Numéro 538, 6 juillet 2000

Des handicapés mentaux en errance

Entretien avec Peter Gonzague directeur du seul Centre d’accueil d’urgence sociale et éducatif en France.

La déficience intellectuelle ou la maladie mentale ne mettent pas à l’abri des ruptures familiales ou institutionnelles. Bien au contraire. Or, il n’existe qu’un seul centre d’accueil spécialisé en France [1]


Comment est né votre Centre d’accueil d’urgence pour personnes déficientes mentales en situation de rupture et d’errance ?

À l’origine, c’est l’Association des papillons blancs de Lille. On trouve dans ces situations difficiles plusieurs cas de figures

- Les plus jeunes, sortant de l’IMPRO, de l’IME, se retrouvent dans une famille « tuyau de poêle » (à savoir une famille non structurée) ou ce qui en reste et, du jour au lendemain partent en « claquant la porte ». D’où, des problématiques de drogue, d’alcool, de prostitution masculine et féminine. La violence physique ou psychologique, l’inceste sont courants.

- Nous avons également ce que l’on nomme le « retour de Belgique ». Dans le Nord de la France, on a beaucoup placé en Belgique à une époque, essentiellement par manque de places. Il s’y pratique un excellent travail, cependant le jour des vingt ans, il arrive que certains jeunes reçoivent un billet de train pour le retour à la maison sans autre forme d’accompagnement. Ils découvrent alors leurs parents dans des situations généralement très dégradées et, l’incompréhension, le conflit s’installent, précédant la rupture.

- Parfois, l’IME ou l’IMPRO ont de bonnes raisons d’ouvrir un dossier de tutelle pour protéger la personne. Le jeune quitte alors l’établissement, rentre à la maison, perçoit à vingt ans, l’allocation adulte handicapée et attend bon gré mal gré 6 ou 7 ans, l’hypothétique place en CAT ou foyer. Pendant ce temps, il se passe beaucoup de choses… Compte tenu des délais importants d’instruction des dossiers de tutelle, certaines mesures sont alors mal ressenties car elles ont parfois perdu de leur sens.

- Il y a aussi des gens en situation d’involution ; ainsi, le jeune a vécu, il travaille en CAT ou en atelier protégé, il a son logement, partage sa vie avec un conjoint, un ou des enfants sont arrivés. Néanmoins, cette structuration se délite et la personne n’a pas toujours la capacité à identifier ce qui ne va plus ; c’est alors la porte ouverte à un désintéressement du quotidien, d’une alcoolisation d’abord banale, à la psychiatrisation douce voire un vieillissement prématuré ou toute forme de marginalisation… et un certain matin, c’est la rupture profonde.

- Enfin, la disparition du dernier parent.

Votre structure, unique actuellement en France, correspond-elle selon vous, à un véritable besoin ?

Nous accueillons 50 personnes déficientes mentales par an pour un séjour qui ne doit pas excéder 6 mois. La multiplicité des demandes « hors critère » incite les associations et les pouvoirs publics à déployer des efforts d’imagination pour répondre à toutes ces questions particulières.

Quels types de pratiques sont mis en place et pourquoi ?

Nous disposons d’une équipe d’encadrants salariés en journée et de bénévoles en soirée. Ces deniers proposent une autre relation se différenciant de l’action éducative professionnelle. De fait, pour ces personnes n’ayant connu la plupart du temps que l’institution et la dépendance, il est bien utile de les confronter à des relations plus égalitaires à autrui et un mode de fonctionnement personnel responsable.
Nous leur expliquons donc que nous ne sommes pas un foyer mais un peu « leur maison ». Il est nécessaire que la personne soit volontaire. La pédagogie mise en place en terme de reconstruction de soi-même et de réassurance passe par la vie de groupe. Nous travaillons avec eux, au travers d’un contrat écrit mettant aussi en évidence le travail du référent social ou tutélaire. Pour sortir du cercle de l’urgence, nous mettons en synergie toutes les compétences des uns et des autres pour trouver des solutions adaptées et pérennes. Les équipes professionnelles et bénévoles se rencontrent pour partager des temps de réunion pour l’information, des temps de formation pour la cohérence, des temps de fête pour la convivialité. Nous avons pourtant choisi de ne pas les faire travailler sur les mêmes tranches horaires pour que les rôles soient clairement différenciés et repérés. Il existe aussi des bénévoles de compétence : menuisier, électricien, agriculteur à la retraite etc… (à savoir des techniques que le travailleur social ne maîtrise pas nécessairement) qui rendent de grands services à l’institution par la maintenance du matériel et par l’accompagnement qu’ils assurent auprès des personnes accueillies.

Propos recueillis par Guy Benloulou

[1] Contacts : Tél : 03 20 79 43 - Fax : 03 20 79 38 12


Revenir à l'index, à la page de garde.
Droits de reproduction et de diffusion réservés; © Lien Social 2000