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Il vivait dans la rue et tentait tant bien que mal de se rendre au contrat emploi-solidarité quil avait réussi à décrocher à la mission locale. Pris en charge tout récemment par un éducateur, lavenir semblait séclaircir pour lui. Une solution était trouvée, pour le mois de septembre, en appartement collectif. Il sen faisait toute une joie. Une famille daccueil lavait pris en charge pour lété. Il a vibré, ce dimanche soir, devant la finale de la coupe dEurope de football et a fait la fête une bonne partie de la nuit. Et puis le lundi 3 juillet, il sest jeté du quatrième étage. Dominique avait 19 ans.
Entre 15 et 24 ans, ils sont 40 000, chaque année, à tenter de se donner volontairement la mort et près dun millier à y arriver. Ce nest pas là le monopole des plus jeunes. Toute la population est concernée. Les statistiques du suicide sont terribles : 150 000 tentatives chaque année entraînant 12 000 morts dont une majorité est constituée de personnes âgées. Depuis 1970, ces passages à lacte ont augmenté de près de 30 %.
La confrontation au suicide dun proche provoque dans son entourage une grande souffrance qui peut prendre de multiples formes : agressivité (ressentie à légard du suicidé dont le geste est considéré comme du rejet, de labandon), culpabilité (quest-ce que jai fait, pas fait ou aurais pu faire »), sentiment de honte (face à un geste plus facilement stigmatisé par la communauté sociale, qui amène parfois à travestir lorigine du décès). Cette douleur cherche à sapaiser en essayant de trouver une ou des raisons à ce geste. Saisir linsaisissable, comprendre les motivations, intégrer ce qui fait si mal, voire trouver le ou les coupables sont des questionnements qui reviennent constamment. Cette tentative de rationalisation, sur ce qui reste dans beaucoup de cas incompréhensible et inacceptable, a contribué à forger un certain nombre de préjugés et de tabous qui ont pris la forme de véritables mythes quil convient ici de déconstruire.
Ainsi, dit-on souvent que « ceux qui parlent de se suicider ne le font pas ». Il faut savoir que sur dix personnes qui se suicident, huit ont donné des indices sur leurs intentions. Aussi ne faut-il pas prendre à la légère de telles manifestations. Dans tous les cas, il convient dêtre particulièrement attentif. Cela peut prendre bien des formes. Ce peut être des messages verbaux directs (« je nai plus le goût de vivre », « je vais en finir avec tout ça » ), mais aussi indirects (« je suis à bout », « je nen peux plus », « jai peur de ce que je vais faire », « bientôt vous allez avoir la paix » ). Mais ce sont aussi des indices comportementaux (changement radical dattitudes, dons dobjets significatifs, diminution de la performance scolaire ou au travail, retrait, isolement, modification des habitudes alimentaires, hygiéniques, vestimentaires ), ou encore des indices émotifs (désintérêt, perte de plaisir, de désir, tristesse, apathie, découragement, incohérence, brusque changement de lhumeur, agressivité, émotions contradictoires et changeantes). Autre indice tout à fait terrible : un mieux-être subit qui survient après des mois de dépression, un peu comme si la personne avait retrouvé le goût de vivre et qui savère un soulagement face à la décision prise den finir. Ces signes montrent un état de souffrance et de détresse. En eux-mêmes, ils ne déterminent pas un état suicidaire, mais une fragilisation quil convient de prendre en compte.
Autre affirmation, le suicide serait le choix rationnel de quelquun qui aurait décidé, après mûre réflexion, de se donner, en toute conscience, la mort. En fait, dans limmense majorité des cas, ce que recherche le suicidant cest de mettre un terme à la souffrance qui lui pourrit la vie au point de la lui rendre insupportable, non de mettre fin à ses jours. Létat psychologique dans lequel il se trouve alors, ne lui permet pas, la plupart du temps, daccéder à une vision très objective de la situation dans laquelle il se trouve. La lassitude de vivre est alors liée à une impression de vide, à une perte dappartenance et didentité, à un sentiment dune extrême inutilité au groupe humain, à une profonde détérioration de lestime de soi. La décision de se tuer est donc surtout à interpréter comme une impossibilité à continuer à vivre comme jusqualors, sans aucune perspective de changement.
