Numéro 538, 6 juillet 2000

Pourquoi des jeunes errent et comment les aider ?

L’été, le phénomène prend de l’ampleur avec les festivals, les ferias, les concerts, les spectacles et manifestations en tous genres qui fleurissent à ce moment de l’année. Ces fêtes ponctuent l’errance d’un lieu à l’autre, de musique en défonce, de ces jeunes de 18 à 25 ans parfois moins. Ils refusent tout ce qui est institution sociale. Ils n’en sont pas moins sensibles à l’aide si celle-ci sait se faire discrète et longue. Des résultats positifs sont alors incontestablement au bout du chemin

Mi-juillet 1999, en marge du festival Les vieilles charrues de Carhaix, quelques intervenants avaient remarqué que deux grands champs, « investis par la zone et les ravers », étaient devenus « des lieux de fête dans la fête », avec abondance de stupéfiants, « sans qu’aucune intervention préventive et d’accompagnement soit mise en place, qu’il s’agisse d’aiguiller les plus jeunes vers le camping officiel ou de porter secours à ceux qui ont mal supporté la prise de divers produits » (in Bulletin national Ceméa, De festivals en ferias, retours sur l’année 1999) ; des propositions pour l’été 2000 — où un afflux encore plus important est attendu — furent alors émises, surlignant la nécessité impérieuse de mise en place d’une organisation sanitaire en ces endroits, de présence éducative assurée 24 heures sur 24 par « des professionnels de jeunesse et de travail social », mais aussi d’une « visibilité dissuasive des forces de l’ordre » pour « lutter contre l’illusion du développement d’une zone de non-droit »…

Face à l’errance des jeunes, et depuis quelques années, des travaux et des actions ont été menés (voir Lien Social n° 385) ; F. Chobeaux et M. Hirtz, des Ceméa [1], recensent pour le ministère de l’Emploi et de la Solidarité (Direction de l’action sociale), en 1998, dans une recherche intitulée Accueillir l’errance, un certain nombre de pratiques de terrain : de Nice à Metz, de Troyes à Toulouse, dix-huit différentes visites de terrain font apparaître les « précarités (des financements publics), incertitudes (sur la durée), jonglages (institutionnel et financier) » des accompagnements ; une grande palette d’intervenants — salariés et bénévoles, diplômés ou non… — est observée ; l’importance du réseau est relevée ; les démarches d’accueil représentent divers degrés de tolérance quant à l’état d’alcoolisation accepté, à l’acceptation des chiens ou de certains comportements… Les relations, elles aussi, varient selon les lieux : tutoiement pour marquer la parité ou au contraire voussoiement connoté avec respect et distance, contacts plus ou moins physiques (main sur l’épaule), modes de présentation, attitudes des accueillants (de nombreuses structures s’affichent en vitrine sur la rue)…

Une conclusion : « Si on veut faire du travail en profondeur, et on le veut, il faut s’installer dans une durée et surtout pas dans un temps limité par une prescription économique ou éducative. Cette obligation ressort de toutes les rencontres »… [2]

Dans un Document de réflexion partenariale menée dans le cadre du Comité national de l’accueil des personnes en difficulté, intitulé Squats et habitat de fortune, la DAS publiait, l’an dernier, un certain nombre d’observations éclairantes. La présence de groupes de jeunes squatters y apparaissait comme « l’élément le plus nouveau » : « Dans les Hauts-de-Seine », rapporte ainsi l’écrit, « le Samu social s’est rendu dans une vingtaine de lieux squattés. Quatre-vingts personnes y ont été rencontrées. Parmi elles, se trouvaient une vingtaine d’enfants. La directrice d’Emmaüs-Alternatives a rapporté la présence de nombreuses femmes avec enfants vivant en squat (…) ». Le trait commun relevé chez tous ces jeunes gens est « leur rejet des institutions sociales, centres d’accueil d’urgence et CHRS notamment. Pour beaucoup, ce rejet des institutions sociales s’ancre dans un passé institutionnel douloureux. Pour d’autres, c’est le refus du mode de fonctionnement des centres qui les éloignent radicalement de l’offre d’accueil ».

Un autre fait émerge, dont l’importance n’est pas négligeable : « Le fait que plusieurs personnes auditionnées par le groupe de travail soient des ex-squatters reconvertis aujourd’hui dans l’intervention sociale en direction des squats, témoigne des potentialités non négligeables de certains de ces jeunes, sous réserve que les services sociaux ou les associations sachent les aborder » ; globalement, trois types de squats étaient repérés : ceux de « l’extrême misère » (hommes seuls, souvent d’un certain âge), ceux « marqués par la violence, la délinquance et les toxicomanies » (jeunes, mouvants, impénétrables) et ceux « ouverts à une intervention sociale à caractère individuel ou collectif » (stabilisés, manifestant une certaine solidarité, avec parfois des ambitions artistiques ou une définition alternative).

