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Numéro 542, 7 septembre 2000

Passé, présent et avenir du placement familial

Pour dresser le bilan et tracer les perspectives d’une des formes les plus illustres du travail social, le ministère de l’Emploi et de la Solidarité a constitué un groupe de travail. Il en a confié l’animation à Myriam David. Elle nous parle, ici, des constats et surtout des espoirs suscités par la famille d’accueil

Myriam David est médecin, spécialiste de l’enfance, elle a longtemps dirigé le service de placement familial du centre Alfred Binet à Paris. (1)

Que faut-il retenir en priorité de l’évolution du placement familial dans ces 50 dernières années ?

Les avancées. Elles ont été considérables, compte tenu de l’état de carence massive auquel ces enfants étaient exposés précédemment, sans que quiconque semble en avoir eu conscience. Au cours des années 50, la découverte de ces carences et de leurs conséquences gravissimes sur l’avenir de ces enfants, a d’ailleurs été un choc, car on était persuadé que le placement nourricier était une solution humaine qui échappait aux nuisances des relations aliénées constatées dans les collectivités pour enfants et nourrissons. Il fut très difficile pour les services d’en admettre l’existence, mais progressivement et à des rythmes variables, on a assisté à une transformation radicale de la pratique du Placement, dénommé ensuite familial. (2) Actuellement, tous les signes distinctifs désignant les enfants placés sont totalement bannis (collier, bracelet, numéro, vêtures, etc.). Les enfants sont moins éloignés de leurs parents et ne sont plus placés dans des familles vivant dans des conditions misérables. Ils bénéficient des mêmes avantages que les autres enfants, (scolarité, loisirs, vacances, traitements éventuels) les familles d’accueil sont choisies et suivies par des équipes socio-éducatives, elles ont acquis un certain degré de formation et un statut professionnel. L’ensemble des services et des professionnels sont d’accord avec les principes directeurs qui régissent les placements : évitement du placement lorsque celui-ci n’est pas indispensable et que d’autres mesures d’aide peuvent permettre de maintenir l’enfant dans sa famille ; préparation du placement, en assurer la stabilité ; coopération avec les parents et organisation de rencontres avec leur enfant dans de bonnes conditions et préparation du retour de l’enfant dans sa famille. Ces acquis, sur lesquels il n’y a pas à revenir et dont un très grand nombre d’enfants bénéficient, ont permis de venir à bout des pratiques moyenâgeuses. Néanmoins, en dépit de ces progrès, de graves problèmes demeurent et c’est pour en parler et rechercher des solutions que le ministère a réuni ce groupe de réflexion.

Quels problèmes ? À qui la faute ?

Quels problèmes ? Au cours des trente années qui suivent, en dépit de ces améliorations, on découvre que, même dans les services de pointe les mieux équipés, les principes auxquels on se rallie sont souvent inapplicables ou ne sont pas appliqués : la séparation se fait le plus souvent en urgence, sans aucune préparation, le retour dans la famille s’avère impossible et la durée des placements s’allonge. Certes l’extrême instabilité des placements a disparu, néanmoins beaucoup d’entre eux se terminent par une rupture qui apparaît comme un échec. Les enfants sont difficiles, les échecs scolaires massifs, les rencontres entre l’enfant et ses parents sont bien souvent plus bouleversantes que bénéfiques ; les familles d’accueil sont fréquemment trop fusionnelles et captatives ou à l’inverse au bord de la maltraitance. Devant cet état de fait, les travailleurs sociaux sont entraînés à interrompre le placement et le plus souvent là aussi en urgence. La persistance de ces difficultés est décourageante. Chacun est tenté d’en rendre l’autre responsable. Et ceci a donné et donne encore lieu à des querelles entre les divers acteurs directs ou indirects du PF : familles l’accueil, travailleurs socio-éducatifs, psychologues, administratifs, juges des enfants, chacun rejetant la faute sur l’autre. Or, ce n’est en général la faute de personne, mais il s’agit plutôt d’une impuissance de tous à déjouer ces problèmes en dépit des efforts réels de chacun. Nous commençons néanmoins à comprendre la cause et la nature de ces difficultés et à rechercher les possibilités de les traiter.

Comment comprendre la nature de ces difficultés ?

