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Numéro 543, 14 septembre 2000

Le suicide : mythe et réalité

Celui qui attente à sa vie ne le fait ni par courage ni par lâcheté. Il le fait par désespoir, car dans l’instant il n’imagine pas pouvoir continuer à supporter un jour de plus sa souffrance. Explications sur un sujet tabou qui tue 12 000 personnes chaque année dont mille jeunes entre 15 et 24 ans

Il vivait dans la rue et tentait tant bien que mal de se rendre au contrat emploi-solidarité qu’il avait réussi à décrocher à la mission locale. Pris en charge tout récemment par un éducateur, l’avenir semblait s’éclaircir pour lui. Une solution était trouvée, pour le mois de septembre, en appartement collectif. Il s’en faisait toute une joie. Une famille d’accueil l’avait pris en charge pour l’été. Il a vibré, ce dimanche soir, devant la finale de la coupe d’Europe de football et a fait la fête une bonne partie de la nuit. Et puis le lundi 3 juillet, il s’est jeté du quatrième étage. Dominique avait 19 ans.

Entre 15 et 24 ans, ils sont 40 000, chaque année, à tenter de se donner volontairement la mort et près d’un millier à y arriver. Ce n’est pas là le monopole des plus jeunes. Toute la population est concernée. Les statistiques du suicide sont terribles : 150 000 tentatives chaque année entraînant 12 000 morts dont une majorité est constituée de personnes âgées. Depuis 1970, ces passages à l’acte ont augmenté de près de 30 %.

La confrontation au suicide d’un proche provoque dans son entourage une grande souffrance qui peut prendre de multiples formes : agressivité (ressentie à l’égard du suicidé dont le geste est considéré comme du rejet, de l’abandon), culpabilité (qu’est-ce que j’ai fait, pas fait ou aurais pu faire… »), sentiment de honte (face à un geste plus facilement stigmatisé par la communauté sociale, qui amène parfois à travestir l’origine du décès). Cette douleur cherche à s’apaiser en essayant de trouver une ou des raisons à ce geste. Saisir l’insaisissable, comprendre les motivations, intégrer ce qui fait si mal, voire trouver le ou les coupables sont des questionnements qui reviennent constamment. Cette tentative de rationalisation, sur ce qui reste dans beaucoup de cas incompréhensible et inacceptable, a contribué à forger un certain nombre de préjugés et de tabous qui ont pris la forme de véritables mythes qu’il convient ici de déconstruire.

Ainsi, dit-on souvent que « ceux qui parlent de se suicider ne le font pas ». Il faut savoir que sur dix personnes qui se suicident, huit ont donné des indices sur leurs intentions. Aussi ne faut-il pas prendre à la légère de telles manifestations. Dans tous les cas, il convient d’être particulièrement attentif. Cela peut prendre bien des formes. Ce peut être des messages verbaux directs (« je n’ai plus le goût de vivre », « je vais en finir avec tout ça »…), mais aussi indirects (« je suis à bout », « je n’en peux plus », « j’ai peur de ce que je vais faire », « bientôt vous allez avoir la paix »…). Mais ce sont aussi des indices comportementaux (changement radical d’attitudes, dons d’objets significatifs, diminution de la performance scolaire ou au travail, retrait, isolement, modification des habitudes alimentaires, hygiéniques, vestimentaires…), ou encore des indices émotifs (désintérêt, perte de plaisir, de désir, tristesse, apathie, découragement, incohérence, brusque changement de l’humeur, agressivité, émotions contradictoires et changeantes). Autre indice tout à fait terrible : un mieux-être subit qui survient après des mois de dépression, un peu comme si la personne avait retrouvé le goût de vivre et qui s’avère un soulagement face à la décision prise d’en finir. Ces signes montrent un état de souffrance et de détresse. En eux-mêmes, ils ne déterminent pas un état suicidaire, mais une fragilisation qu’il convient de prendre en compte.

