Numéro 537, 29 juin 2000

La prévention psychosociale précoce : une réponse efficace à la violence

Intervenir dès le plus jeune âge, impliquer l’enfant et les adultes qui l’entourent, confier cette mission à des personnels hautement qualifiés, autant d’attitudes qui permettent de lutter contre les comportements violents. Et cela est payant : des études démontrent que pour 1 franc dépensé à prévenir, on économise finalement... 7 francs. On peut ainsi, raisonnablement affirmer que si les programmes de prévention étaient appliqués on observerait une diminution d’au moins 50 % de la violence . Vraiment pas de quoi se laisser aller à la fatalité


On peut prévenir les risques de comportements criminels, en intervenant de façon précoce sur les enfants affirme Robert Cario, maître de conférence en sciences criminelles comparées à l’université de Pau [1]. Oui, affirme un comité d’experts du Conseil de l’Europe [2]. De quoi aller y voir de plus près. Alors qu’on commence seulement à en parler aujourd’hui en France, c’est dès les années 60 que l’Amérique du Nord s’est intéressée à cette question. Des évaluations scientifiques ont pu déterminer avec précision l’efficience (ou la non-efficience) des actions engagées. Ainsi, rien qu’aux USA, plus de 500 programmes de prévention du crime ont ainsi été jaugés. Ce qui apparaît pertinent, c’est ce qui contribue à réduire les facteurs de risque et à favoriser les facteurs de protection.

Parmi les facteurs de risque, on évoque avant tout les lieux de socialisation défaillants. C’est d’abord la famille qui peut présenter des caractéristiques problématiques : pauvreté économique, faible niveau d’instruction, pratiques symboliques pauvres, instabilité ou absence d’activité professionnelle, violence de toute nature, handicaps psychologiques ou psychiatriques, crise du lien conjugal, consommation de produits toxiques, délinquances des parents ou de la fratrie, absence de cadre structurant… C’est ensuite le milieu scolaire où peuvent se manifester un échec, des redoublements répétés, un absentéisme fréquent, des comportements perturbateurs, mais aussi un encadrement élitiste, des enseignants inaccessibles, une discipline non maîtrisée ou des classes surchargées… Du côté du groupe de pairs, il peut y avoir une fréquentation de jeunes marginaux hostiles à la société, de délinquants ou encore de lieux de loisirs non surveillés où les jeunes se trouvent livrés à eux-mêmes… Enfin, il faut aussi tenir compte des caractéristiques personnelles du sujet : difficulté à entrer en relation avec l’autre, absence de repères généalogiques structurants, impulsivité, faible contrôle de soi, hyperactivité, goût du risque, communication verbale inférieure à la moyenne, toxicomanies, plaintes somatiques, dépression, tentatives de suicide, délinquance précoce, problèmes de santé mentale ou physique, appartenance à une minorité…

Parmi les facteurs de protection, à présent, on repère facilement des éléments tels être l’aîné de la famille, appartenir à une famille peu nombreuse, jouir d’une réelle affection de la part de parents qui portent un intérêt et une attention soutenus et assument une éducation réglée sur des principes clairs et des sanctions cohérentes, hors de tout autoritarisme, avoir une mère en bonne santé, et l’un au moins des parents qui travaille, bénéficier de la protection d’un adulte auquel on est particulièrement attaché, des compétences cognitives et sociales élevées, un environnement scolaire intégrateur… Il n’existe aucune espèce de déterminisme : on trouvera toujours des sujets particulièrement bien dotés dans leur enfance qui dérapent à l’âge adulte et inversement d’autres très vulnérabilisés par les conditions de leur petite enfance, qui s’en sortent très bien. On peut simplement affirmer que la multiplication des facteurs de risque ou des facteurs de protection peut contribuer à une plus ou moins grande résistance face à l’adoption d’attitudes criminelles. D’où l’intérêt de repérer les programmes qui peuvent contribuer à minorer les premiers et majorer les seconds.
C’est d’abord des visites à domicile effectuées quand l’enfant est en bas âge par des professionnels qualifiés (travailleurs sociaux, puéricultrices, infirmiers…) : conseils pré et post-natals, soutien, aide et formation des parents à la prise en charge de leurs gamins. Des évaluations de ce type de programme, appliqué à des populations en grande difficulté, ont permis de déterminer, après 15 ans d’intervention, une diminution de 79 % de la maltraitance dont les enfants pouvaient être victimes, de 69 % du nombre de mères arrêtées par les services de police, et une diminution de 22 % (groupe de contrôle non pris en charge) à 6 % des adolescents condamnés. Le succès de cette action est à relier à son contenu centré sur une participation dynamique des intéressés, à son inscription dans les réalités de leur environnement familial, culturel et social et à la globalisation des problèmes à affronter autour d’une pédagogie de la responsabilité.
Ce sont ensuite les programmes de formation parentale, voire de thérapie familiale qui valorisent les compétences éducatives en matière de soins et de protection. Il s’agit d’aider les parents à réagir d’une manière plus constructive, à avoir recours à une discipline moins sévère, mais plus régulière et à éviter les situations qui précipitent les conflits. Sans oublier l’apprentissage de la manière d’aider les enfants à utiliser des méthodes de maîtrise de la colère et de résolution de problèmes par des voies non-violentes.
Ce sont encore les changements organisationnels de l’école destinés à améliorer la clarté des règles et la régularité avec laquelle elles sont appliquées, l’apprentissage en coopération, une vérification fréquente du travail des élèves, l’instauration d’un tutorat scolaire, une extension des activités non-obligatoires et d’autres mesures visant à améliorer la motivation et la participation, les élèves se sentant alors soutenus tant du point de vue émotionnel qu’éducatif.
C’est aussi tout ce qui va favoriser le partenariat entre les parents et l’école. La famille est alors largement associée à la vie de l’école, cette dernière s’engageant à aider les parents à épauler leurs enfants dans leurs compétences d’apprentissage des savoirs. Il n’y a plus dès lors une opposition entre ceux qui doivent se centrer sur la régulation des comportements sociaux et affectifs (la famille) et ceux qui se contentent d’une transmission des connaissances (l’enseignant), mais une collaboration sur ces différentes facettes de l’éducation.