À la faveur de diverses tentatives des équipes des services dits spécialisés, ou thérapeutiques et avec la participation également de certains services de placements sociaux (ASE) aux autres, on découvre que :

- Cette situation est générale. Elle concerne sans exception, bien qu’à des degrés divers, tous les enfants de tous les placements familiaux.

- Les problèmes constatés sont en rapport direct avec la souffrance psychique provoquée en l’enfant, d’une part par son intolérance et celle de ses parents à la séparation, ceci, alors même et d’autant plus, que celle-ci s’avère nécessaire, et même indispensable. Cet état de souffrance est lié également aux troubles graves de dysparentalité observés dans toutes ces situations même lorsqu’un problème sanitaire ou social a été invoqué pour obtenir le placement de l’enfant. En effet, de nos jours, dans ces cas, en l’absence de troubles graves de parentalité, d’autres formes d’aide variées sont proposées et permettent d’éviter le placement de l’enfant.

- Ces troubles sont survenus et se sont développés au cours de la première enfance. Contrairement à ce qu’on pouvait penser, ils ne disparaissent pas du fait de la séparation et des bons soins prodigués par la famille d’accueil. Ils s’incrustent dans la personnalité en voie de développement du jeune enfant et deviennent partie intégrante de son fonctionnement psychique. Ils sont introduits ultérieurement par l’enfant, à son insu, dans toute nouvelle relation familiale, provoquant inéluctablement chez les accueillants un désarroi, un sentiment de culpabilité et d’échec (accompagné assez fréquemment de troubles psychosomatiques) qui les pousse tantôt dans la surprotection et des rapports régressifs, (on parle de relation fusionnelle) ou dans des réactions de rejet, voire de maltraitance.

- Bref, enfant et famille d’accueil se trouvent engagés dans un processus de répétition qui à plus ou moins brève échéance entraîne une rupture de l’accueil, à laquelle il paraît impossible d’échapper tant que les équipes qui assurent le suivi des assistantes maternelles ne prennent pas connaissance et conscience de ces processus complexes.

Les familles d’accueil n’ont-elles pas trop d’enfants ?

Les assistantes maternelles à qui nous avons confié un seul enfant, suivi de la façon dont je vous dirai un mot, sont d’accord avec moi pour ne prendre qu’un seul enfant à la fois. Celles qui le souhaitent peuvent augmenter leurs revenus par d’autres moyens (travail à temps partiel, enfant accueilli à la journée ou pendant les vacances), car c’est essentiellement pour des raisons économiques qu’elles souhaitent prendre en charge plusieurs enfants et aussi pour répondre à la demande du service employeur. Ce sont les services et leurs équipes qui font pression sur elles pour qu’elles acceptent plusieurs enfants, parce qu’il est difficile de trouver des familles d’accueil de qualité, et qu’on est tenté de surcharger les meilleures d’entre elles, pensant à tort qu’on peut les suivre de plus loin. Nous sommes nombreux, je crois, à penser que sauf exception, la règle devrait être un enfant par famille. On est loin du compte. Néanmoins il existe des formes voisines intéressantes et un peu différentes d’accueil familial permanent, par exemple, villages d’enfants accueillant des fratries, couple d’éducateurs qui, comme Jean et Jeanine Cartry (3), accueillent au sein de leur foyer un petit nombre d’enfants… Je pense qu’on a besoin de formules diverses, mais il faut étudier chacune à fond et découvrir les avantages et les limites de chacune, de façon à les utiliser et les promouvoir à bon escient. Il ne faut pas craindre d’innover, mais il faut vraiment éviter de se laisser tenter par des solutions de facilité et/ou d’économies qui ne tiennent pas compte de la complexité du travail à accomplir auprès de l’enfant et de ses parents.

Doit-on revoir la formation des assistantes maternelles ?

Bien sûr, comme toutes les personnes qui font ce travail, il est souhaitable que les familles d’accueil puissent bénéficier de façon permanente de possibilités de réflexion et de perfectionnement. Mais, il ne s’agit pas d’attendre des assistantes maternelles qu’elles puissent avoir une action thérapeutique sur les troubles des enfants. Cette tâche revient à l’équipe. Par contre, pour assurer la stabilité et la qualité du placement, il est essentiel que le couple d’accueil soit aidé en permanence à réfléchir à la façon dont il se situe par rapport aux demandes et comportements déroutants de l’enfant, à reconnaître et comprendre la nature des troubles auxquels il a à faire, et à cette fin, puisse partager ses perplexités avec l’équipe en toute sécurité.

