![]() |
||
Mi-juillet 1999, en marge du festival Les vieilles charrues de Carhaix, quelques intervenants avaient remarqué que deux grands champs, « investis par la zone et les ravers », étaient devenus « des lieux de fête dans la fête », avec abondance de stupéfiants, « sans quaucune intervention préventive et daccompagnement soit mise en place, quil sagisse daiguiller les plus jeunes vers le camping officiel ou de porter secours à ceux qui ont mal supporté la prise de divers produits » (in Bulletin national Ceméa, De festivals en ferias, retours sur lannée 1999) ; des propositions pour lété 2000 où un afflux encore plus important est attendu furent alors émises, surlignant la nécessité impérieuse de mise en place dune organisation sanitaire en ces endroits, de présence éducative assurée 24 heures sur 24 par « des professionnels de jeunesse et de travail social », mais aussi dune « visibilité dissuasive des forces de lordre » pour « lutter contre lillusion du développement dune zone de non-droit »
Face à lerrance des jeunes, et depuis quelques années, des travaux et des actions ont été menés (voir Lien Social n° 385) ; F. Chobeaux et M. Hirtz, des Ceméa [1], recensent pour le ministère de lEmploi et de la Solidarité (Direction de laction sociale), en 1998, dans une recherche intitulée Accueillir lerrance, un certain nombre de pratiques de terrain : de Nice à Metz, de Troyes à Toulouse, dix-huit différentes visites de terrain font apparaître les « précarités (des financements publics), incertitudes (sur la durée), jonglages (institutionnel et financier) » des accompagnements ; une grande palette dintervenants salariés et bénévoles, diplômés ou non est observée ; limportance du réseau est relevée ; les démarches daccueil représentent divers degrés de tolérance quant à létat dalcoolisation accepté, à lacceptation des chiens ou de certains comportements Les relations, elles aussi, varient selon les lieux : tutoiement pour marquer la parité ou au contraire voussoiement connoté avec respect et distance, contacts plus ou moins physiques (main sur lépaule), modes de présentation, attitudes des accueillants (de nombreuses structures saffichent en vitrine sur la rue)
Une conclusion : « Si on veut faire du travail en profondeur, et on le veut, il faut sinstaller dans une durée et surtout pas dans un temps limité par une prescription économique ou éducative. Cette obligation ressort de toutes les rencontres » [2]
Dans un Document de réflexion partenariale menée dans le cadre du Comité national de laccueil des personnes en difficulté, intitulé Squats et habitat de fortune, la DAS publiait, lan dernier, un certain nombre dobservations éclairantes. La présence de groupes de jeunes squatters y apparaissait comme « lélément le plus nouveau » : « Dans les Hauts-de-Seine », rapporte ainsi lécrit, « le Samu social sest rendu dans une vingtaine de lieux squattés. Quatre-vingts personnes y ont été rencontrées. Parmi elles, se trouvaient une vingtaine denfants. La directrice dEmmaüs-Alternatives a rapporté la présence de nombreuses femmes avec enfants vivant en squat ( ) ». Le trait commun relevé chez tous ces jeunes gens est « leur rejet des institutions sociales, centres daccueil durgence et CHRS notamment. Pour beaucoup, ce rejet des institutions sociales sancre dans un passé institutionnel douloureux. Pour dautres, cest le refus du mode de fonctionnement des centres qui les éloignent radicalement de loffre daccueil ».
Un autre fait émerge, dont limportance nest pas négligeable : « Le fait que plusieurs personnes auditionnées par le groupe de travail soient des ex-squatters reconvertis aujourdhui dans lintervention sociale en direction des squats, témoigne des potentialités non négligeables de certains de ces jeunes, sous réserve que les services sociaux ou les associations sachent les aborder » ; globalement, trois types de squats étaient repérés : ceux de « lextrême misère » (hommes seuls, souvent dun certain âge), ceux « marqués par la violence, la délinquance et les toxicomanies » (jeunes, mouvants, impénétrables) et ceux « ouverts à une intervention sociale à caractère individuel ou collectif » (stabilisés, manifestant une certaine solidarité, avec parfois des ambitions artistiques ou une définition alternative).
