![]() |
||
Les jeunes en errance seraient, daprès vous, moins en difficulté que certains jeunes des quartiers difficiles. Pouvez vous nous expliquer ?
Il est intéressant dobserver ce que disent les jeunes issus de lerrance. Une majorité dentre eux disent partir de chez leurs parents soit parce quils en ont marre, soit parce quils sont en conflit, notamment avec leur père. Partir de quelque part, cest quand même un bon point de départ. Pour ceux qui restent, il nest pas évident quil y ait encore quelques points de repères. Dans ce que jai vu, les jeunes qui partent de quelque part peuvent souvent sappuyer sur un père. Cest souvent sous forme de conflit, parfois aigu. Exemple : « Je men vais parce que mon père ma mis dehors, parce que je ne le supporte plus ». Certains partent parce quils voient que la famille ne peut plus assumer financièrement leur charge. On entend ainsi : « Je men vais parce que ça fait une bouche de moins à nourrir ». Sous entendu, bouche à nourrir par le père qui a charge dapporter subsistance à la famille. En partant, le jeune rend en quelque sorte aussi service à son père qui est dans une situation difficile avec lui.
Lopposé de lerrance cest limmobilité. Or, je pense quen matière de mouvement, les jeunes de banlieue sont beaucoup plus handicapés que les jeunes de lerrance qui eux sont mieux dans leur époque. Cest-à-dire une époque qui demande que lon bouge, que lon sadapte sans cesse aux nouvelles situations. En ce sens, oui, les jeunes issus de lerrance sont mieux armés. Notamment quand ils ont à faire face au monde du travail. Ils ont en général beaucoup plus de perspectives que les « immobiles de bas dimmeubles » qui eux ne sont plus en mouvement.
À quel moment mettent-ils un terme à leur errance ?
Nombre dentre eux disent à un moment donné : « Ça suffit jen ai marre, jarrête ». Ce moment donné peut être repérable soit par un retour en famille avec des phrases du style : « Il y a longtemps que je nai pas vu ma mère » ou des réflexions sy rapprochant. Il y a aussi la stabilisation du jeune avec une copine, ou la perspective dune naissance denfant dont il se reconnaît la paternité. Mais cela peut aussi être plus simplement une rencontre avec un emploi : « Jai un boulot et celui là, je ne veux pas le perdre »
Peut-on comparer ces jeunes à ceux qui dans les années 70 partaient à létranger ou au phénomène des routards ?
Je crois que cette comparaison serait réductrice. Ma référence cest le XXe arrondissement de Paris, soit léquivalent dune ville comme Lille. Ce que lon a pu constater chez les jeunes errants, cest quils se déplaçaient relativement peu. Or ce qui caractérise un peu notre époque, ce sont les déplacements et la vitesse. A priori les jeunes « bourgeois » se déplacent plus que les jeunes errants. Il nest plus rare quun jeune de classe moyenne aille passer des vacances aux États Unis. Cest tout de même exceptionnel quun jeune errant aille se balader en dehors des frontières. Les temps de lerrance sont bien plus courts que les temps de voyage utilisés par les jeunes intégrés des familles de classes moyennes. Pourtant dans ce qui est dit de lerrance, cest dabord le déplacement et le mouvement. Cest un mouvement beaucoup plus lent que celui géré par des jeunes qui sont socialement intégrés. Dune certaine façon lerrance est liée à la façon de vivre des années 90 ou 2000. Elle est contemporaine.
Et pour les jeunes de banlieue ?
Mes collègues qui travaillent en banlieue disent que les pères sont absents. Il ny a plus de père pour dire à un gamin qui traîne dans une cage descalier : « Ça suffit tu rentres à la maison ». Les pères sont là mais totalement absents. Ils ninterviennent plus sur la vie des enfants qui peuvent faire nimporte quoi dans leur cité. Quand on part, cest au moins quand il y a eu une intervention. En ce sens, je pense que les jeunes de banlieue sont beaucoup plus en manque et en difficulté. Lerrance telle quelle se développe cest dabord une tendance contemporaine. Cest une façon de grandir, cest aussi une façon de voyager. Le téléphone portable permet de se balader dun point à un autre en tout temps et en tout lieu. Cest moderne et relativement nouveau. Errer est aussi en quelque sorte une manière moderne dêtre jeune, dêtre dans son temps et inscrit dans le début de ce siècle.
Autrement dit des jeunes sans trop de problème ?
Je ne veux surtout pas dire cela. Le principal enseignement que tirent les jeunes de leur passage dans la rue, cest dabord lexpression de la loi du plus fort et du chacun pour soi. Nous navons pas à en être fiers ! Et nous pouvons être inquiets pour une société qui ne se préoccupe plus des jeunes et de transmettre ses valeurs. Trop souvent les dispositifs liés à lerrance sont dans lurgence sociale, ou alors, et cest une tendance de plus en plus forte, ce sont des dispositifs territorialisés, ce qui pose la question de léquité dans lexpression de la solidarité.
Propos recueillis par Didier Dubasque
| Revenir à l'index, à la page de garde. |
Droits de reproduction et de diffusion réservés; © Lien Social 2000 |