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Numéro 543, 14 septembre 2000

L’action sociale contre le suicide

Face aux suicidants, est-on impuissant, ou est-il possible d’agir efficacement ? Des professionnels du social proposent au quotidien aide et soutien. Exemple des centres sociaux spécialisés « Recherche & Rencontres »

L’action de prévention contre le suicide est plus traditionnellement du ressort des bénévoles qui interviennent sur les lignes d’écoute type SOS-Amitiés (1), SOS-suicide (2) ou autres lieux d’écoute à destination des personnes en plein désarroi. Pourtant, depuis quarante ans, une association regroupant travailleurs sociaux et thérapeutes agit sur ce terrain. Elle a accumulé une expérience et un savoir-faire qui méritent aujourd’hui un coup de projecteur. Il s’agit de l’association « Recherche & Rencontres » (lire interview ci-dessous).

Nous sommes dans les années 50 : de plus en plus de femmes arrivent dans la région parisienne en provenance du milieu rural et sont confrontées à une détresse et à un isolement qui les poussent parfois au suicide. Deux assistantes sociales (Suzanne Nouvion et Jacqueline-Marie Chevron Villette) s’entourant de chercheurs en sciences humaines et d’un groupe interconfessionnel tentent de répondre à cette souffrance. Le sujet est alors largement tabou. Le poids de la réprobation sociale, de l’interdit religieux (on n’a pas le droit de disposer de son corps), la honte de la famille contribuent à une occultation qui est loin d’avoir disparu 50 ans plus tard. Fruit de cette réflexion collective, le premier centre de lutte contre l’isolement et de prévention du suicide, Recherche & Rencontres, est créée en 1958. Les objectifs qu’elles se fixent alors consistent à accueillir, recevoir et accompagner des personnes en détresse ou en difficulté relationnelle, de leur proposer de rétablir la communication perdue, de renouer le lien social dissous, de développer des capacités relationnelles oubliées, enfin d’aider à retrouver des points de repères. Toutes ces actions se combinent pour rétablir un équilibre global comme réponse au suicide qui pourrait apparaître comme la seule issue à la souffrance qu’implique un isolement persistant. L’activité de l’association s’est inspirée très tôt d’Assagioli, ce médecin italien qui proposait alors la prise en charge des difficultés du sujet dans une double dynamique de cure analytique et d’appréhension de l’être dans sa globalité (son corps, son aspiration spirituelle et la dimension de son écoute). Démarche qui peut apparaître banale aujourd’hui, mais qui était très innovante dans les années 50…

Très vite, le groupe de Paris essaime dans sept autres villes. Chaque association garde sa propre spécificité, même si elles sont toutes fédérées au sein d’une union des centres Recherche & Rencontres (3) qui forme, stimule, coordonne et harmonise l’action de l’ensemble. Durant des années, le financement de ces structures privées a pu se réaliser sans trop de problème. Et puis est venu le temps des vaches maigres pour le social : nombre de candidats voudraient bien créer à leur tour un centre mais se heurtent aux réticences des financeurs. Les plus anciennes des associations déjà existantes ont été intégrées avant 1970 au secteur psychiatrique et reçoivent à ce titre un prix de journée des caisses de Sécurité sociale. Les plus récentes fonctionnent sur la base de plurifinancement (conseils généraux, CPAM, DASS…) sans que la pérennisation de leur action ne soit en rien garantie, la ligne budgétaire les concernant pouvant à tout moment disparaître. Perspective qui plonge — comme on peut l’imaginer — les équipes dans une insécurité qui constitue bien la seule fragilité vraiment existante pour des professionnels qui font leurs preuves au quotidien. Constituées surtout de bénévoles au départ, la professionnalisation s’est imposée progressivement. Seul le groupe de Nantes continue à fonctionner avec un certain nombre de bénévoles. Le travail d’accompagnement particulièrement difficile ainsi accompli bénéficie d’une supervision proposée à l’ensemble du personnel. Recevoir de plein fouet le mal-être des usagers nécessite, à l’évidence, une évacuation des angoisses accumulées et de ce que cela a pu réveiller chez l’accueillant.

L’association privilégie en tout premier lieu un accueil qui se veut à la fois convivial et immédiat. Aussitôt franchie la porte, la personne trouve un interlocuteur avec qui elle peut échanger sur ce qui l’amène. Elle pourra revenir autant de fois qu’elle le désirera. Elle peut — et c’est la deuxième forme de service qui lui est proposée — si elle le désire, être reçue en entretien individuel par une assistante sociale : ces rencontres se renouvelleront, là aussi, tant qu’elle en ressentira le besoin. C’est l’occasion pour elles d’aborder d’une façon plus approfondie les situations professionnelles, conjugales ou affectives sources de souffrance. Peuvent alors être exprimés le mal-être et les difficultés à l’origine du désespoir montant. L’intervenant doit s’efforcer d’en permettre l’expression pour ensuite valoriser les compétences en s’appuyant sur la singularité de chacun, sur la dynamique interne du sujet et ses ressources spécifiques. Le troisième étage du dispositif concerne un travail de groupe d’expression et de création qui vise plus particulièrement à agir sur les relations interpersonnelles. Il s’agit alors de développer l’estime de soi, de valoriser les relations interpersonnelles, d’éveiller les aptitudes et capacités latentes et de modifier la perception menaçante des autres. Pour ce faire toute une série de supports sont alors utilisés qui peuvent être par exemple la danse ou la relaxation, mais aussi l’atelier d’écriture, la peinture le graphisme ou encore le théâtre.