Tous ces programmes, en favorisant un environnement affectif, éducatif, ferme et cohérent peuvent renforcer l’équipement des enfants et des jeunes dans la résistance aux comportements criminels qui pourront les tenter. Pour ce faire, quatre conditions apparaissent néanmoins indispensables : intervenir dès le primaire, voire l’école maternelle, faire durer l’action au moins une année, impliquer l’enfant mais aussi les adultes qui l’entourent (parents, professeurs, pairs) et enfin, être mis en œuvre par des personnels hautement qualifiés. Sont vouées à l’échec, les actions ne mettant en œuvre qu’une seule mesure. Pour être efficace, la prévention doit viser les différents lieux de socialisation de l’enfant (famille, école, groupe de pairs) et doit s’intéresser à une modification de comportement des intéressés. Parmi les programmes largement inefficaces, on compte les interventions ou thérapies individuelles, les châtiments corporels, le renvoi provisoire de l’école, les campagnes d’information, la canalisation dans les activités de loisirs ou de détente, le fait de susciter la peur et les appels au sens moral. Il en va de même des actions associant la police ou les programmes répressifs qui n’ont pu donner aucun résultat probant (sinon celui, aux USA, d’incarcérer sur une longue période toute une partie de la population délinquante).

Toutes ces études ont été réalisées dans un pays fortement marqué par la libre circulation des armes à feu, l’absence d’un service public de santé, la présence de fortes minorités ethniques, l’usage très répandu des stupéfiants. Ce qui fonctionne dans un pays n’est pas forcément valable dans un autre. Pour autant, les travaux Outre-Atlantique pourraient nous inciter à réfléchir à une authentique évaluation scientifique de nos propres modalités d’action psychosociale. Il convient en outre, de s’interroger sur certains de nos défauts majeurs par trop courants : cloisonnement des pratiques, superposition voire surabondance des programmes, lourdeur de certains dispositifs, disparité géographique des moyens, insuffisante formation des intervenants, équipes mono disciplinaires. Ce qui a pour conséquence des coûts vertigineux et des résultats pas très significatifs. Et Robert Cario de s’interroger : « Il apparaît essentiel de ne plus investir dans les programmes qui ne marchent pas ou qui sont d’une rentabilité douteuse ». À l’heure où l’on s’inquiète parfois beaucoup des budgets de prévention qui enflent, on pourra rappeler que l’évitement en matière de soins et de protection sociale, de retard et d’échec scolaire, de délinquance et de criminalité, d’assistance sociale pour les populations en difficulté et de souffrance pour celles qui sont victimes (ce sont souvent les mêmes !) a pu être à plusieurs reprises calculé : pour 1 franc investi en prévention psychosociale, 7 francs sont économisés au final. Pour R. E. Tremblay, si les programmes de prévention étaient appliqués et surtout généralisés, « on observerait une diminution de 50 à 70 % de la violence dans une société donnée ». Déjà, l’organisation de ces visites à domicile sur l’ensemble des États Unis pourrait par exemple, selon certaines études, prévenir 500.000 crimes graves. L’action portée sur les cas de négligences parentale permettrait de porter cette prévention à 800.000 crimes supplémentaires. Notre objectif étant bien de procurer aux êtres humains l’épanouissement ainsi que les capacités d’être heureux et de rendre heureux, voilà une proposition que nous ne pouvons qu’adopter, en espérant que cette conception préventive — si riche en perspective — retienne dorénavant plus l’attention des décideurs que la solution pénale et carcérale.

Jacques Trémintin

[1] « Nouvelles pratiques adolescentes, nouvelles compétences, nouvelles pratiques institutionnelles » Les troisièmes journées nationales d’étude de l’œuvre de l’Abbé Denis, Pau, 9 & 10 décembre 1999.

[2] Conseil de l’Europe : Comité Européen pour les problèmes criminels : Comité d’experts sur le rôle de l’intervention psychosociale précoce dans la prévention de la criminalité : « Rapport de synthèse » 7 février 2000


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