Numéro 540, 20 juillet 2000

Le cheval comme vecteur de thérapie et d’insertion

Qu’il soit monté par un cavalier handicapé ou non, ayant des troubles du comportement ou pas, l’animal impose ses propres règles qui doivent être respectées. Avec lui on ne triche pas

Pendant des millénaires, le cheval a été utilisé par l’homme comme outil de travail, machine de guerre ou moyen de transport. Ce n’est que depuis quarante ans, qu’il est employé à des fins thérapeutiques ou rééducatives. Ce support s’est avéré, au cours des années, un fabuleux moyen de reconstruction et de réhabilitation de l’individu lui permettant de reprendre confiance en lui, de s’autonomiser et de s’insérer.

Ce qui fait du cheval un instrument essentiel de médiation, c’est d’abord son invariabilité. En effet, qu’il soit monté par un cavalier handicapé ou non, ayant des troubles du comportement ou non, l’animal impose ses propres règles qui doivent être respectées sous peine de se trouver désarçonné ou de se placer en situation périlleuse. « Avec le cheval, on ne triche pas » affirme ainsi, Christine Léger.

Autre caractéristique marquante de cet animal, c’est bien la fonction qu’il remplit en tant que miroir du comportement. Des recherches ont pu démontrer que des sentiments comme l’anxiété ou la peur (de s’approcher, de tomber, de perte de contrôle,…) ne font que refléter des angoisses inconscientes déjà présentes chez le cavalier et qui resurgissent à l’occasion du contact avec l’animal. Ainsi, le cheval va devenir agressifs, si son cavalier est agressif ou va réclamer de l’affection si celui-ci est attentionné. Il s’établit ainsi une relation très particulière entre l’individu et sa monture, contraignant la personne à une vraie rigueur et une responsabilisation quant aux soins à apporter ou aux comportements à adopter. Le bien-être du cheval est au final proportionnel au niveau de complicité et au degré d’entente établi avec celui qui le monte.

Enfin, le cheval est remarquable en ce qu’il induit une relation de confiance réciproque. Certes, la collaboration de l’animal peut être obtenue par la force et la contrainte. Mais, l’obéissance peut tout aussi bien, et avec bien plus de bonheur être acquise par une connaissance de ses besoins, de ses modes de fonctionnement, de la bonne interprétation du langage corporel… Pour autant, ce lien relationnel n’est jamais acquis une fois pour toutes. Il faut toujours négocier, dans le calme et la patience, et maintenir la relation avec l’animal, ce qui peut avoir des effets de resocialisation tout à fait essentiels du sujet dans son rapport aux autres. On comprendra pourquoi thérapeutes et éducateurs font de plus en plus appel à la pratique de l’équitation dans leurs interventions auprès des populations en difficulté.

Ainsi, de ces personnes qui, souffrant de dépression, s’enferment souvent dans leur bulle. Elles adoptent une vision pessimiste sur le monde et sur elles-mêmes et sont victimes d’anxiété et de troubles somatiques. Le contact avec le cheval, explique Véronique Rizet (France) leur apporte une autre prise de conscience sur la réalité : rétablissement d’une volonté d’agir (pour diriger l’animal), relation affective saine (les contacts avec sa monture ne sont pas menaçants et autorisent à nouveau à oser éprouver des sentiments), rencontre avec l’autre (autour d’une même pratique, voire d’une même passion).

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, l’équitation peut aussi être aidante pour les personnes atteintes de maladies vertébrales, à l’image des résultats significatifs obtenus en Géorgie par le Docteur Dimitri Tsverava sur plus de six cents patients. Les vibrations ressenties sur le dos du cheval se répercutent sur le cavalier qui est amené à recentrer sa colonne vertébrale, consolider ses articulations et décompresser son tronc nerveux.

Pia Strausfeld cite l’expérience d’équithérapie proposée à une population de femmes toxicomanes en Allemagne : ce qui est surtout valorisé, c’est, là aussi, l’éveil corporel. L’interaction harmonieuse avec l’animal présente des qualités relaxantes et équilibrantes : rythme, mouvement, balancements permettent alors de privilégier plus ses émotions que ses pensées.

En Australie, le programme de la Riding for the Disabled Association a été appliqué depuis 1987 auprès d’enfants de 2 à 5 ans, souffrant de différents handicaps ou de retard de développement. Cette intervention précoce, utilisant le cheval, aide les bébés, petits enfants ou enfants d’âge préscolaire à atteindre leur potentiel de mouvement, de langage d’apprentissage et de jeu.

Marguerite Weith, psychothérapeute psychanalytique dans l’est de la France, s’est vue confier, fin 1997, par la Direction départementale du travail, un groupe de jeunes chômeurs en échec répétitif, avec pour objectif de les remobiliser et les remotiver. La thérapie mise en œuvre autour du cheval et de la vie de groupe a permis aux personnes prises en charge d’accepter de se départir de leur faux-self et de se reconstruire autour d’un projet professionnel. L’expérience a obtenu des résultats tout à fait positifs au point qu’elle a été reconduite une deuxième fois et qu’une troisième session a débuté en mars de cette année.