Autre affirmation, le suicide serait le choix rationnel de quelqu’un qui aurait décidé, après mûre réflexion, de se donner, en toute conscience, la mort. En fait, dans l’immense majorité des cas, ce que recherche le suicidant c’est de mettre un terme à la souffrance qui lui pourrit la vie au point de la lui rendre insupportable, non de mettre fin à ses jours. L’état psychologique dans lequel il se trouve alors, ne lui permet pas, la plupart du temps, d’accéder à une vision très objective de la situation dans laquelle il se trouve. La lassitude de vivre est alors liée à une impression de vide, à une perte d’appartenance et d’identité, à un sentiment d’une extrême inutilité au groupe humain, à une profonde détérioration de l’estime de soi. La décision de se tuer est donc surtout à interpréter comme une impossibilité à continuer à vivre comme jusqu’alors, sans aucune perspective de changement.

Certains voient dans le geste suicidaire un acte de courage, d’autres au contraire un acte de lâcheté. En fait, la personne qui attente à sa vie ne le fait ni par courage ni par lâcheté. Elle le fait par désespoir, car dans l’instant elle n’imagine pas pouvoir continuer à supporter un jour de plus tant de souffrance. La minute qui suit lui est à ce point insupportable qu’il lui faut en finir au plus vite. Il n’y a pas, le plus souvent, de conceptualisation d’un geste dont le suicidant chercherait à donner justification. Et quand il essaie de laisser un message où il s’explique, cela fait souvent reculer sa décision. S’il existe bien des cas de suicide qui peuvent apparaître comme calculés, ce n’est pas la majorité des situations.

Autre idée reçue, le suicide serait lié à l’hérédité. Il arrive parfois que certaines familles accumulent des suicides sur plusieurs générations. Mais en aucun cas on ne peut considérer qu’il s’agit là d’un comportement génétiquement déterminé. S’il y a ainsi reproduction, cela résulte d’une attitude apprise. Cet héritage est parfois bien lourd à porter (« je finirai comme mon père ou ma mère »), mais il n’est pas incontournable.

Préjugé encore que celui qui considère l’attitude suicidaire comme marquée au sceau de la récidive : « suicidaire un jour, suicidaire toujours ». Il est difficile de généraliser dans un sens ou dans un autre. Pour certains sujets, la tentative de suicide sera l’occasion d’une remise en cause personnelle et d’un nouveau départ dans la vie. Tandis que pour d’autres, ce sera l’entrée dans un état de chronicité qui ne se terminera qu’avec la réussite de l’entreprise d’autodestruction.

Enfin, dernier mythe abordé ici, celui qui affirme que parler du suicide à un sujet fragile serait l’encourager à passer à l’acte. La problématique du suicidant relève pour beaucoup de l’enfermement infernal dans la solitude et la non-communication, de l’impression de non-compréhension et d’isolement par rapport à l’autre. Ouvrir des portes à travers lesquelles le sujet va pouvoir se libérer de sa souffrance, offrir une écoute bienveillante sur ce qui le taraude ne peut bien au contraire qu’être aidant et salvateur.

Mais qu’est-ce qui les pousse à se suicider ? C’est là une question lancinante à laquelle l’entourage tentera longtemps de répondre, sans toujours réussir à trouver des éléments d’explications satisfaisants. Pour comprendre, peut-être faut-il s’intéresser aux mécanismes des crises auxquels l’existence nous confronte régulièrement et qui peuvent être plus particulièrement difficiles à dépasser à l’adolescence.

Face à la réalisation de nos objectifs de vie (sentimentaux, familiaux, professionnels, culturels…), chacun d’entre nous est confronté à des situations de crise liées à des obstacles, des empêchements ou des blocages. Nous avons appris, depuis notre petite enfance, à utiliser des stratégies d’adaptation pour assumer ces difficultés, soit en les intégrant soit en réussissant à les dépasser. La recherche de nouvelles solutions peut s’avérer des plus positives, aboutissant à un nouvel équilibre et étant par là même l’occasion d’un apprentissage nouveau et d’une croissance personnelle. Mais, il peut arriver que les efforts déployés soit inefficaces, provoquant alors un état de tension, de désorganisation et de stress particulièrement important. Les tentatives pour trouver une solution se soldant par des échecs successifs, la souffrance qui en résulte ne peut très longtemps être tolérée. S’ensuit alors toute une série de comportements destinés à engourdir la douleur : somatisation, prise d’alcool, toxicomanie, le suicide intervenant comme méthode radicale de mettre un terme à la crise. Pour les adolescents, nombreuses sont les occasions de voir leur équilibre chanceler : déception sentimentale, rupture, changement d’établissement scolaire, perte des ami (e) s ou d’un cadre de vie familier du fait d’un déménagement par exemple, modification dans la vie familiale… Les capacités du sujet à résister à l’intensité de la crise vont dépendre de facteurs liés à la fois au contexte environnemental, mais aussi à l’équilibre psychologique et personnel acquis.