Actuellement, nous pensons que c’est surtout le travail de l’équipe chargée de suivre le placement qui est à revoir ainsi que la participation à ce travail d’un pédopsychiatre ou psychologue psychothérapeute.

Faut-il alors promouvoir le placement familial thérapeutique ?

Il faut cesser d’opposer ou séparer le social, le sanitaire, l’éducatif, le pédagogique, le thérapeutique. L’enfant séparé de ses parents et placé en famille d’accueil a besoin d’attention et de soins dans tous ces domaines, tout comme ses parents. Ce qui est nécessaire c’est une étroite alliance entre tous ces professionnels qui s’occupent du même enfant et de ses parents, qu’ils appartiennent ou non au même service, pour parvenir à prendre en compte les divers aspects de la vie de l’enfant et y accorder l’action de chacun des intervenants. Il y a encore beaucoup de progrès à faire à ce sujet

Mais, ce qui est essentiel, est l’accompagnement thérapeutique permanent de l’enfant depuis la préparation de son accueil, jusqu’à sa réintégration dans sa famille par un professionnel socio-éducatif, travaillant en équipe avec un pédopsychiatre ou un psychologue.

En quoi consisterait cet accompagnement de l’enfant par le travailleur social ?

C’est une question trop complexe pour y apporter une réponse brève et je conseille à vos lecteurs le chapitre du livret qui est consacré à ce sujet (4). Ce que je peux dire succinctement : l’accompagnement de l’enfant répond à plusieurs objectifs. Il est indispensable pour connaître la façon dont l’enfant vit et exprime à travers ses « agis » la violence des émotions dont il est l’objet ; l’enfant a besoin d’avoir auprès de lui, avec lui, un professionnel qui en soit témoin empathique et qui lui apporte sa compréhension et son soutien à propos de ses relations si complexes, si perturbées et perturbatrices avec ses parents et avec la famille d’accueil ; l’enfant a besoin de ces professionnels pour peu à peu sortir de « l’agi de ses conflits », commencer à y penser, enfin pouvoir en parler, à distance, au cours de consultations thérapeutiques ; l’enfant a besoin de se décharger sur ce professionnel de l’intensité de ce qu’il vit par exemple lorsqu’il quitte sa famille d’accueil pour aller vers ses parents, puis se sépare de ceux-ci à son tour pour retrouver sa famille d’accueil. On ne peut imaginer combien troublant et douloureux est le vécu de cette situation par les enfants tant qu’on ne les a pas accompagnés. Mais ce travail d’accompagnement n’est pas simple ; pour le moment, les travailleurs sociaux n’y sont ni accoutumés, ni formés. La collaboration de l’accompagnateur avec un pédopsychiatre est indispensable ; elle peut prendre des formes diverses. Encore faut-il que ceux-ci soient familiarisés avec la problématique de l’accueil familial. Tout ceci est encore en état de recherche.

La mise en place de ces nouveaux dispositifs est-elle envisageable à court terme. ?

C’est une question de volonté politique. Cette mise en place est déjà amorcée ici et là et pas seulement dans des services spécialisés ou dits thérapeutiques. Les services de l’Aide sociale à l’enfance de divers départements font appel à des formateurs à ce sujet. Les travailleurs sociaux sont souvent très demandeurs mais impressionnés par l’importance de la tâche à accomplir et aussi par l’absence de moyens. Il existe également une appréhension vis-à-vis d’un rôle nouveau qui demande un important engagement personnel. Certains sont hésitants, d’autres opposés à tout changement. Pour aider chacun à se déterminer, il a paru nécessaire de présenter l’état des connaissances et de mieux expliciter la nature du travail qui reste à faire et les raisons de l’entreprendre, afin de mieux en informer tous les partenaires et plus spécialement les responsables des services et les politiques élus, les décideurs, auxquels s’adresse plus particulièrement le livret. L’histoire montre qu’il faut toujours un certain temps pour prendre conscience d’un problème et de sa gravité ; c’est chose faite. Il faut maintenant encourager et multiplier les tentatives et recherches pour apprendre à traiter ce problème et créer les conditions nécessaires pour accomplir ce travail. C’est là que nous en sommes. Il y a suffisamment de partants, nous ne piétinerons pas et j’espère que nous serons nombreux, au cours des dix prochaines années à vouloir confronter nos observations et pratiques, vérifier et critiquer le bien-fondé des diverses formes d’interventions tentées et proposées par les uns et les autres, afin de prendre connaissance et mesurer au fur à mesure les nouvelles avancées et ce qui reste à faire.

