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Numéro 544, 21 septembre 2000

Les épiceries sociales, c’est aussi ça le social

Pour sortir d’une logique d’assistanat et promouvoir l’autonomie et la dignité des personnes en difficulté, dans ce lieu on vend au lieu de donner. La nuance est de taille, même si le gérant est un travailleur social, les vendeurs des bénévoles, les conditions d’achat particulières.

Les épiceries sociales existent depuis une dizaine d’années. Elles sont près d’une centaine, en France, déjà. Nées de volontés communales et associatives, elles intéressent le politique. En effet, l’aide alimentaire ne peut plus seulement pallier l’urgence ; elle doit s’accompagner d’actions de soutien et de resocialisation des personnes en difficulté. Il s’agit — c’est l’un des objectifs de la loi contre les exclusions du 29 juillet 1998 — de sortir d’une logique d’assistanat et de promouvoir l’autonomie et la dignité des personnes.

Fontenay-sous-Bois (Val de Marne), 60 000 habitants au dernier recensement, une ville à dimension humaine, de la proche banlieue parisienne… Le charme un peu suranné des maisons de vieilles pierres rouges, des espaces verts qui donnent envie de s’attarder, de nombreux équipements collectifs qui rappellent la facture politique (communiste) de la ville, quelques petites industries et commerces…

Le centre administratif, juché sur un plateau, est plus austère, uniformisé. Il annonce la ville nouvelle qui descend vers Rosny, une ville champignon, une série de tours, de bâtiments qui se piétinent les uns les autres, les supermarchés, la modernité. L’ensemble a été construit ces dernières années, à la va-vite, sans goût. Fontenay-sous-Bois, une ville toutefois encore agréable à vivre, une ville appréciée de ses habitants, à en croire ces derniers.

Laurence Merlier, conseillère en économie sociale et familiale, responsable de l’épicerie sociale expique la démarche : « Avant que n’existe l’épicerie sociale, le CCAS intervenait en faveur des démunis, sous forme de colis alimentaires ou de secours en espèces, répondant uniquement à la demande (quelquefois inflationniste) des personnes, sans finaliser son intervention, sans lui donner de sens. Cette forme d’aide alimentaire ne créait que de l’assistanat ; le public qui en bénéficiait n’était pas toujours celui qui en avait le plus besoin. « Les associations caritatives, particulièrement importantes à Fontenay, très sollicitées, et le CCAS ont souhaité coordonner leurs actions et développer des actions éducatives, allant au-delà du simple don. Le CCAS est gestionnaire de l’épicerie sociale. Un comité de pilotage inclut les partenaires institutionnels et les associations. L’approvisionnement des stocks est assuré par les collectes auprès des grandes surfaces ou auprès d’associations à vocation humanitaire ou s’occupant d’insertion ; à défaut, il est pris en charge par le CCAS ».

L’épicerie sociale donne de plain-pied sur la rue. Elle est ouverte l’après-midi, du lundi au jeudi, et le vendredi matin. Spacieuse, lumineuse, agrémentée de plantes vertes et d’affiches colorées, la boutique est flanquée d’un « coin-café », où l’on peut s’attarder et parler, se reposer ou prendre patience en attendant de faire ses achats. Sur les rayonnages, des produits alimentaires secs (boîtes de conserve, riz, pâtes…) et frais (fruits et légumes, produits laitiers, surgelés) voisinent avec des produits d’entretien et d’hygiène (couches pour bébé, lessives…). Ils sont proposés au prix du marché. L’étiquetage est en francs et en euros, finalité éducative oblige. « L’euro remplacera le franc en 2002, il faut préparer les personnes à ce changement. Il ne faut pas les déshabituer de la réalité des prix du marché » souligne Laurence Merlier. « Les clients disposent d’un budget limité par semaine (115 F pour une personne, 150 F pour deux personnes, etc.) ; ils payent, à la fin de leurs courses, 10 % du montant de leurs achats. En réglant 11,50 F au lieu de 115 F pour des courses alimentaires, ils économisent 103,50 F, qu’ils peuvent reporter sur une autre dépense, par exemple un retard de loyer. »

L’épicerie sociale est pensée pour les Fontenaisiens rencontrant des difficultés passagères et disposant de peu de revenus. La moyenne économique journalière de référence est 30 F ; charges, dettes, crédits étant considérés et déduits des ressources.

L’accès à l’épicerie n’est possible qu’après examen d’un dossier, présenté anonymement, en commission d’action sociale du CCAS, par un travailleur social (après évaluation des situations et définition d’objectifs : apurement d’une dette, aide alimentaire ponctuelle en attente du paiement d’une prestation, etc.). L’épicerie sociale touche ainsi un public traditionnellement client des services sociaux (bénéficiaires des minima sociaux), mais aussi des personnes ou des familles travaillant, souvent exclues des réseaux d’aide sociale classiques. Elle accueille ses clients en moyenne sur 3 mois, voire 6 mois.

