Numéro 539, 13 juillet 2000

collège, l’école ouverte

Et si on allait au collège pendant les vacances ?

L’initiative, d’ouvrir les portes d’établissements scolaires pendant les congés, lancée en 1991, en Ile-de-France, s’élargit progressivement à tout le territoire. Les équipes ont le sentiment d’investir et le comportement des jeunes volontaires et leurs résultats scolaires s’en trouvent nettement améliorés le reste de l’année scolaire. Un exemple parmi les 400 établissements qui se sont lancés dans cette expérimentation : le collège du Stockfeld à Strasbourg

Strasbourg est tout particulièrement connue pour être le siège du parlement Européen. On lui connaît aussi une superbe cathédrale. Sans oublier un tout aussi magnifique musée d’Art moderne et contemporain dans l’entrée duquel trône un véhicule automobile défoncé à coup de masse. Très naturellement, les jeunes des quartiers difficiles ont souhaité faire sortir l’art moderne dans la rue. Depuis quelques années, Strasbourg est devenue la « capitale des voitures brûlées » !

Saint-Sylvestre 1997, 61 véhicules sont incendiés. En 1998, ils sont au nombre de 43. La fièvre s’est ensuite calmée grâce, respectivement, à une forte mobilisation policière et à tout un tissu d’animations proposées en fin d’année par la municipalité. Au sud de la ville, un quartier dont la mauvaise réputation colle à la peau : le Neuhof. Alternance de barres d’immeubles et de terrains vagues où dominent la grisaille et l’obscurité (il n’y a presque pas d’éclairage public). Les commerçants ont disparu, sauf une pharmacie et une « coopé » qui ressemblent plus à des bunkers. Sur 17 000 habitants, Paul Kem, éducateur de rue, évalue à 45 % la proportion des chômeurs et des rmistes. Selon l’INSEE, un demandeur d’emploi sur cinq, à Strasbourg, réside au Neuhof. Ce sont surtout des ouvriers jeunes et étrangers (40 nationalités) et faiblement diplômés. Pourtant, derrière ce tableau des plus sombres, il existe une vie associative particulièrement intense (plus de quarante associations) qui dénote la volonté des habitants de créer une dynamique pour leur quartier. Mais la presse ne s’en fait pas souvent l’écho. C’est que la recette a déjà été utilisée ailleurs : une minorité de jeunes violents et particulièrement agissants qui jubilent de la trouille qu’ils inspirent et qui jouent complaisamment à l’image de méchants qu’on leur renvoie ; des médias empressés de donner écho aux moindres manifestations violentes en provenance du quartier. Et c’est une bien triste gloire qui rend difficile à trouver du travail, quand on explique qu’on habite le Neuhof.

Le collège de Stockfeld se situe à la limite d’un quartier résidentiel et de cette cité de tous les dangers dont proviennent deux tiers des 600 élèves qui le fréquentent. Plafonnant à 27 % de taux de réussite au brevet des collèges en 1997, l’établissement vient de dépasser les 51 % en l’espace de deux années. Parmi les facteurs de ce redressement assez spectaculaire, l’inscription dans l’opération « école ouverte ».

Tout commence en février 1998, avec l’ouverture pendant les deux semaines de vacances. L’objectif est alors de pacifier les relations au sein de l’établissement : on est surtout dans l’apprentissage du vivre ensemble. À la grande surprise de la direction du collège, l’initiative déclenche un véritable engouement de 54 d’élèves (y compris de 15 jeunes du CM2). Encouragée par ce ballon d’essai réussi, elle renouvelle l’expérience et ce, dès les vacances de Pâques, avec 104 élèves. En février 1999, ils sont 60 à se déplacer, à Pâques 80. En octobre 2000, 120, et aux vacances de Pâques, 139. Cette montée progressive en puissance s’explique par ce qui est proposé pendant ces moments sortant de l’ordinaire. En février 1999, se montent différents ateliers (activités sportives, escrime, travaux manuels, apprentissage de la citoyenneté dans les transports, visite de différents musées). À Pâques, ces ateliers continuent, mais est proposé en plus un module de préparation au brevet des collèges pour les élèves de troisième (40 d’entre eux s’y retrouvent). La journée de « l’école ouverte » est très structurée. Les enfants sont accueillis entre 8h30 et 9h00 autour d’un petit-déjeuner qui pose d’emblée la convivialité du cadre et qui est aussi l’occasion d’une action en commun (ranger et nettoyer les tables). Puis sur 75 minutes, il leur est proposé un travail scolaire par petits groupes autour d’une relation privilégiée établie avec l’aide-éducateur référent. De la fin de la matinée (environ, 10h30) à la fin de l’après-midi, sont proposés des ateliers (informatique, écriture, vidéo, travaux manuels…) ainsi que des activités sportives. Les enfants manifestent un vrai plaisir à venir. On leur demande toutefois de respecter une charte qui fixe un cadre et des limites de ce qui peut ou non être fait. La fréquentation de « l’école ouverte » se fait bien entendu sur la base du volontariat. Mais ceux qui ont choisi de venir, doivent être présents. S’ils sont absents, le collège téléphone aux parents pour en connaître la raison.

