Numéro 537, 29 juin 2000

Familiale, institutionnelle ou sociale, la violence : comment faire face ?

Pas plus nombreux qu’avant, les actes violents sont toutefois différents et moins tolérés. Leurs causes surtout ont changé. Par exemple, l’ascenceur social, qui avait entretenu l’espoir pendant les trentes glorieuses est tombé en panne engendrant colère, frustration et passages à l’acte. Réflexion sur un phénomène de société et sur les réponses possibles

Les tentatives de compréhension de la violence ne sont pas nouvelles. Pour Thomas Hobbes, philosophe anglais du XVIIe siècle, la violence constitue une donnée naturelle de l’homme qui entre en compétition avec son semblable afin de tenter, en les lui imposant, d’assouvir ses désirs insatiables. Freud présente l’individu comme soumis à ses pulsions, rendant ainsi incontournable sa volonté de dominer, de posséder et d’asservir l’autre. Marx parle de lutte des classes. Pour Frédéric Blondel sociologue, qui donne ces exemples, les explications sont multidisciplinaires : sociologiques, psychanalytiques, anthropologiques, philosophiques… La grille de lecture plus contemporaine proposée par Frédéric Blondel fait référence à une confusion entre processus de libération et liberté. Pendant des siècles, la place de chaque individu était identifiée dès sa naissance. Au cours des « trente glorieuses », on a assisté à un vaste mouvement d’émancipation portant tant sur les mœurs, que sur la place de la femme ou encore sur l’individualisation de destins. Il a semblé alors possible de réussir socialement à partir de ses propres mérites : mobilité sociale et ascenseur social semblaient apparemment fonctionner. Ces mécanismes sont venus dédouaner les rapports de domination en faisant retomber sur l’individu la responsabilité de l’échec quand celui-ci intervenait. Sous le vernis de cette liberté de destin, subsistait néanmoins la dépendance de chacun au capital culturel, économique et social dont il était doté et à la connaissance des codes sociaux nécessaires à la promotion sociale. L’aggravation de la violence serait donc, pour Frédéric Blondel, à relier à cette illusion d’une liberté qui permettrait d’advenir selon son désir et cela indépendamment des déterminants.

Suzanne Rosenberg, psychosociologue, distingue deux époques séparées par la mutation intervenue au cours des années 70. Au « il y a de la place pour tout le monde, du moment que chacun se bouge » a succédé « il n’y en aura de toute façon, pas pour tout le monde, il subsistera toujours une fraction incompressible d’inutiles au monde ». À la violence sociale, représentée par cette mise de côté, a répondu la violence de la population qui en était victime. Il s’agit donc bien là d’une forme d’adaptation écologique. On ne peut tenter d’y répondre, sans tenter au préalable d’en comprendre le sens. Trop souvent, continue Suzanne Rosenberg, ce sont les valeurs des générations d’avant qui servent de base de compréhension aux passages à l’acte des générations d’après cette mutation essentielle. Et de citer cette anecdote vécue par l’intervenante auprès d’un groupe de jeunes de banlieue, connus pour leurs habitudes de caillassage des bus, à qui elle posait la question des raisons de leurs actes : « Si on n’avait pas fait ça, jamais on ne vous aurait payée pour venir nous parler » lui répondit un jeune du groupe…

Daniel Sibony, philosophe et psychanalyste, inverse la problématique : l’important n’est peut-être pas tant la violence de l’autre, que ce qui se joue en nous au travers de la violence de l’autre. Comment réagit-on quand l’autre vient nous chercher là où ça fait mal ? Que doit-on faire face à cette altérité qui nous échappe ? Toute violence est une lutte contre la violence de l’autre, affirme-t-il, elle intervient en réponse à une rencontre qui s’avère impossible, l’énergie qui n’a pas pu alors s’évacuer, se libérant d’une manière dévastatrice.

Dès lors, se pose la question : quelle réponse apporter ? Jean-Pierre Rosenczveig rappelle que même si l’éradication de certaines de ses formes extrêmes est à la fois souhaitable et possible, l’objectif n’est pas la suppression de toute violence. La vie est violence de la naissance jusqu’à la mort, la société ne pouvant exister sans conflits ni transgression (voir encadré page 5). L’enjeu se situe bien dans la canalisation de ces manifestations. Entre le laisser-faire et la contre-violence, il y a place pour une réponse démocratique, qui s’appuie sur le respect de l’individu mais aussi sur la réactivation de l’articulation entre soi et l’autre.