Toutes ces expérimentations qu’on pourrait continuer à énumérer doivent, pour être couronnées de succès, respecter un certain nombre de conditions. Christian et Nicole Léomant, sociologues au CNRS précisent pour ce qui concerne la prise en charge de jeunes de la Protection judiciaire de la jeunesse que c’est d’abord les modalités pédagogiques qui doivent s’adapter aux problèmes tant cognitifs que physiques du public concerné et faire une large place aux dimensions ludiques, empiriques et favoriser une progression adaptée et sécurisante. C’est ensuite qu’il apparaît essentiel de prévoir une collaboration intelligente entre les différents professionnels qui se retrouvent sur le terrain. Les moniteurs d’équitation recherchent plutôt l’apprentissage d’un ensemble de techniques qui constituent in fine un art. Les encadrants psycho-médico-éducatifs s’attachent plus, quant à eux, à l’espace de socialisation qui offre aux populations dont ils ont la charge une possibilité de dynamisation de leur évolution et de leur histoire. À la logique d’acquisition d’un savoir-faire s’oppose donc une logique de réparation, voire de savoir-être. Cette inévitable confrontation d’objectifs différents ne doit amener ni à la confusion sur les rôles et les places de chacun ni à une compétition acharnée (qui serait malvenue pour des acteurs cherchant avant tout à socialiser leur public). Par la connaissance et la reconnaissance de l’autre dans sa spécificité, ce qui est visé, c’est bien la complémentarité de chacun. Cela passe par une sensibilisation des professionnels du cheval à la problématique des personnes en difficulté et des professionnels du handicap, de l’inadaptation et de la thérapie à l’approche du cheval qu’ils doivent apprendre à s’approprier.

À force d’encenser la technologie, la loi du marché et la finance comme seule voie du bonheur, la différence, l’inadaptation ou le handicap ne risquent-ils pas de rester sur le bord du chemin, s’interroge Yves Decavele, président de la fédération Handi-cheval ? Plus que jamais, « nous devons approcher cette dimension de l’être en souffrance dans la diversité de cultures, dans le respect de l’intimité de sa douleur, nous rendre disponible à sa détresse sans violer son intégrité ni sa fierté ». Et, la rencontre entre l’homme et le cheval est de celle qui réussit tout particulièrement à préserver la place de l’autre en tant que sujet, là où tant de démarches le réduisent à une simple place d’objet. Et ce n’est pas là la moindre de ses réussites.

Jacques Trémintin

(1) « Cheval et différences » dixièmes rencontres internationales proposées sur deux sites : le Palais des congrès d’Angers et l’Ecole nationale d’équitation de Saumur du 26 au 29 avril 2000. Organisateur : fédération nationale Handi Cheval BP 144 79204 Parthenay Cedex Tél. : 05 49 95 07 77 Fax. : 05 49 95 18 23. Actes disponibles à partir de septembre 2000


Une fédération à l’échelle mondiale

La Fédération internationale d’équitation thérapeutique (en anglais FRDI : Federation of Riding for the Disabled International) compte 35 associations membres (issues de 25 pays) et 271 membres associés (dans 39 pays). Constituée à l’origine sur une dynamique kinésithérapique, elle s’est très vite ouverte aux logiques psychothérapeutiques, puis à une prise en charge globale de l’individu (médico-sociale, éducative, insertion sociale et sport-loisirs). Depuis 1972, et au rythme d’une fois tous les trois ans, la Fédération propose un colloque international qui a lieu sur un continent, à chaque fois, différent. Après la Nouvelle-Zélande et les USA en 1994 et 1997 et avant Israël en 2003, c’était au tour de la France d’accueillir la rencontre (la toute première organisée en 1972 avait déjà eu lieu à Paris).


La fédération nationale Handi Cheval

La fédération nationale Handi Cheval se fixe pour objectif le développement de la pratique des activités cheval pour les personnes handicapées ou en difficulté d’adaptation. Elle est organisée en comités locaux, départementaux et régionaux.

La fédération organise chaque année des formations en direction des enseignants équestres (connaissances des handicaps et des inadaptations) et des techniciens des inadaptations (connaissance du cheval et de son utilisation à des fins éducatives et thérapeutiques).

Elle a organisé par deux fois (en 1990, à Saint Lô et en 1997 à Angers) un festival du film vidéo portant sur le cheval et le handicapé, l’inadaptation et l’insertion (37 films français ou étrangers étaient d’ailleurs projetés en salle ou sur des dix écrans vidéo, lors des rencontres d’Angers).

Elle participe depuis 1993 à la route du poisson, cette course d’attelage qui relie tous les deux ans Boulogne sur mer à Paris. L’équipe de la fédération est composée pour moitié de personnes valides et l’autre moitié de personnes handicapées ou en difficulté.


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