Mais « l’école ouverte » fonctionne aussi le soir, les mercredis après-midi et samedis matin. Tout au long de l’année 1999, un atelier particulièrement original s’est ainsi réuni régulièrement chaque semaine. C’est celui animé en collaboration avec l’Opéra National du Rhin : encadrés par des professeurs, 60 élèves ont créé un Opéra (« Harry Janos » de Zouldane Kodaly). Ils se sont répartis en différents ateliers : instrumental (guitare, percussions…), chant choral, fabrication de décors, confection d’affiches, mise en scène et jeu théâtral… Répétition et spectacle final en juin 1999 ont valu une affluence des familles jamais atteinte jusqu’alors. L’année 1999/2000 a vu cette activité Opéra fréquentée par une centaine de jeunes : deux représentations ont eu lieu devant 200 spectateurs chacune, les 19 et 20 juin derniers, avec à l’affiche « Roméo et Juliette » de Gounod.

L’année scolaire 2000/2001 est d’ores et déjà programmée autour de deux axes. Tout d’abord, l’opération intitulée « L’école s’ouvre à l’Europe, l’Europe s’ouvre à l’école » : réalisation d’une fresque à partir de différents symboles européens, découverte des multiples habitudes alimentaires, diffusion de films, initiation aux langues européennes, ateliers de déguisement et d’écriture, jeu de piste…

Autre opération envisagée, la découverte de l’environnement culturel (avec la reconduction de l’opéra), naturel (exploration des écosystèmes avec un éco-conseiller), urbanistique (réappropriation du quartier par les jeunes), scolaire (préparation à nouveau au brevet pour les 3e et à l’entrée en 6e pour les petits de CM2) et enfin l’environnement dans le contexte de la prévention et de la sécurité (sécurité routière, domestique, intervention des pompiers, médecins et autre SAMU qui se font parfois caillasser dans le quartier…). Quant au cadre sportif, il n’est pas oublié. En octobre 2000, le collège proposera aux élèves qui possèdent une licence de foot de participer à un stage sportif qui traditionnellement coûte entre 2 et 3 000 francs. Ce support sera utilisé pour ses vertus d’apprentissage des règles et du vivre ensemble.

Mais la mise en bouche débutera dès le 21 août : les élèves en difficulté scolaire (redoublants ou ayant passé juste en classe supérieure) étant invités à venir préparer la rentrée pour mieux se réadapter au rythme de travail.

En amont, les instituteurs ont été très intéressés par cette opération. Martin Arlen, directeur de l’école élémentaire voisine du Stockfeld, a tout de suite adhéré à cette expérience d’ouverture qu’il défend d’autant plus, qu’il a lui-même instauré une remise des bulletins trimestriels aux parents invités à une rencontre au sein même de l’école. Nombre des enfants du cycle CM1/CM2 de son groupe scolaire y participent d’ailleurs : « Les gamins ne se retrouvent plus livrés à eux-mêmes pendant 10-15 jours, confirme-t-il. Ils ne sont plus en roue libre, avec toutes les difficultés qu’on a ensuite à leur faire réintégrer le cadre du travail scolaire. » C’est vrai que « l’école ouverte » propose un cadre qui apporte repères et limites, ce qui rassure les parents et permet de continuer l’œuvre éducative qui ne s’interrompt pas alors pour raison de vacance.

Au sein du collège, « l’école ouverte » s’est développée pour l’essentiel sans la participation des professeurs. Sur les soixante enseignants que compte l’établissement, une petite poignée a accepté d’intégrer l’opération, et ce même s’ils reconnaissent les effets positifs sur la qualité des relations tout au long de l’année. Seuls les projets plus précis tel celui sur l’Opéra les ont vus se mobiliser un peu plus. Ce sont les aide-éducateurs (une vingtaine) qui ont été sollicités pour encadrer ces journées supplémentaires d’ouverture. Deux des quatre surveillants se sont aussi investis.