Sheila, une cliente, s’exclame : « Ça, c’est sûr, l’épicerie, c’est bien, c’est super. Ça m’a aidée énormément parce que moi, je suis RMIste. Je crois pas que je vais renouveler. Maintenant, j’estime qu’il y a d’autres gens qui en ont plus besoin que moi. J’ai été aux Restaurants du Cœur cet hiver ; j’ai un peu de pâtes, de conserves, à la maison ; j’estime que je peux rouler un peu. Là, je vais partir puisque j’ai payé mon loyer. »

Une autre cliente, en colère : « On peut même pas prendre ce qu’on veut. Alors moi, je trouve ça ridicule. Franchement, c’est un peu bidon comme système. Vous me parlez d’assistante sociale, ça me fait bien rire. J’ai été en voir une. J’étais enceinte, j’étais dans la mouise, pour des raisons de santé, parce que sinon, moi, j’ai un travail. Comme je suis restée longtemps en arrêt maladie, j’étais dans la galère en attendant le bébé. Bon, je lui ai demandé une aide pour me dépanner, pour l’arrivée du bébé. La seule chose qu’elle m’a obtenue, c’est l’épicerie sociale. En plus, c’est un déplacement, c’est quand même assez loin. C’est pas pratique du tout, alors que j’aurais pu avoir une aide tout simplement pour le bébé. Vous voyez, la layette et tout le reste, il a fallu que je me débrouille ».

Yolande remarque : « Moi, par exemple, j’ai eu ma première carte [carte de cliente] pour quatre semaines. La quatrième, j’avais pas terminé mes produits ; j’ai pas pu revenir la cinquième semaine, j’ai perdu 100 F. Mais attendez, je vais pas prendre 5 serpillières, 10 shampooings et 2 lessives pour cumuler les 100 F. Et je les ai perdus ; on m’a dit : « Non, tu prends rien… « ».

Dix bénévoles, un emplois-jeune chargé de l’accueil et un agent administratif du CCAS (détaché à temps partiel), chargé de la tenue de la caisse, une conseillère en économie sociale et familiale (responsable de la structure), composent l’équipe de l’épicerie sociale. Les bénévoles sont dynamiques, souvent très investis ; ils sont membres d’associations, retraités, préretraités ou à la recherche d’une occupation. Trois bénévoles ont été clientes elles-mêmes, un temps, de l’épicerie. Cette expérience leur permet une meilleure appréhension des besoins des personnes ; les contacts se nouent d’une autre façon avec elles et sont parfois gratifiants. L’épicerie sociale est un lieu d’échanges, un lieu vivant, convivial, ouvert sur la société. L’aide alimentaire ne serait-elle qu’un prétexte ? Rassembler des personnes en difficulté pour créer ou recréer du lien entre elles, susciter une synergie, une émulation ? Oui, c’est le but avoué ; on veut que les personnes s’approprient quelque chose de ce lieu, de ce qui s’y passe ; qu’elles y participent, qu’elles en soient actrices.

Outre les traditionnelles interventions CAF — comment mieux équilibrer son alimentation et mitonner de bons plats à petits prix ; comment mieux gérer un budget —, l’épicerie a accueilli un spectacle de théâtre « Les Exclusés » (exclus ; excusez-moi), les acteurs ont dialogué avec les trente personnes présentes, sur le théâtre (beaucoup), sur l’exclusion (un peu). Des pourparlers sont engagés afin que du personnel ANPE vienne à l’épicerie présenter l’ANPE mode d’emploi, clé en main. « L’ANPE, c’est une institution anonyme, précise Laurence Merlier, à partir du moment où les personnes ont rencontré quelqu’un de l’institution, celle-ci prend un visage humain et il est possible d’aller vers elle ».

Raoul note : « Oui, j’étais là, quand ils sont venus. C’était sympa. Les acteurs ont posé des questions pour améliorer leur spectacle, pour voir s’il plaisait ou pas. Des animations comme ça, ça change un peu. Par contre, après, c’est le branle-bas de combat, parce que tout le monde est là pour attaquer, pour prendre de la nourriture ; ça fait embouteillage ».

Fontenay-sous-Bois, une ville à dimension humaine, une ville de la proche banlieue parisienne, encore agréable à vivre. Ses maisons aux vieilles pierres rouges, ses espaces verts… Son épicerie sociale, non pas une expérience pilote, mais une démarche novatrice, qui a le mérite d’exister, et de s’engager hors des sentiers battus.

Gisèle Cristofol

« La courte échelle » Épicerie sociale - 37 bis rue Saint Germain - 94120 Fontenay-sous-Bois. Tél. 01 43 94 11 98


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