5 rue du Moulin Bayard 31015 Toulouse cedex 6

Tél. 05 62 73 34 40 Fax 05 62 73 00 29

Numéro 541, 31 août 2000

Le travail social face à la parentalité

Dire ce que sont de « bons parents » se résume encore fréquemment à mesurer uniquement la capacité d’un père et d’une mère dans la fonction dite éducative. Les travailleurs sociaux contribuent d’ailleurs souvent au surinvestissement de cette fonction. Pour autant, l’exercice de la parentalité fait appel à de multiples compétences et l’on oublie parfois que de nombreux parents les assument tout à fait correctement. Une observation pertinente de la parentalité, lors des réunions de synthèses, est nécessaire si l’on veut construire un plan d’aide qui favorise une réelle évolution de la famille. Elle permet également de vérifier la place réelle du travailleur social auprès des parents et de mesurer s’il étaye ou court-circuite leur parentalité à travers les actes professionnels qu’il engage

Entretiens avec :

Catherine Sellenet, maître de conférence en psychosociologie à la faculté de Nantes.

Alain Koskas, initiateur du projet « La maison des sources », psychanalyste et psychologue clinicien.

Bruno Ribes est chargé de mission auprès de la cellule nationale d’appui technique de la délégation interministérielle à la Famille.

Paul Durning, professeur de sciences de l’éducation, coanime à l’université Paris X-Nanterre une équipe de recherche en éducation familiale regroupant huit chercheurs et dirige l’école doctorale philosophie, psychologie et sciences de l’éducation.

Franchement, qu’il est difficile d’être parent ! Cela suppose, en effet d’être en capacité d’assumer pas moins de sept pôles d’interventions différents. Parmi les tâches quotidiennes, certaines sont évidentes telles les tâches domestiques (le ménage, la préparation des repas) ou techniques (réparer, décorer…). Les tâches de garde sont différentes de celles du « nursing » qui elles répondent aux besoins primaires du nourrisson. Puis, plus élaborées, sont les fonctions éducatives qui regroupent aussi bien les apprentissages multiples que la transmission des valeurs culturelles et morales. N’oublions pas parmi ces tâches celles liées au suivi (de la scolarité, de la santé ou des loisirs). Enfin moins connues, il y a les tâches dites de référence sociale. Elles se traduisent par l’acceptation ou le refus de décisions qui engagent la responsabilité civile ou pénale des parents.

Qu’est-ce qu’être bon parent aujourd’hui ? C’est finalement la capacité à assumer l’ensemble de ces tâches ou d’en déléguer certaines. Le partage de celles-ci interroge également les rapports au sein des couples. Mais là n’est pas la question principale. Aujourd’hui, nous constatons qu’être bon parent se traduit surtout par l’aptitude à assumer les tâches dites éducatives, et, l’on peut même dire qu’il existe actuellement une inflation de la demande sociale sur la question éducative au détriment des autres fonctions.

Ce qui pose problème, c’est la façon d’exercer les différents rôles parentaux. Le terme de parentalité est apparu avec la modification des modèles sociaux. Le terme se décline désormais au rythme des transformations de la famille. La mono-parentalité a sa propre problématique, comme d’ailleurs la pluri-parentalité, qui elle concerne les familles recomposées. Tout récemment s’est posée la question de l’homo-parentalité. On parle également de disparentalité qui exprime le concept de troubles de la fonction parentale en dehors de toute fonction moralisatrice. Enfin, on parle aussi de parentalité partielle qui consiste à être et rester parent au-delà des difficultés.

Le travail des chercheurs en sciences sociales a permis de repérer quatre axes d’observation de la parentalité :

- L’exercice de la parentalité : il se traduit par la mise en œuvre des droits et des devoirs des parents. Le système est-il souple, tyrannique ? Equitable, inéquitable ? Les réponses sont-elles continues ou discontinues ? Sont-elles cohérentes ou incohérentes ? Y a-t-il des tiers qui se sont emparés de ces droits et devoirs ? Y a-t-il délégation ?