Jean-Louis Sanchez, directeur de l’ODAS, précise les enjeux de cette voie qui consiste à construire une société d’écoute, d’entraide et de respect mutuel. Face à la tentative de repli sur soi, ce dont il s’agit, c’est bien de redynamiser les espaces de vie. Cette perspective éthique nécessite un requestionnement dialectique des relations entre les droits et les devoirs, le centre et le local, mais aussi entre la solidarité normée et la solidarité spontanée. Cela implique une restructuration de l’offre de service du travail social qui doit, aux côtés de la problématique familiale, se projeter aussi, sur le développement de l’action communautaire. À l’image de cette activité des agents de prévention urbaine recrutés par la ville d’Echirolles ou de ceux intervenant sur le réseau de transport en commun de la ville de Grenoble qui décrivent leur intervention comme se réfèrant à la logique de médiation sociale : ne pas prendre partie mais aider à trouver les voies de la conciliation et du compromis entre les personnes en conflit. Ce type d’intervention présente de nombreuses difficultés dans le quotidien. Elle a nécessité par exemple la mise en place d’un dispositif pour faire intervenir très vite (par radio que les agents de prévention ont sur eux en permanence) les chefs d’équipe, qui peuvent ainsi venir les aider en cas de situation très tendue. Mais aussi, cette répartition au sein des équipes de deux intervenants face à une agression au couteau, l’un se préoccupant du blessé, l’autre se consacrant plus à calmer la colère qui monte et qui tente de déboucher sur une expédition punitive. Mais encore ce besoin ressenti d’évacuer toute l’agressivité que leur intervention les amène à s’imprégner. Toutefois, une telle professionnalisation ne doit pas aboutir à une forme de déresponsabilisation du citoyen dans la nécessaire construction en commun du « vivre ensemble ». La question qui se pose bien est de savoir comment les intervenants vont pouvoir enclencher une dynamique d’action collective qui permette aux citoyens d’améliorer par eux-mêmes la qualité du lien social. Il s’agit, de faire en sorte que les travailleurs sociaux travaillent à se rendre inutile. Vieux rêve qui ne serait qu’une utopie ? « L’utopie, c’est la vérité de demain » affirmait Victor Hugo, Lamartine lui répondant : « Les utopies ne sont que des vérités prématurées »

Jacques Trémintin

(1) « La violence, comment faire face » 49e journées d’étude nationales, 22, 23 & 24 mai 2000, Lyon.


La violence entre paradoxe et défi

« La violence est partout : en nous et hors de nous, physique, psychique ou verbale, contenue ou extériorisée, douce ou meurtrière, individuelle ou collective, divine ou bestiale, normale ou pathologique, légale ou transgressive. » Ainsi la violence est inhérente à notre humanité souffrante, toutes les cultures en sont porteuses. Les mythes fondateurs en sont empreints (il suffit de se référer à la bible qui fourmille de meurtres et d’agressions). Sans oublier l’éducation qui s’est basée pendant des millénaires sur la férule et le châtiment corporel. Les manifestations violentes s’expriment dès le plus jeune âge : coups, bousculades, agressions verbales. Dans toutes les cours de récréation, on défend son territoire, on menace, on attaque les plus faibles, de préférence à plusieurs, on prend la place de l’adulte pour imposer sa loi par la force. Du côté de la société, l’utilisation de la contrainte pour conformer ses membres aux règles de fonctionnement ne peut faire l’économie de la violence. La coercition sociale limite le délitement anomique et canalise chacun dans des normes de vie plus ou moins étroites selon le cas. Un monde sans violence n’est donc pas envisageable. Ce qui est néanmoins possible, c’est une éducation à la violence qui apprenne à maîtriser son corps, son énergie, à contrôler ses impulsions, comme savoir mettre des mots sur ses émotions et gérer les conflits tant intérieurs qu’interpersonnels. Intervient la distinction essentielle entre l’agressivité comme pulsion de vie qui doit être sublimée d’une façon positive et la violence qui dénote l’impasse dans laquelle est arrivée la relation. L’apprentissage d’autres modes de résolution de problème et de la vie en société passe par un exercice de la citoyenneté où chacun peut exprimer ses besoins et faire place à ceux de l’autre.

« Communautés Éducatives » : revue trimestrielle de l’ANCE n°109 Décembre 1999 - 145 F


L’ANCE

L’Association nationale des communautés éducatives a été créée en 1949 par un groupe d’enseignants issus de la résistance qui désirait constituer un lieu d’échange, de débat, de circulation d’idées. Il s’agissait alors de susciter une transversalité au sein de la mouvance de l’Education nationale (Pupilles de l’enseignement public, Ligue de l’enseignement, Fédération des amicales laïques, Mutuelle générale de l’éducation nationale…). Mais très vite, l’ANCE s’est ouverte aux milieux de l’enfance inadaptée ou porteuse de handicap. Au début des années 90, elle s’est choisie un président issu de la justice des mineurs : Jean-Pierre Rosenczveig. Au sein de cette association, se croisent secteur public et secteur associatif, responsables et professionnels de base : c’est près de 300 organismes de gestion, 800 établissements et 1000 personnes physiques qui en sont membres. L’ANCE est structurée d’abord autour de Commissions générales chargées de réfléchir à des problèmes communs et transversaux (administratif, psychopédagogie, médico-social, petite enfance). Mais les spécificités de chacun ne sont pas oubliées puisque dix Groupes Techniques Régionaux se retrouvent régulièrement par secteur de handicap : handicap moteur, visuel, auditif, intellectuel, trouble du caractère et du comportement, enseignement adapté, adultes handicapés, secteur social, CMPP ou CAMSP, établissements sanitaires. Outre des journées d’étude dont celles organisées chaque année par une région différente (ainsi, les cinquantièmes journées auront lieu en mai 2001 à Nancy), l’ANCE gère une formation initiale (l’Institut de Formation des Travailleurs Sociaux à Echirolles) et propose des stages de formation continue.

ANCE - 145 bd de Magenta - 75010 Paris. Tél. 01 43 47 31 25


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