Numéro 538, 6 juillet 2000

Et si l’errance chez les jeunes n’était qu’un moindre mal ?

Il est intéressant d’observer ce que les errants de 18-25 ans pensent. Une majorité d’entre eux disent s’en aller de chez leurs parents soit parce qu’ils en ont marre, soit parce qu’ils sont en conflit, notamment avec leur père. Et partir de quelque part où existe un repère, c’est quand même un bon point de départ. Nombre d’entre eux pourront dire à un moment ça suffit, j’arrête. Ils auront alors souvent fini de voyager, ils auront grandi. Et probablement sauront-ils désormais s’adapter à une situation professionnelle. Ils ont en tout cas, potentiellement, beaucoup plus de perspectives que les « immobiles » de bas d’immeubles qui eux ne sont plus en mouvement.


Entretien

Patrick Rouyer est délégué régional Ile de France de la FNARS. Il a été pendant plusieurs années directeur à l’ANRS, une structure et un point d’accueil pour les jeunes en errance dans la ville de Paris.

Les jeunes en errance seraient, d’après vous, moins en difficulté que certains jeunes des quartiers difficiles. Pouvez vous nous expliquer ?

Il est intéressant d’observer ce que disent les jeunes issus de l’errance. Une majorité d’entre eux disent partir de chez leurs parents soit parce qu’ils en ont marre, soit parce qu’ils sont en conflit, notamment avec leur père. Partir de quelque part, c’est quand même un bon point de départ. Pour ceux qui restent, il n’est pas évident qu’il y ait encore quelques points de repères. Dans ce que j’ai vu, les jeunes qui partent de quelque part peuvent souvent s’appuyer sur un père. C’est souvent sous forme de conflit, parfois aigu. Exemple : « Je m’en vais parce que mon père m’a mis dehors, parce que je ne le supporte plus ». Certains partent parce qu’ils voient que la famille ne peut plus assumer financièrement leur charge. On entend ainsi : « Je m’en vais parce que ça fait une bouche de moins à nourrir ». Sous entendu, bouche à nourrir par le père qui a charge d’apporter subsistance à la famille. En partant, le jeune rend en quelque sorte aussi service à son père qui est dans une situation difficile avec lui.
L’opposé de l’errance c’est l’immobilité. Or, je pense qu’en matière de mouvement, les jeunes de banlieue sont beaucoup plus handicapés que les jeunes de l’errance qui eux sont mieux dans leur époque. C’est-à-dire une époque qui demande que l’on bouge, que l’on s’adapte sans cesse aux nouvelles situations. En ce sens, oui, les jeunes issus de l’errance sont mieux armés. Notamment quand ils ont à faire face au monde du travail. Ils ont en général beaucoup plus de perspectives que les « immobiles de bas d’immeubles » qui eux ne sont plus en mouvement.

À quel moment mettent-ils un terme à leur errance ?

Nombre d’entre eux disent à un moment donné : « Ça suffit j’en ai marre, j’arrête ». Ce moment donné peut être repérable soit par un retour en famille avec des phrases du style : « Il y a longtemps que je n’ai pas vu ma mère » ou des réflexions s’y rapprochant. Il y a aussi la stabilisation du jeune avec une copine, ou la perspective d’une naissance d’enfant dont il se reconnaît la paternité. Mais cela peut aussi être plus simplement une rencontre avec un emploi : « J’ai un boulot et celui là, je ne veux pas le perdre… »

Peut-on comparer ces jeunes à ceux qui dans les années 70 partaient à l’étranger ou au phénomène des routards ?

Je crois que cette comparaison serait réductrice. Ma référence c’est le XXe arrondissement de Paris, soit l’équivalent d’une ville comme Lille. Ce que l’on a pu constater chez les jeunes errants, c’est qu’ils se déplaçaient relativement peu. Or ce qui caractérise un peu notre époque, ce sont les déplacements et la vitesse. A priori les jeunes « bourgeois » se déplacent plus que les jeunes errants. Il n’est plus rare qu’un jeune de classe moyenne aille passer des vacances aux États Unis. C’est tout de même exceptionnel qu’un jeune errant aille se balader en dehors des frontières. Les temps de l’errance sont bien plus courts que les temps de voyage utilisés par les jeunes intégrés des familles de classes moyennes. Pourtant dans ce qui est dit de l’errance, c’est d’abord le déplacement et le mouvement. C’est un mouvement beaucoup plus lent que celui géré par des jeunes qui sont socialement intégrés. D’une certaine façon l’errance est liée à la façon de vivre des années 90 ou 2000. Elle est contemporaine.

Et pour les jeunes de banlieue ?

Mes collègues qui travaillent en banlieue disent que les pères sont absents. Il n’y a plus de père pour dire à un gamin qui traîne dans une cage d’escalier : « Ça suffit tu rentres à la maison ». Les pères sont là mais totalement absents. Ils n’interviennent plus sur la vie des enfants qui peuvent faire n’importe quoi dans leur cité. Quand on part, c’est au moins quand il y a eu une intervention. En ce sens, je pense que les jeunes de banlieue sont beaucoup plus en manque et en difficulté. L’errance telle qu’elle se développe c’est d’abord une tendance contemporaine. C’est une façon de grandir, c’est aussi une façon de voyager. Le téléphone portable permet de se balader d’un point à un autre en tout temps et en tout lieu. C’est moderne et relativement nouveau. Errer est aussi en quelque sorte une manière moderne d’être jeune, d’être dans son temps et inscrit dans le début de ce siècle.

Autrement dit des jeunes sans trop de problème ?

Je ne veux surtout pas dire cela. Le principal enseignement que tirent les jeunes de leur passage dans la rue, c’est d’abord l’expression de la loi du plus fort et du chacun pour soi. Nous n’avons pas à en être fiers ! Et nous pouvons être inquiets pour une société qui ne se préoccupe plus des jeunes et de transmettre ses valeurs. Trop souvent les dispositifs liés à l’errance sont dans l’urgence sociale, ou alors, et c’est une tendance de plus en plus forte, ce sont des dispositifs territorialisés, ce qui pose la question de l’équité dans l’expression de la solidarité.

Propos recueillis par Didier Dubasque


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