Quelques recommandations étaient émises : aller dans les squats, ne pas les légaliser, maintenir laccès à leau, développer un accompagnement social individuel inconditionnel, favoriser un accompagnement social collectif conditionnel, impliquer les squatters dans la conduite des actions, mener une action partenariale, mobiliser les outils du droit au logement et à linsertion.
Mais sur lerrance proprement dite, une question apparaît de plus en plus récurrente : les juges des enfants confient parfois à certaines structures, genre Point Jeune, des mineurs, au moyen dordonnances de placement provisoire (OPP) au titre de personne digne de confiance. Certains rapports dactivité ou présentations de structures indiquent parfois clairement que les accueils de mineurs se font en accord avec les procureurs, des « franchises » étant consenties oralement. Tout cela ne satisfait pas tous les professionnels dont les structures se trouvent face à ces impératifs daccueil. Alors ceux-ci, de différents horizons, appellent à une meilleure reconnaissance de leur action (voir encadré). À suivre, le débat est lancé.
Joël Plantet
[1] Ceméa 24, rue Marc Seguin 75883 Paris. Tél. 01 53 26 24 24. Le n°84 de Vie sociale et Traitement 4e trimestre 1999 présente un dossier intitulé Avec lerrance. Dautre part, un film sur lerrance, Si le soleil leur revenait (titre provisoire)
[2] Les comptes rendus des travaux départementaux sont disponibles à la DAS (bureau DSF2) Tél. 01 44 36 96 27.

Un film sur lerrance
À linitiative des Ceméa, un film et une série de documents audiovisuels pour la formation des intervenants sociaux sont actuellement en cours de montage, phase finale avant mise à disposition des publics.
Le premier documentaire, intitulé Si le soleil leur revenait (titre encore provisoire), dune durée de 52 minutes (1), sera diffusé dans les mois qui viennent sur un réseau de télévision nationale. Il a été réalisé par deux cinéastes, Arnaud Soulier et Sabrina Malek, et le tournage sest étendu sur plus dun an. Le tout est construit autour de l« errance active », et de la sortie de la zone. Des jeunes ont été rencontrés, à raison de plusieurs rencontres dans lannée chacun, à Niort, Limoges ou Le Puy, leurs paroles et leurs actes filmés.
Parallèlement, sous forme de vidéocassettes et dune mallette pédagogique, des sujets seront spécifiquement remontés, sur des thématiques ciblées (argent, santé, travail ). Ils seront à disposition des travailleurs sociaux, des différents intervenants dont les élus locaux , des institutions accueillant des publics allocataires du RMI, mais aussi des publics en grande difficulté ou des jeunes en errance.
Sous les deux formes, ces documents témoigneront dune réalité sociale celle de jeunes en très grande difficulté , mais participeront aussi à la prise en compte dactions de prévention ou daccompagnement dans les politiques publiques, et proposeront des outils dinformation, de sensibilisation et de formation aux divers intervenants.
(1) Sadresser aux Ceméa 24 rue Marc Seguin 75883 Paris. Tél. 01 53 26 24 24. Responsable de laction : Christian Gautellier.