Quelques recommandations étaient émises : aller dans les squats, ne pas les légaliser, maintenir l’accès à l’eau, développer un accompagnement social individuel inconditionnel, favoriser un accompagnement social collectif conditionnel, impliquer les squatters dans la conduite des actions, mener une action partenariale, mobiliser les outils du droit au logement et à l’insertion.

Mais sur l’errance proprement dite, une question apparaît de plus en plus récurrente : les juges des enfants confient parfois à certaines structures, genre Point Jeune, des mineurs, au moyen d’ordonnances de placement provisoire (OPP) au titre de personne digne de confiance. Certains rapports d’activité ou présentations de structures indiquent parfois clairement que les accueils de mineurs se font en accord avec les procureurs, des « franchises » étant consenties oralement. Tout cela ne satisfait pas tous les professionnels dont les structures se trouvent face à ces impératifs d’accueil. Alors ceux-ci, de différents horizons, appellent à une meilleure reconnaissance de leur action (voir encadré). À suivre, le débat est lancé.

Joël Plantet

[1] Ceméa – 24, rue Marc Seguin – 75883 Paris. Tél. 01 53 26 24 24. Le n°84 de Vie sociale et Traitement 4e trimestre 1999 présente un dossier intitulé Avec l’errance. D’autre part, un film sur l’errance, Si le soleil leur revenait (titre provisoire)

[2] Les comptes rendus des travaux départementaux sont disponibles à la DAS (bureau DSF2) – Tél. 01 44 36 96 27.


Un film sur l’errance

À l’initiative des Ceméa, un film et une série de documents audiovisuels pour la formation des intervenants sociaux sont actuellement en cours de montage, phase finale avant mise à disposition des publics.

Le premier documentaire, intitulé Si le soleil leur revenait (titre encore provisoire), d’une durée de 52 minutes (1), sera diffusé dans les mois qui viennent sur un réseau de télévision nationale. Il a été réalisé par deux cinéastes, Arnaud Soulier et Sabrina Malek, et le tournage s’est étendu sur plus d’un an. Le tout est construit autour de l’« errance active », et de la sortie de la zone. Des jeunes ont été rencontrés, à raison de plusieurs rencontres dans l’année chacun, à Niort, Limoges ou Le Puy, leurs paroles et leurs actes filmés.

Parallèlement, sous forme de vidéocassettes et d’une mallette pédagogique, des sujets seront spécifiquement remontés, sur des thématiques ciblées (argent, santé, travail…). Ils seront à disposition des travailleurs sociaux, des différents intervenants — dont les élus locaux —, des institutions accueillant des publics allocataires du RMI, mais aussi des publics en grande difficulté ou des jeunes en errance.

Sous les deux formes, ces documents témoigneront d’une réalité sociale — celle de jeunes en très grande difficulté —, mais participeront aussi à la prise en compte d’actions de prévention ou d’accompagnement dans les politiques publiques, et proposeront des outils d’information, de sensibilisation et de formation aux divers intervenants.

(1) S’adresser aux Ceméa – 24 rue Marc Seguin – 75883 Paris. Tél. 01 53 26 24 24. Responsable de l’action : Christian Gautellier.