Propos recueillis par Guy Benloulou

(1) Myriam David (sous la direction de) Enfant, parents, famille d’accueil. Un dispositif de soin : l’accueil familial permanent, érès, 2000

(2) Les représentantes du ministère ont proposé que soit adoptée dorénavant la dénomination : accueil familial permanent.

(3) Jean Cartry 1997 Les parents symboliques et 1998 Petites chroniques d’une famille d’accueil. Paris nouvelle édition Dunod.

(4) Chapitre 4 pp-71-94


Comment a fonctionné ce groupe

« Nous voulions que les choses de la souffrance et du soinsoient dites avec des mots de tous les jours »

Mon épouse et moi, nous avons été interpellés par l’incontournable grand-mère du placement familial, Myriam David, pour en quelque sorte représenter les gens du terrain familial quotidien, au sein d’un groupe de travail constitué de travailleurs sociaux, de psychiatres, psychologues, médecin de PMI, directeur de service, attaché territorial et coordinateurs de nos travaux au ministère, pour réfléchir à la question cruciale du placement familial permanent des enfants et des adolescents. Ce groupe a fonctionné pendant deux ans une ou deux journées par trimestre dans une extraordinaire intensité d’échanges, une remarquable capacité d’écoute réciproque, un libre cours des émotions, comme aussi dans des espaces de fantaisie et de rires pleins de visages et de paroles d’enfants. Le moyeu de notre questionnement phobique était : comment prendre soin d’un enfant en accueil familial, que veut dire prendre soin ? Et notre groupe commençait par souffrir de cette souffrance primordiale du lien mère-enfant, d’éprouver l’extraordinaire capacité à souffrir du bébé nourrisson et à mémoriser cette souffrance dans son corps, à stoker cette souffrance dans son inconscient. Nous éprouvions la nécessité absolue de rappeler cette souffrance dans laquelle sont enracinées comme dans un terreau pathologique toutes les difficultés du placement familial à venir, toutes les divergences émotionnelles, cliniques ou idéologiques, toutes les projections suscitées par le fait que cet enfant-là est confié à cette famille-là. Mais nous ne voulions pas écrire, pour finir, des choses « savantes ». Nous voulions que les choses de la souffrance et du soin soient dites avec des mots de tous les jours, justement parce qu’il s’agit d’une souffrance et d’un soin de tous les jours : ceux de l’enfant, ceux de ses parents, ceux de sa famille d’accueil, et ceux du service tout entier. Il nous semblait aussi très important que les « crises » qui surviennent dans la famille d’accueil ne donnent pas lieu presque systématiquement à une mise en cause du placement et au déplacement de l’enfant. Nous voulions que ces crises soient comprises comme un mouvement du vivant tourné dans le sens thérapeutique. La crise est le signe qu’il se passe quelque chose par quoi la vie crie son dû malgré les paradoxes, les contradictions et les violences de la situation de crise : il y a toujours du transfert significatif dans l’air. Nous souhaitions aussi que la vie quotidienne soit comprise comme du soin, comme un baume de sécurité, de cohérence, que les gestes les plus modestes du quotidien, comme aussi les plus fermes interventions éducatives fassent soin psychiquement par leurs effets de contenance, d’enveloppement dans le temps, l’espace, le corps et dans la loi. Et nous avions bien conscience qu’il fallait mettre tout çà en mots pour ne pas se mettre en pièces, que l’enfant devait être accompagné, que ses parents devaient être soutenus dans leur expérience de perte et leur attente du retour, que la famille d’accueil devait être entendue même et surtout dans ses questions indicibles et muettes.Enfin, nous ne voulions pas oublier que l’accueil familial peut être, doit être traversé par des moments de fête, rites de passage vers le bonheur, dans ces petits moments de joie ressentis comme des éclaircies pour le cœur et qui sont comme du miel accumulé pour passer les hivers à venir. Pour cette seule raison sans raisons raisonnables l’accueil familial resterait encore un métier… possible.

Jean Cartry


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