À lorigine (1984), structure de prévention spécialisée en centre ville à Troyes, Clin dil a fait émerger, au fur et à mesure des années, de nouveaux besoins ; aujourdhui, le service travaille dans trois directions : il gère un point-rencontre pour les 18-25 ans, mais aussi des éducateurs de rue (sans local), et un pôle hébergement-logement, dune trentaine dappartements et de 13 chambres dhôtels réservées à lannée. Drop in, in english, cest entrer en passant : « Il est ici question », expose Philippe Cany, responsable du service troyen qui a introduit le mot en provenance de certaines associations humanitaires dans notre secteur, « de mobiliser un local et un hébergement dans lequel le jeune peut entrer en sachant quil pourra en sortir tout aussi rapidement. Dans cette perspective, il faut admettre que lerrance psychologique ne permet pas au jeune de se stabiliser et se fixer dans un lieu trop « contenant » si la possibilité den partir et den sortir ne lui est pas demblée permise en même temps que lui est proposé laccueil ». Un appartement sera donc réservé pour cet accueil en urgence et, plus globalement, le lieu sera aménagé et organisé dans lidée de pouvoir y « entrer en passant ». Mais cet accueil se veut à « bas seuil » : nest pas exigée à lentrée dans le lieu, par exemple, une carte didentité pour vérification de lâge ; se pose donc la question de lhébergement des mineurs. Il sagira ici alors davoir la possibilité dhéberger en urgence un jeune, pour 48 ou 72 heures, muni par exemple dun accord tacite du procureur dispensant du signalement, avec davantage lidée de « dégonfler une situation de crise dans lidée du rétablissement du lien, avec le lieu duquel le jeune est parti (parents, foyers ) que de travailler sur un long terme et sur une rupture plus engagée » ; un éducateur sera repère permanent, joignable à distance et « contactable sur une plage horaire la plus importante possible, pour nimporte quel mineur quels que soient son état, sa situation, la régularité de son appel et le lieu où il se trouve. Il sagit dans ce cas de travailler sur lidée de la balise ». Lordonnance de placement provisoire (OPP) peut aider à formaliser cet accueil, mais la formule reste exceptionnelle : « Trois en dix ans », résume le directeur de Clin dil. « On peut cependant rêver », attend-il, « à une reconnaissance et une formalisation de ces pratiques : par exemple la reconnaissance que toute structure éducative dintervention sociale peut accueillir un mineur sur une franchise de quelques jours et nuits, la possibilité pour ces structures de rester les référents directs de ces jeunes, si ceux-ci le souhaitent, une fois quune mesure de signalement est engagée et quun suivi paraît nécessaire, ceci bien entendu en relation avec laide sociale à lenfance ».
Une première définition avait été donnée par le législateur en 1701 : « Déclarons vagabond et gens sans aveu (entendre sans attache) ceux qui nont ni profession ni métier, ni domicile certain, ni lieu pour subsister, et qui ne sont avoués et ne peuvent certifier de leur bonne vie et murs par personne de bonne foi », ainsi que le rappelle Marie-Anne Boyer, lauréate du Prix Sauvegarde de lenfance 1999 pour son mémoire dassistanat de service social intitulé Errance dans la ville Les jeunes en errance de 18 à 25 ans : quel accompagnement social, quelles adaptations ? [1]
Mais lerrance, « phénomène permanent au cours des siècles dans lHistoire de la France », relève lauteur, na pas toujours eu de connotation négative : dans lAntiquité grecque, elle était ainsi une « forme dexistence sociale nécessaire au bien-être de la cité » ; au moyen âge, une intense circulation en Europe, et la prise en charge par lÉglise du vagabondage favorise les enrichissements culturels ; mais à compter de la fin du XIVe siècle, sinstalle de plus en plus le principe de justification de tout déplacement, qui débouchera, deux cents ans plus tard, sur la notion de délit de vagabondage.
« Aujourdhui des termes comme routard, errant, SDF ont remplacé celui de vagabond devenu désuet dans notre langage courant. Changement de terminologie qui annonce un changement de regard, une autre prise en compte », observe lassistante sociale avant de détailler les politiques sociales en faveur des jeunes : protection administrative et judiciaire des jeunes majeurs, fonds daide aux jeunes (FAJ), revenu minimum dinsertion, aides au logement, dispositifs dinsertion par lemploi (la liste de ces vingt dernières années en est impressionnante), jusquà lapparition, en 1998, de la loi de lutte contre les exclusions, instaurant elle aussi de nouvelles mesures en faveur des jeunes.
Lauteur fait alors lhypothèse suivante : « Pour des jeunes en situation derrance qui ont un mode de vie éclaté, déstructuré, il est nécessaire que les services sociaux répondent par un accompagnement social global, ce qui implique un référent unique, interlocuteur privilégié, qui sappuie sur un réseau partenarial développé. Cela passe par lécoute attentive dune situation unique afin de proposer une réponse personnalisée. Ce mode de prise en charge pourra offrir aux jeunes en errance une passerelle entre leur mode de vie et le fonctionnement sociétal ».
[1] Voir la revue Sauvegarde de lEnfance n°5 (1999), Lerrance des jeunes, à demander à LExpansion scientifique Publications 23 rue Linois 75724 Paris cedex 15. Tél. 01 45 58 98 88.
| Revenir à l'index, à la page de garde. |
Droits de reproduction et de diffusion réservés; © Lien Social 2000 |