- L’expérience de la parentalité : il s’agit là de l’expérience subjective, consciente et inconsciente dans sa dimension psychique (le vécu interne). Le repérage s’élabore à travers la parole du parent. Comment parle-t-il de son enfant ? Est-il réparateur, persécuteur, qu’en est-il du désir sur l’enfant et des projections et des attentes ?

- La pratique de la parentalité : on y recense les actes de la vie quotidienne observables par des tiers. La difficulté réside dans le fait que cet axe est hypertrophié. La demande sociale est telle, que souvent c’est sur ce seul critère que l’on élabore des plans d’aide ou des mesures de protection.

- Enfin, dernier axe, celui des effets des interventions du travail social sur la parentalité. En quoi cette intervention du travailleur social va-t-elle permettre de développer ou de limiter cette parentalité ? Cet axe est difficile à évaluer (cf. interview) il pose aussi la question de l’impact du travail social, de son efficacité à défaut de son efficience.

Dans les réunions de synthèse, lors des études de situation, nous sommes fréquemment en position d’évaluer la capacité de tel ou tel parent à assumer son rôle à l’égard de l’enfant. Mais qu’évaluons-nous réellement ? Quels sont nos critères, notre méthodologie ? Il y a nécessité, aujourd’hui, d’affiner nos capacités d’évaluation en nous rappelant d’ailleurs, que toute évaluation est éminemment subjective et déformée par le filtre de notre propre vécu et de nos valeurs. L’évaluation est un processus dynamique, contradictoire qui ouvre un véritable champ spéculatif. Toute évaluation sur la parentalité devrait être élaborée non seulement en tenant compte de l’ensemble des tâches qui la constituent mais également en tenant compte de 3 niveaux.

Le premier temps de l’observation porte sur un plan macroscopique : c’est-à-dire le comportement de parent à partir des conduites sociales attendues (ex : aller chercher son enfant à l’heure à l’école). Elles sont principalement recueillies par les travailleurs sociaux tels les éducateurs ou assistantes sociales.

Le second niveau se situe sur un plan dit microscopique : ce sont les interventions observables dans le quotidien. (Ex : comportement d’une mère ou d’un père à l’égard de son enfant dans une situation précise) ce sont généralement les assistantes maternelles ou les travailleuses familiales qui sont inscrites dans ces interactions observables.

Enfin, il existe un troisième degré d’observation : c’est le niveau endoscopique. Il s’agit là de recueillir les effets de la présence des parents sur le développement de l’enfant au-delà des actes posés ou des paroles prononcées.

À partir de ces éléments, peuvent à terme se dessiner les contours d’une intervention plus clairement posée dans ses objectifs et dans le sens qu’on lui donne. Le positionnement du travailleur social dans la situation sera aussi révélatrice. Dans cet espace de contrôle pour une suppléance familiale, il pourra exercer sa mission dans le cadre d’un suivi (en arrière) ou sous forme de guidance (en avant). Certains préféreront le terme d’accompagnement (en appui) ou encore de soutien (au dessous) sous forme de guidance (en avant). La grande majorité rejettera le terme de surveillance (au dessus) ou de substitution (à la place de). Enfin aujourd’hui avec le partenariat développé sont désormais évoqués les termes de coopération en parallèle et de suppléance (faire avec, à côté de…) Tous ces termes qui définissent des positionnements dans l’intervention sociale auprès d’une famille nous montrent bien des philosophies différentes. Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est qu’aucun positionnement est sans défaut. C’est en assumant celui que l’on prend que l’on aidera à plus de clarté et à plus de rigueur au bénéfice de tous et en premier lieu de celles et ceux pour qui on agit.

Didier Dubasque


Revenir à l'index, à la page de garde.
Droits de reproduction et de diffusion réservés; © Lien Social 2000