« Avant de prendre mon poste, en octobre 1999, je m’attendais à quelque chose de pire. J’ai été surprise du peu de problèmes rencontrés au sein de l’établissement. Il y a très peu de vols et pas de cas de racket » explique Anne Bickard, surveillante d’externat. Le travail demandé à ces personnels relève avant tout de la surveillance et de la sanction. Pour autant, ils peuvent aspirer légitimement à faire autre chose que de crier contre les élèves. « L’école ouverte » favorise cette entrée dans un autre type de relation. Le fait de partager avec les jeunes des moments de vie renforce l’autorité qu’on peut avoir par ailleurs et donne une autre image de ce travail : les ados viennent plus facilement pour confier leurs difficultés. « J’ai été époustouflée de voir certains gamins progresser en quelques mois et changer du tout au tout de comportement » conclura-t-elle. Cet enthousiasme est partagé par Philippe Jorger aide-éducateur au Stockfeld depuis août 1999. Il a participé plusieurs fois à « l’école ouverte » dans ces séquences de 75 minutes qui ont lieu durant les vacances. Il a travaillé sur des logiciels informatiques adaptés avec 5 ou 6 élèves à chaque fois, en reprenant des mécanismes d’apprentissage mal intégrés ou pas suffisamment compris. Certes, « il faut toujours cadrer au départ, explique-t-il, et notamment faire face aux énervements qui surgissent dès que l’élève se heurte à une difficulté qu’il n’arrive pas à résoudre ». Mais au final, l’investissement des jeunes porte ses fruits : ils sont capables de beaucoup progresser et de réaliser des choses très intéressantes avec pour acquis essentiel de découvrir que l’approche du savoir peut être passionnante et donc de se réconcilier avec lui !

À l’issue de ces deux années de fonctionnement, il se s’agit pas seulement de se satisfaire de la pacification réelle obtenue, explique Didier Bossard, principal adjoint. C’est vrai, que cela fait bien longtemps qu’il n’y a plus eu de signalement au commissariat, alors qu’à certaines périodes, c’est pas moins de 14 appels qu’il a fallu passer dans le mois ! Il faut permettre aux enfants en difficulté, continue-t-il de s’approprier des espaces qui leur seront indispensables pour éviter l’échec scolaire : passer de la pacification des relations à la réalisation de la réussite scolaire.

La crise de l’école commence à être bien identifiée : un enseignement encyclopédique destiné pendant des décennies aux couches moyennes et qu’on n’a pas modifié quand on a voulu s’adresser aux couches les plus défavorisées. Résultat : un gigantesque décalage entre la culture dispensée que seuls certains élèves arrivent à décoder et les autres qui se trouvent très vite en situation d’échec. C’est ce fossé creusé au cours des années qu’une expérience comme « l’école ouverte » tente de combler. Cette démarche ne remet certes pas en cause le caractère encore très élitiste de l’enseignement dispensé. Nous sommes là, néanmoins, dans une approche nettement qualitative. Il ne s’agit pas de faire toujours plus de la même chose, avec pour seule revendication une augmentation des moyens financiers et humains (comme cela s’est fait par exemple en Seine Saint-Denis, après la forte mobilisation de ces dernières années, et ce sans grand succès), mais bien de faire autrement, d’opter pour une approche différente pour réussir mieux auprès des jeunes les plus en difficulté. Si l’Éducation nationale veut éviter de transformer certains de ses établissements en théâtre d’une explosion sociale encore plus grave que celle qui se déroule aujourd’hui, elle serait bien inspirée de s’intéresser à ces expérimentations qui font leur preuve d’une manière tout à fait convaincante.

Jacques Trémintin

Contacts : Monsieur Buchert, Principal, Monsieur Bossard, Principal adjoint, Collège du Stockfeld - 71 rue des Jésuites - 67100 Strasbourg. Tél. 03 90 40 16 83


Avis d’un éducateur de prévention : l’école ouverte constitue un succès

Par une convention passée entre le Conseil général et l’Éducation nationale, Roland Hoffbeck, éducateur spécialisé dans une association de prévention spécialisée (1) intervient au sein du collège. Dès octobre 1998, il est allé à la rencontre des jeunes en leur proposant une initiation à la boxe française, mais aussi en investissant les temps du petit-déjeuner et en étant présent à tour de rôle dans chacun des ateliers. Pour lui, le noyau le plus dur, celui qui est inscrit dans la délinquance, n’a pas investi « l’école ouverte ». Ce sont les élèves en difficulté scolaire qui se sont emparés de cette opportunité, parce qu’ils se sont sentis considérés et respectés. Il s’insurge contre la réputation faite au quartier : il y a bien sûr ce noyau dur responsable des rodéos, des vols, des incivilités. Mais il existe aussi un formidable réseau de solidarité. Il a rencontré peu de parents qui se désintéressent de leurs enfants. Il en a croisé beaucoup plus qui étaient inquiets et démunis et à qui il faut donner un coup de main. Roland Hoffbeck intervient aussi dans l’atelier de recherche d’apprentissage de la SEGPA du collège : la plupart des élèves réussissent à trouver un contrat. « L’école ouverte » constitue donc un succès et le partenariat avec le Stockfeld, une initiative heureuse et féconde.

(1) Jeunes équipes d’éducation populaire : 13 rue Marschallhof - 67100 Strasbourg. Tél. 03 88 79 39 42


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