même si dans lexercice professionnel quotidien, il y a moins de différences quon ne le dit parfois entre le métier dhier et celui daujourdhui, limage que le travailleur social a de lui-même et celle que lui renvoie la société ne peut que se transformer profondément.
Michel Autès : Le débat semble aujourdhui sêtre polarisé sur la question des anciens métiers du travail social vers les nouveaux métiers de lintervention sociale. Cette façon de poser le débat contribue à évacuer la question politique. Elle laisse penser que de nouvelles façons de faire seraient en train de subvertir des façons de faire anciennes qui seraient révolues. Des façons de faire quoi ? Comment ne pas reconnaître qu« anciens » et « nouveaux » sont confrontés aux mêmes questions : question du mal-être, question identitaire, question de trouver sa place dans la société.
La nouveauté serait en effet quil y aurait des réponses à ces questions, réponses quon pourrait apporter à celui qui les pose. Cest cela le projet de la politique libérale : renvoyer chacun à sa solitude dindividu unique à travers des réponses instrumentalisées. Il ny a plus rien à partager. Plus de projet politique de faire société. Il ny a que le vaste cycle des échanges matériels auquel chacun est invité à prendre part pour exister. Il ny a plus de rencontre possible entre des sujets qui désormais nont rien à partager, seulement des échanges à proposer. Par conséquent lenjeu est ici de rassembler tous ceux dont le métier est daller à la rencontre de la souffrance de lautre.
Lenjeu est de faire reconnaître que ces métiers remplissent une fonction essentielle dans la société démocratique : celle qui sépare la gestion du bétail humain dune politique de la subjectivité et de la reconnaissance de lautre. De toute façon, cette fonction sociale sera nécessairement remplie, comme du reste elle la toujours été, par les religions, par les sectes, par des identifications groupales ou tribales.
La question est de savoir si lÉtat, ou le politique, est concerné par cette question. De savoir si le projet de faire société est encore à lordre du jour de lagenda politique. Il faut donc reconstruire dans le cadre de la société démocratique léquivalent de ce qua représenté lassistance dans la société républicaine. Non pas lassistance comme assujettissement ou mise sous tutelle des individus hors des normes, mais lassistance comme fondée sur une appartenance commune.
Jean-Noël Chopart : Les capacités prédictives des sciences sociales sont très faibles. Et la complexité de ce quest un champ professionnel interdit de se risquer à produire un quelconque pronostic. Mais on peut au moins poser les termes dune alternative. Il y a dun coté les tenants dune politique sociale ambitieuse, ne lésinant pas sur les moyens, analysant les phénomènes dexclusion ou de précarisation comme une dérive collective quil sagit de conjurer et donc conscients quil faut mobiliser les moyens humains et financiers nécessaires. Ce sont les héritiers de la tradition solidariste et républicaine qui a marqué notre histoire nationale de La Rochefoucault-Liancourt à Pierre Laroque (2). Il y a de lautre, et cest une posture trop largement partagée aujourdhui, la pensée unique selon laquelle le marché, la réduction des dépenses publiques et du rôle de lÉtat, le renvoi à la sphère privée des problèmes sociaux et la responsabilisation individuelle sont la panacée qui viendra à bout de tous nos maux. Pour caricaturale quelle soit, cest évidemment à partir du sort que lhistoire réservera à cette alternative que lon peut situer lavenir du travail social. Mais présentée ainsi, cette alternative laisse à penser quil sagit dune opposition extérieure au travail social et aux travailleurs sociaux, sur laquelle ils nauraient aucune maîtrise. Et cest bien là lerreur majeure de ce milieu professionnel, tant il est vrai que son silence a été, et reste, assourdissant, face aux récentes réformes de laide et de laction sociale qui ont profondément modifié leurs conditions dexercice et face aux dégâts constatés au jour le jour dans les permanences, les centres daccueil, les quartiers, bref tous les lieux dexercice du travail social Ce silence est à bien des égards explicables. Comme pour tous les autres compartiments de la société une grave crise prolongée de lemploi ne constitue pas une période favorable pour laction collective et la revendication. Même si le chômage et la précarité des emplois nont pas vraiment pénétré dans le champ social, « lair du temps » nest pas à la mobilisation. Comme lexplique Jacques Ion, « les grandes causes collectives » qui ont longtemps constitué une référence essentielle pour le social (de linfluence religieuse aux mouvements déducation populaire) perdent une part de leur efficacité au profit de modalités dengagement plus individuelles et plus labiles. Enfin, la fragilité constitutive des différentes professions sociales peut expliquer que lutopie technicienne ait quelquefois constitué la seule réponse aux injonctions qui leur étaient adressées. Face à la volonté marquée des élus de reprendre la main, face à la concurrence de nouveaux arrivants, face aux critiques a peine voilées des promoteurs des politiques sociales transversales à lencontre des travailleurs sociaux classiques, un réflexe bien compréhensible a consisté à se réfugier dans une posture purement technicienne - visant à défendre pied à pied la légitimité des savoir-faire et donc ceux qui les détiennent.
Cest un peu ce que Jacques Ladsous explique lorsquil oppose les travailleurs sociaux qui nont pas su défendre leur spécificité, aux ingénieurs du bitume construisant les routes des conseils généraux. Mais ce modèle, à la réflexion, ne tient pas. Car le travail social est rien moins quune spécialité technique. Il est comme dit Michel Autès, à larticulation de léconomique et du politique, le lieu dune resubjectivation dun lien social rompu. Cest donc un objet éminemment politique qui devrait avoir une conscience claire de sa place, de sa responsabilité et de son rôle damplificateur de la situation des plus démunis.
Bref, le travail social nest pas un îlot technique dans un océan de rapports sociaux inégaux, il entretient lui même un rapport social avec ses tutelles et ses publics et contribue pour la part qui est sienne, à renforcer ou à atténuer ce rapport inégal.
On comprend bien la gêne davoir à plaider pour soi-même alors que lon côtoie au quotidien bien plus démuni que soi. Mais cette gêne peut et doit être dépassée dès lors que lon comprend que la revendication dune reconnaissance des qualifications collectives (y compris celles des nouveaux métiers) nest pas réductible à une revendication corporatiste mais est un tremplin pour la reconquête dune action sociale ambitieuse faisant de la promotion des individus et des groupes, la cible principale (3).
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) Cest la qualification quil faut développer. CQFD c/o Cedias - 5 rue Las Cases - 75007 Paris. Tel 01 45 51 66 10
(2) Pierre Laroque (1907-1997) est le père fondateur de la Sécurité sociale.
(3) Deux récents articles publiés dans les grands quotidiens nationaux à quelques semaines décarts sur le malaise des travailleurs sociaux (Libé et Le Monde) marquent peut-être une inflexion du débat public sur ces questions.
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