Numéro 539, 13 juillet 2000

collège, l’école ouverte

Entretien avec Dominique Buchert principal du collège du Stockfeld

De la pacification à la réussite scolaire

« Je constate une transformation complète d’un certain nombre d’enfants dans le rapport aux adultes. Des élèves viennent nous dire bonjour en nous serrant la main. Nous avons pu réintroduire de la rencontre et de la reconnaissance mutuelles. »

L’opération « école ouverte » ne demande-t-elle pas à l’Éducation nationale de se transformer en super centre aéré ?

Tout dépend ce qu’on attend de l’Éducation nationale qui ne s’appelle plus Instruction publique. Le projet de ce ministère en terme de réponse aux attentes et aux besoins des jeunes dépasse l’enseignement de la lecture et du calcul. Je me refuse à dissocier les périodes de cours, du matin, du soir ou du midi/deux, du mercredi ou du samedi ou des vacances. Ce sont des temps où l’expertise des personnels de l’Éducation nationale peut être mise au service des enfants, différemment. Cela fait longtemps, d’ailleurs, que les associations complémentaires de l’école publique tels la Fédération des pupilles de l’enseignement public, la Ligue de l’enseignement, la Fédération des œuvres laïques, les CEMEA… ont compris le lien qu’il y a entre le temps scolaire et le temps non scolaire. La philosophie qui anime cette démarche renvoie bien à la notion de globalité du temps de l’enfant. « L’école ouverte » s’inscrit dans cette logique et peut donc se décliner en direction de l’enfant mais aussi des partenaires. C’est en cela qu’on dépasse la dimension d’un centre de loisirs pour rentrer dans celle d’un lieu d’apprentissage où des intervenants d’horizons différents mais complémentaires apportent leur soutien et leur aide aux enfants, notamment dans le cadre des Contrats éducatifs locaux.

« L’école ouverte » semble favoriser des méthodologies d’approche de l’apprentissage du savoir adaptées aux élèves en difficulté : pourquoi ne pas employer ces pédagogies tout le temps ?

C’est la bonne question ! Le travail que nous menons dans ce collège est basé sur la recherche d’adhésion de l’élève qui doit devenir acteur de sa formation. « L’école ouverte » devient un outil supplémentaire pour redonner du sens à son apprentissage. Si nous y arrivons, l’élève est transformé et fera alors les maths et la physique des programmes officiels avec plus de conviction. « L’école ouverte » démontre que la salle de classe n’est pas le seul lieu d’acquisition des connaissances. Ainsi, nous avons des professeurs qui acceptent de recevoir des élèves, en fin de journée, sur des questions que ceux-ci auraient à leur poser. On est bien ici dans une démarche volontariste : si l’élève ne vient pas, il ne sera pas sanctionné. Mais il aura là la possibilité de démontrer ses choix et sa motivation. Il reste important, que l’expertise de l’enseignant réponde à la demande des élèves. C’est la philosophie de « l’école ouverte » qui entre dans le temps proprement scolaire. Ce que nous voulons, c’est bien que les gamins régénèrent leur envie d’apprendre. Nous avons ainsi un atelier scientifique qui réussit à faire intégrer à des jeunes de 4e/3e de ZEP, âgés de 15 ans, certains points du programme de première année de DUT de physique sur lesquels certains étudiants trébuchent, c’est quand même pas mal. Récemment, des chargés de mission du ministère ont effectué ce constat au collège.

Quelle place pour les parents dans « l’école ouverte » ?

Les parents ne sont pas intervenus dans le cadre de la formation stricte. Ils ont, par contre, été associés, notamment quand on a abordé l’environnement culturel. Ils sont venus, par exemple, pour faire découvrir la culture de leur pays d’origine ou faire pratiquer des activités culinaires. Certains parents se sont proposés de donner un coup de main dans l’apprentissage des savoirs, à partir de leur bagage intellectuel ou de leur métier. C’est une dimension qui est à l’étude et qui sera certainement mise en œuvre en 2000/2001.

Si vous aviez à retenir trois résultats positifs de « l’école ouverte » lesquels retiendriez-vous ?

Je dirais citoyenneté. C’est un grand mot, c’est un slogan. Mais, ce que je constate c’est la transformation complète d’un certain nombre d’enfants dans le rapport aux adultes. Mon adjoint et moi, nous consacrons du temps pour eux pendant « l’école ouverte ». Ensuite, des élèves viennent nous dire bonjour en nous serrant la main. Nous avons pu réintroduire de la rencontre et de la reconnaissance mutuelle.