Certains voient dans le geste suicidaire un acte de courage, dautres au contraire un acte de lâcheté. En fait, la personne qui attente à sa vie ne le fait ni par courage ni par lâcheté. Elle le fait par désespoir, car dans linstant elle nimagine pas pouvoir continuer à supporter un jour de plus tant de souffrance. La minute qui suit lui est à ce point insupportable quil lui faut en finir au plus vite. Il ny a pas, le plus souvent, de conceptualisation dun geste dont le suicidant chercherait à donner justification. Et quand il essaie de laisser un message où il sexplique, cela fait souvent reculer sa décision. Sil existe bien des cas de suicide qui peuvent apparaître comme calculés, ce nest pas la majorité des situations.
Autre idée reçue, le suicide serait lié à lhérédité. Il arrive parfois que certaines familles accumulent des suicides sur plusieurs générations. Mais en aucun cas on ne peut considérer quil sagit là dun comportement génétiquement déterminé. Sil y a ainsi reproduction, cela résulte dune attitude apprise. Cet héritage est parfois bien lourd à porter (« je finirai comme mon père ou ma mère »), mais il nest pas incontournable.
Préjugé encore que celui qui considère lattitude suicidaire comme marquée au sceau de la récidive : « suicidaire un jour, suicidaire toujours ». Il est difficile de généraliser dans un sens ou dans un autre. Pour certains sujets, la tentative de suicide sera loccasion dune remise en cause personnelle et dun nouveau départ dans la vie. Tandis que pour dautres, ce sera lentrée dans un état de chronicité qui ne se terminera quavec la réussite de lentreprise dautodestruction.
Enfin, dernier mythe abordé ici, celui qui affirme que parler du suicide à un sujet fragile serait lencourager à passer à lacte. La problématique du suicidant relève pour beaucoup de lenfermement infernal dans la solitude et la non-communication, de limpression de non-compréhension et disolement par rapport à lautre. Ouvrir des portes à travers lesquelles le sujet va pouvoir se libérer de sa souffrance, offrir une écoute bienveillante sur ce qui le taraude ne peut bien au contraire quêtre aidant et salvateur.
Mais quest-ce qui les pousse à se suicider ? Cest là une question lancinante à laquelle lentourage tentera longtemps de répondre, sans toujours réussir à trouver des éléments dexplications satisfaisants. Pour comprendre, peut-être faut-il sintéresser aux mécanismes des crises auxquels lexistence nous confronte régulièrement et qui peuvent être plus particulièrement difficiles à dépasser à ladolescence.
Face à la réalisation de nos objectifs de vie (sentimentaux, familiaux, professionnels, culturels ), chacun dentre nous est confronté à des situations de crise liées à des obstacles, des empêchements ou des blocages. Nous avons appris, depuis notre petite enfance, à utiliser des stratégies dadaptation pour assumer ces difficultés, soit en les intégrant soit en réussissant à les dépasser. La recherche de nouvelles solutions peut savérer des plus positives, aboutissant à un nouvel équilibre et étant par là même loccasion dun apprentissage nouveau et dune croissance personnelle. Mais, il peut arriver que les efforts déployés soit inefficaces, provoquant alors un état de tension, de désorganisation et de stress particulièrement important. Les tentatives pour trouver une solution se soldant par des échecs successifs, la souffrance qui en résulte ne peut très longtemps être tolérée. Sensuit alors toute une série de comportements destinés à engourdir la douleur : somatisation, prise dalcool, toxicomanie, le suicide intervenant comme méthode radicale de mettre un terme à la crise. Pour les adolescents, nombreuses sont les occasions de voir leur équilibre chanceler : déception sentimentale, rupture, changement détablissement scolaire, perte des ami (e) s ou dun cadre de vie familier du fait dun déménagement par exemple, modification dans la vie familiale Les capacités du sujet à résister à lintensité de la crise vont dépendre de facteurs liés à la fois au contexte environnemental, mais aussi à léquilibre psychologique et personnel acquis.