La configuration familiale constitue un des premiers facteurs essentiels : climat relationnel délétère, confusion des générations, imprécision quant à la place de chacun, démission parentale, absence des pères, omnipotence des mères, carences affectives précoces contribuent à fragiliser l’individu, tout comme les agressions physiques, psychologiques ou sexuelles dont il peut être victime. Mais sont aussi concernées ces familles en apparence « sans histoire », marquées par l’asepsie relationnelle, l’absence de conflits toujours esquivés, la propension au non-dit. Ce contexte est tout aussi dangereux que celui qui serait traversé par la violence agie.

Le second facteur de risque se situe bien dans la fragilité psychologique du sujet. Chaque être humain est unique et son acte suicidaire lui est particulier, toute généralisation pouvant induire confusion et imprécision. Pour autant, de nombreuses études américaines ont pu établir, pour un pourcentage non négligeable d’adolescents suicidants, une corrélation entre des désordres psychologiques ou psychiatriques et leur attitude suicidaire. Troubles affectifs, abus de substances toxiques et de comportements perturbateurs, déséquilibre de la personnalité, troubles de l’humeur, dépression, pathologie psychiatrique (schizophrénie et troubles psychotiques) sont des caractéristiques qui favorisent le passage à l’acte suicidaire.

Quelle prévention ? Quelle attention ?Aucun effort ne pourra jamais garantir contre le suicide. Cela ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire, mais qu’il faut rester toujours attentif et jamais se croire définitivement à l’abri d’un tel passage à l’acte pour l’enfant le jeune ou l’adulte qui nous sont proches.

Un certain nombre de comportements s’avèrent sinon suffisants, du moins nécessaires. Établir un climat de dialogue et de confiance, basé sur l’empathie, la chaleur humaine, l’authenticité et le non-jugement. Écouter et prendre en compte les difficultés rencontrées. Aider à faire verbaliser ce qui ne va pas et justifier de sa volonté d’aide. Faire émerger chez la personne ses potentialités et ses richesses qui ne viennent pas gommer sa douleur mais qui constituent une autre facette de sa personnalité. Toujours privilégier la valorisation du sujet en le distinguant de la situation, du contexte et des circonstances.

Tout autres sont ces attitudes qui ne font que faire le lit du drame en gestation : inciter à ne plus penser à la mort, refuser de parler des menaces exprimées quant à la volonté d’en finir, faire des leçons de morale, culpabiliser, donner des recettes de bonheur, prendre en charge en faisant tout à la place de la personne (ce qui ne fait que la confirmer dans le fait qu’elle n’est pas capable par elle-même), banaliser ou minimiser la souffrance, rester seul (e) avec ce que vous livre le suicidant sans faire appel à son réseau.

Les adultes qui font face à leurs congénères les plus fragiles ne sont pas tout puissants. Malgré toute leur bonne volonté, il restera toujours une dimension qui leur échappera, celle de la possibilité qu’a l’être humain de se donner la mort. Reste l’infernale impression d’avoir raté l’essentiel, d’avoir gâché des opportunités, de n’avoir pas donné toutes les chances. L’éducateur de Dominique l’explique bien : « En toute conscience, j’ai l’impression d’avoir fait le maximum pour lui, et pourtant je resterai toute ma vie avec la conviction de n’en avoir pas fait assez, puisque ça n’a pas suffi pour qu’il reste avec nous. » Sentiment indépassable que seuls peuvent vraiment comprendre peut-être, celles et ceux qui ont été confrontés à un tel drame.

Jacques Trémintin


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