Mais, Recherche & Rencontres a aussi développé la pratique des groupes de soutien à l’entourage. Face au suicide d’un proche, entre la sidération initiale et le deuil accompli, il y a tout un cheminement douloureux. La possibilité offerte d’exprimer la souffrance ressentie et de partager avec d’autres familles traversant une même épreuve constitue une aide précieuse.

L’association propose enfin des interventions de prévention auprès des publics qui ne peuvent se déplacer. C’est, tout particulièrement, le cas des adolescents en collège et en lycée, mais aussi des parents ou des professeurs et même des professionnels tant en formation, qu’en activité.

La parole comme thérapie de vie : l’objectif est ambitieux, mais des plus pertinents. Au vu des 2 564 accueils réalisés au centre Recherche & Rencontres de Nantes en 1999 (ils étaient 1885 en 1997), cette offre de service répond à un vrai besoin. L’accompagnement original proposé par Recherche & Rencontres cible une demande d’aide et apporte au sujet les moyens de réaliser par lui-même le renoncement au suicide et la prise en charge de sa vie.

Jacques Trémintin

(1) SOS Amitié : 49 numéros d’écoute disponibles sous la rubrique « services d’urgence » des annuaires

(2) SOS Suicide phénix France - 36 rue de Gergovie 75014 Paris - Tél. 01 44 75 54 54

(3) Union des Centres Recherche & Rencontres : 61 rue de la Verrerie - 75004 Paris- Tél. 01 42 78 79 10 (qui pourra transmettre les coordonnées des groupes de Paris, Lyon, Toulouse, Marseille, Grenoble, Nantes, Brive et Objat)


Entretien : Martine Métivier directrice du centre social spécialisé Recherche & Rencontres (1)

Reconstruire l’estime de soi

Y a-t-il un profil type du suicidant ?

Nous constatons une grande hétérogénéité des publics susceptibles d’avoir recours au suicide : il n’y a de profil ni en matière d’âge, ni au niveau de l’activité professionnelle. En fait, ce que l’on rencontre le plus, c’est bien cette atteinte de l’estime de soi qui amène le sujet à se croire seul, à penser que personne ne peut le comprendre et que l’autre pose un regard dévalorisant sur lui. Cet état d’esprit constitue une impasse qui se rétrécit au fil du temps. Si on n’y prend garde, cela peut amener au suicide.

Comment intervenez-vous face à ces personnes en grande souffrance ?

Ce qui compte, c’est bien d’offrir un interlocuteur qui n’appartienne pas à l’entourage et qui ne relève pas du soin. Nous nous limitons dans notre action à l’expression de ce qui se vit aujourd’hui. Nous nous refusons à remonter avec la personne dans ce qu’elle a vécu dans son passé (ce qui reste du domaine du thérapeute ou du psychiatre). Nous ne sommes pas là, non plus, ni pour apporter des conseils ni pour formuler des propositions. Tout cela, les gens peuvent le trouver ailleurs. Ce n’est pas cela qu’ils viennent chercher chez nous. Les personnes restent persuadées qu’elles ne peuvent plus trouver de solutions par elles-mêmes. Leur en fournir serait les conforter dans cette conviction. Ce que nous essayons de faire, c’est tout au contraire, de faire émerger leurs propres potentialités, leurs propres compétences. Cela commence par valoriser le fait qu’ils se soient déplacés. Puis, pièce par pièce, nous allons les aider à reconstruire leur estime de soi. C’est toujours étonnant de constater à quel point ils y arrivent. Bien sûr, il y a toujours celles et ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas entendre qu’ils (elles) sont capables de réussir. Mais notre cap reste toujours le même, mettre en avant le positif qui réside en chacun et faire sortir le sujet de l’enfermement. Car si on pense au suicide, c’est qu’il n’y a plus rien de formulable aux autres. Travailler l’envie d’aller vers les autres et celle des autres de venir vers soi, ce que nous faisons tout particulièrement dans nos groupes d’expression et de création, c’est aussi créer cette confiance trop souvent mise à mal chez les suicidants. Notre expérience nous montre que s’il ne faut pas grand-chose, parfois, pour faire basculer dans le geste fatal, remonter la pente ne constitue pas un effort si surhumain qu’on pourrait le penser.

Soyons un peu provoquant, que pensez-vous du droit au suicide ?

Le fait d’être mortel donne du goût à la vie. Le suicide est et restera une question existentielle permanente. Il serait fou de vouloir éradiquer cet acte qui reste attaché au droit de l’individu. Mais ceux qui viennent nous rencontrer ne demandent pas à mourir, mais à vivre avec moins de souffrance. « Je peux vivre, si je vis mieux que maintenant » c’est un peu ce qu’ils viennent nous dire. Et notre travail c’est bien de les accompagner à améliorer l’état de leur vie avec en moins la douleur qui les taraude. La liberté et le choix, quant à l’acte de se donner la mort, sont des mots de riche qui ne veulent pas dire grand-chose quand on est submergé par l’angoisse. Comme disait un usager que nous avons reçu : « Mon psy m’a dit que j’étais inhibé. On peut l’être quand on a juste 2000 F par mois pour vivre » !

Propos recueillis par Jacques Trémintin

(1) Recherche & Rencontres à Nantes - 2 rue Adolphe Moitié - 44000 Nantes. Tél. 02 40 08 08 10


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