Deuxième chose, ce serait la réadhésion. Une anecdote : après « l’école ouverte » de Pâques cette année, 12 élèves de troisième m’ont écrit pour me demander de leur rajouter des cours sur la base du volontariat le samedi matin. Ils ne m’auraient pas demandé cela, il y a trois ans quand je suis arrivé dans ce collège. Ce n’était pas tout à fait la même atmosphère… Et cela me permet d’aborder le troisième point qui est pacification des comportements : on est revenu au respect mutuel, parce qu’on s’est aperçu que le professeur n’est pas uniquement celui qui donne des mauvaises notes ou oblige à travailler. Il est important qu’il soit perçu comme un maître qui apporte et donne.

Propos recueillis par Jacques Trémintin


Entretien avec Jean-Claude Petit Demange conseiller général et membre du conseil d’administration du collège du Stockfeld.

« L’école doit être aussi le lieu de l’apprentissage de la citoyenneté » un politique parle.

Quel regard portez-vous, en tant que politique, sur « l’école ouverte » ?

C’est une action importante qui consiste à trouver d’autres intégrateurs sociaux par rapport à ceux qui aujourd’hui ont disparu ou ne fonctionnent plus bien. « L’école ouverte » constitue une innovation qui mérite d’être encouragée, car nous sommes entrés dans une profonde mutation de la société marquée notamment par une transmission de valeurs qui se fait de plus en plus mal par la famille, parce qu’elle est éclatée et recomposée. L’école n’est plus seulement un lieu de diffusion des savoirs mais aussi celui de l’apprentissage de la citoyenneté et de la vie collective.

« L’école ouverte » montre la pertinence de faire autrement, d’employer d’autres méthodes d’approche des jeunes en difficulté que celles utilisées traditionnellement : ces pédagogies originales ne méritent-elles pas d’être généralisées ?

Notre école fonctionne encore de la manière dont Jules Ferry l’avait voulue. Elle doit s’ouvrir beaucoup plus sur le monde et en même temps être le lieu d’apprentissage de la vie, lieu de réalisation du pacte républicain permettant de faire des enfants des citoyens accomplis, autant de fonctions qu’elle n’avait pas auparavant, mais qui sont les siennes aujourd’hui parce que la société bouge et que les relations sociales ne fonctionnent plus de la même façon. Tout le problème de notre système scolaire c’est qu’il sélectionne par l’échec. Ce qu’il faudrait peut-être changer, c’est la maîtrise des flux, voire le recours à des discriminations positives à l’égard de certains enfants qui sont complètement largués. Quand je pense que certains collèges ont jusqu’à 60-70 % d’échec au brevet, et que certains de leurs élèves restent illettrés, cela pose un vrai problème à la société française quant à son système de formation. Je crois qu’il y a un certain nombre de déterminations à prendre pour l’avenir.

Justement, pensez-vous que les autorités politiques vont prendre les bonnes décisions en la matière ?

Je pense que ces questions sont au cœur des préoccupations des responsables. Mais, vous savez, la société française ne se réforme pas comme cela, aussi simplement. Nous sommes, en outre, face à une grosse machine très centralisée qui ne se bouscule pas. Notre manière de réformer n’est pas bonne. Je pense qu’il faudrait plutôt commencer par des expérimentations dans des départements ou des régions qui seraient candidats et les étendre par la suite, plutôt que de faire une réforme générale de Brest à Strasbourg en passant par Pau et Marseille. Je crois plutôt à la vertu de contagion des innovations. Il faut du temps. Mais, les évolutions se feront par la force des choses. La France est un vieux pays qui fonctionne par jacqueries, par grands à-coups. Comme toujours ce qui n’était pas possible le jour même le devient le lendemain. Je crois que ce sont les hommes et les femmes qui décident de leur destin. Le jour où les Français voudront que leur école s’adapte aux nécessités de leur époque, ils favoriseront cette évolution. Si nous ne le faisons pas, je crains que nous ouvrions la porte à l’enseignement privé qui, lui, a des capacités d’adaptation dans ce domaine beaucoup plus importantes.

Propos recueillis par Jacques Trémintin


Revenir à l'index, à la page de garde.
Droits de reproduction et de diffusion réservés; © Lien Social 2000