La configuration familiale constitue un des premiers facteurs essentiels : climat relationnel délétère, confusion des générations, imprécision quant à la place de chacun, démission parentale, absence des pères, omnipotence des mères, carences affectives précoces contribuent à fragiliser lindividu, tout comme les agressions physiques, psychologiques ou sexuelles dont il peut être victime. Mais sont aussi concernées ces familles en apparence « sans histoire », marquées par lasepsie relationnelle, labsence de conflits toujours esquivés, la propension au non-dit. Ce contexte est tout aussi dangereux que celui qui serait traversé par la violence agie.
Le second facteur de risque se situe bien dans la fragilité psychologique du sujet. Chaque être humain est unique et son acte suicidaire lui est particulier, toute généralisation pouvant induire confusion et imprécision. Pour autant, de nombreuses études américaines ont pu établir, pour un pourcentage non négligeable dadolescents suicidants, une corrélation entre des désordres psychologiques ou psychiatriques et leur attitude suicidaire. Troubles affectifs, abus de substances toxiques et de comportements perturbateurs, déséquilibre de la personnalité, troubles de lhumeur, dépression, pathologie psychiatrique (schizophrénie et troubles psychotiques) sont des caractéristiques qui favorisent le passage à lacte suicidaire.
Quelle prévention ? Quelle attention ?Aucun effort ne pourra jamais garantir contre le suicide. Cela ne signifie pas quil ny a rien à faire, mais quil faut rester toujours attentif et jamais se croire définitivement à labri dun tel passage à lacte pour lenfant le jeune ou ladulte qui nous sont proches.
Un certain nombre de comportements savèrent sinon suffisants, du moins nécessaires. Établir un climat de dialogue et de confiance, basé sur lempathie, la chaleur humaine, lauthenticité et le non-jugement. Écouter et prendre en compte les difficultés rencontrées. Aider à faire verbaliser ce qui ne va pas et justifier de sa volonté daide. Faire émerger chez la personne ses potentialités et ses richesses qui ne viennent pas gommer sa douleur mais qui constituent une autre facette de sa personnalité. Toujours privilégier la valorisation du sujet en le distinguant de la situation, du contexte et des circonstances.
Tout autres sont ces attitudes qui ne font que faire le lit du drame en gestation : inciter à ne plus penser à la mort, refuser de parler des menaces exprimées quant à la volonté den finir, faire des leçons de morale, culpabiliser, donner des recettes de bonheur, prendre en charge en faisant tout à la place de la personne (ce qui ne fait que la confirmer dans le fait quelle nest pas capable par elle-même), banaliser ou minimiser la souffrance, rester seul (e) avec ce que vous livre le suicidant sans faire appel à son réseau.
Les adultes qui font face à leurs congénères les plus fragiles ne sont pas tout puissants. Malgré toute leur bonne volonté, il restera toujours une dimension qui leur échappera, celle de la possibilité qua lêtre humain de se donner la mort. Reste linfernale impression davoir raté lessentiel, davoir gâché des opportunités, de navoir pas donné toutes les chances. Léducateur de Dominique lexplique bien : « En toute conscience, jai limpression davoir fait le maximum pour lui, et pourtant je resterai toute ma vie avec la conviction de nen avoir pas fait assez, puisque ça na pas suffi pour quil reste avec nous. » Sentiment indépassable que seuls peuvent vraiment comprendre peut-être, celles et ceux qui ont été confrontés à un tel drame.
Jacques Trémintin
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