Le Drop-In, nouveau concept

À l’origine (1984), structure de prévention spécialisée en centre ville à Troyes, Clin d’œil a fait émerger, au fur et à mesure des années, de nouveaux besoins ; aujourd’hui, le service travaille dans trois directions : il gère un point-rencontre pour les 18-25 ans, mais aussi des éducateurs de rue (sans local), et un pôle hébergement-logement, d’une trentaine d’appartements et de 13 chambres d’hôtels réservées à l’année. Drop in, in english, c’est entrer en passant : « Il est ici question », expose Philippe Cany, responsable du service troyen qui a introduit le mot — en provenance de certaines associations humanitaires — dans notre secteur, « de mobiliser un local et un hébergement dans lequel le jeune peut entrer en sachant qu’il pourra en sortir tout aussi rapidement. Dans cette perspective, il faut admettre que l’errance psychologique ne permet pas au jeune de se stabiliser et se fixer dans un lieu trop « contenant » si la possibilité d’en partir et d’en sortir ne lui est pas d’emblée permise en même temps que lui est proposé l’accueil ». Un appartement sera donc réservé pour cet accueil en urgence et, plus globalement, le lieu sera aménagé et organisé dans l’idée de pouvoir y « entrer en passant ». Mais cet accueil se veut à « bas seuil » : n’est pas exigée à l’entrée dans le lieu, par exemple, une carte d’identité pour vérification de l’âge ; se pose donc la question de l’hébergement des mineurs. Il s’agira ici alors d’avoir la possibilité d’héberger en urgence un jeune, pour 48 ou 72 heures, muni par exemple d’un accord tacite du procureur dispensant du signalement, avec davantage l’idée de « dégonfler une situation de crise dans l’idée du rétablissement du lien, avec le lieu duquel le jeune est parti (parents, foyers…) que de travailler sur un long terme et sur une rupture plus engagée » ; un éducateur sera repère permanent, joignable à distance et « contactable sur une plage horaire la plus importante possible, pour n’importe quel mineur quels que soient son état, sa situation, la régularité de son appel et le lieu où il se trouve. Il s’agit dans ce cas de travailler sur l’idée de la balise ». L’ordonnance de placement provisoire (OPP) peut aider à formaliser cet accueil, mais la formule reste exceptionnelle : « Trois en dix ans », résume le directeur de Clin d’œil. « On peut cependant rêver », attend-il, « à une reconnaissance et une formalisation de ces pratiques : par exemple la reconnaissance que toute structure éducative d’intervention sociale peut accueillir un mineur sur une franchise de quelques jours et nuits, la possibilité pour ces structures de rester les référents directs de ces jeunes, si ceux-ci le souhaitent, une fois qu’une mesure de signalement est engagée et qu’un suivi paraît nécessaire, ceci bien entendu en relation avec l’aide sociale à l’enfance ».


Au commencement était le vagabondage

Une première définition avait été donnée par le législateur en 1701 : « Déclarons vagabond et gens sans aveu (entendre sans attache) ceux qui n’ont ni profession ni métier, ni domicile certain, ni lieu pour subsister, et qui ne sont avoués et ne peuvent certifier de leur bonne vie et mœurs par personne de bonne foi », ainsi que le rappelle Marie-Anne Boyer, lauréate du Prix Sauvegarde de l’enfance 1999 pour son mémoire d’assistanat de service social intitulé Errance dans la ville – Les jeunes en errance de 18 à 25 ans : quel accompagnement social, quelles adaptations ? [1]

Mais l’errance, « phénomène permanent au cours des siècles dans l’Histoire de la France », relève l’auteur, n’a pas toujours eu de connotation négative : dans l’Antiquité grecque, elle était ainsi une « forme d’existence sociale nécessaire au bien-être de la cité » ; au moyen âge, une intense circulation en Europe, et la prise en charge par l’Église du vagabondage favorise les enrichissements culturels ; mais à compter de la fin du XIVe siècle, s’installe de plus en plus le principe de justification de tout déplacement, qui débouchera, deux cents ans plus tard, sur la notion de délit de vagabondage.

« Aujourd’hui des termes comme routard, errant, SDF ont remplacé celui de vagabond devenu désuet dans notre langage courant. Changement de terminologie qui annonce un changement de regard, une autre prise en compte », observe l’assistante sociale avant de détailler les politiques sociales en faveur des jeunes : protection administrative et judiciaire des jeunes majeurs, fonds d’aide aux jeunes (FAJ), revenu minimum d’insertion, aides au logement, dispositifs d’insertion par l’emploi (la liste de ces vingt dernières années en est impressionnante), jusqu’à l’apparition, en 1998, de la loi de lutte contre les exclusions, instaurant elle aussi de nouvelles mesures en faveur des jeunes.

L’auteur fait alors l’hypothèse suivante : « Pour des jeunes en situation d’errance qui ont un mode de vie éclaté, déstructuré, il est nécessaire que les services sociaux répondent par un accompagnement social global, ce qui implique un référent unique, interlocuteur privilégié, qui s’appuie sur un réseau partenarial développé. Cela passe par l’écoute attentive d’une situation unique afin de proposer une réponse personnalisée. Ce mode de prise en charge pourra offrir aux jeunes en errance une passerelle entre leur mode de vie et le fonctionnement sociétal ».

[1] Voir la revue Sauvegarde de l’Enfance n°5 (1999), L’errance des jeunes, à demander à L’Expansion scientifique Publications 23 rue Linois – 75724 Paris cedex 15. Tél. 01 45 58 98 88.


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