Numéro 536, 22 juin 2000

Art et handicap

Les activités de création à visée thérapeutique

« Dans ces espaces les personnes en difficulté n’ont plus peur de se tromper et entrent alors dans la spirale de la créativité et du possible. Ils sont ainsi renarcissisés et se sentent capables de construire quelque chose en atelier. Alors pourquoi pas dans leur vie sociale et professionnelle ou scolaire ? »

Judith Timsit est animatrice d’atelier de créations plastiques à visée thérapeutique. Auteur d’une recherche sur : L’évolution des arts plastiques au sein de l’art thérapie. (Université Paris VII - Juin 2000)


Les pratiques artistiques dans les établissements sociaux et médico-sociaux ont-elles un réel effet thérapeutique sur les usagers ?

Le psychiatre Michel Conade a soutenu dans un article une orientation : «… où les pratiques artistiques ne s’inscrivent en aucun cas dans un dispositif thérapeutique, mais où elles jouent un rôle non négligeable de la prise en charge globale des patients et qu’il n’y a là ni art thérapie ni art thérapeute… »

Pourtant une thérapie reste toujours un travail sur soi pour se dégager d’une souffrance et je pense que si un atelier de créations plastiques (ou théâtre, musique…) propose cela, alors pourquoi ne serait-il pas thérapeutique ?

Il conviendrait aussi de comprendre quelles sont les conditions et dans quel cadre de travail l’activité artistique et plus généralement la création peut être thérapeutique. L’atelier d’art thérapie est l’utilisation de la création (plastique) en tant que médiation à une rencontre thérapeutique. Dans ce sens, il ne s’agit pas de faire de l’art ni même du beau.

L’œuvre d’art se veut être montrée presque sans défense au regard d’autrui ; l’acquisition de son statut se fait par sa visibilité et l’interprétation de ses visiteurs interpellés. L’art doit être ramené à une finalité et un jugement. Il est universel et fait écho à chacun contrairement à l’œuvre créée issue d’une rencontre thérapeutique qui est généralement adressée à une personne (proche du sujet) et qui fait écho au thérapeute parce qu’il se situe juste à côté du sensible et du sensoriel du sujet et que celui-ci accompagne par l’interprétation de l’œuvre. Si la créativité utilisée comme support lors des ateliers a visée thérapeutique croise le chemin de l’art, ce n’est ni par prétention ni par objectif…

Cependant, l’obligation d’avoir un support est nécessaire à l’art comme aux ateliers à visée thérapeutique, et l’artiste autant que le participant se doivent de le modifier, de le transformer, de lui redonner forme.

Cette confrontation à la matière, véritable corps à corps permet à l’artiste comme au participant d’un atelier dit thérapeutique de projeter une partie de leur monde intérieur et l’aboutissement d’une telle expression fait naître un sentiment cathartique où le sujet se sent revalorisé.

Il est donc plus juste de modifier l’expression d’art thérapie en une formulation, certes plus encombrante mais qui se rapproche de la pratique artistique, à savoir l’animation d’atelier de créations (et d’expressions) plastiques à visée thérapeutique.

Quels sont les objectifs de tels ateliers de créations ?

L’animation d’un tel atelier est, me semble-t-il, une activité constructive et structurante quand elle évolue au sein d’un cadre thérapeutique et qu’elle a comme expression l’espace de la création qui est un langage peu appris, négligé voire oublié. Celui-ci, doit être vécu comme un processus de transformation de la matière représentant l’énorme puissance du possible.

Elle permet d’extraire l’expression de ses sensibilités, de ses sensorialités et de son corporel comme lieu de création et de transformation de sa propre personne. Le travail thérapeutique qui suscite l’activité créatrice doit viser à ce qu’elle apporte aux participants un support d’expressions projectives, évoluant vers une organisation symbolique.

Mais, la finalité de l’atelier demeure l’expression verbale et corporelle, ainsi que celle de l’œuvre et de ses silences. L’œuvre comme tiers symbolique ou comme processus créatif est d’après Sigmud Freud « une pensée visuelle » ou une pensée figurable qui est plus proche de l’inconscient que la pensée en mots. C’est une tentative de formuler l’informulable. Véritable décharge, la production permet de figurer : peur, colère, difficultés, désirs, et plaisirs, ce qui occasionne aux participants une possible conscientisation.

L’atelier qui est un espace transitionnel donne aux sujets la liberté d’utiliser ses pulsions créatives et l’objet de la pulsion ouvre alors une autre dimension à l’espace symbolique ; la représentation plastique qui est en résonance avec la représentation psychique permet une circulation possible entre le conscient et l’inconscient du sujet.

L’objectif est donc d’aider chaque participant à mener au mieux et le plus loin possible (c’est-à-dire le plus proche de lui) la forme produite qui est à considérer comme une part entière de sa personne puisqu’elle porte et représente un processus de construction de sa pensée, de sa mémoire et de son vécu…

Cette approche des pratiques artistiques ne concerne-t-elle que les populations en difficulté ?

Tout d’abord cela demande une écoute et une présence discrète qui se doit de restituer sensiblement et le plus fidèlement possible ce qui est fait dans l’œuvre. Il s’agit d’énoncer avec les mots du participant le savoir de son œuvre pour l’orienter avec lui dans le sens d’une plus grande clarté. La mise en place d’un tel atelier s’adresse autant à des enfants qu’à des adolescents ou des adultes (handicapés ou non). Il se veut être un lieu d’écoute et d’expressions projectives des sujets où leur création aussi bien que leur expression verbale, leur comportement et leur relation aux autres peuvent être reconnus, compris « interprétés », travaillés dans un cadre sécurisant et de confiance qui favorise leur créativité.

Cette inventivité est-elle source de reconstruction d’identité ?

C’est justement leur rôle que d’aider les participants à retrouver une identité différente de celle de la représentation sociale, familiale et scolaire ou professionnelle ; une identité qui se rapproche de leur personnalité et de leur désir. Lors de l’atelier proposé, les participants glissent tout doucement de l’importance de l’esthétisme, du beau et des formes bien faites au « vrai », c’est-à-dire une œuvre plus proche d’eux, qui se situe juste à côté de leur personne tant au niveau corporel que psychique. Leur participation à ces activités de création à visée thérapeutique éveille leur désir, leur goût et leur motivation à apprendre et à découvrir ; ce travail de construction plastique où ils osent décomposer, transformer et recomposer leur œuvre les aide à vaincre leur crainte de l’échec. Dans cet espace ils n’ont plus peur de se tromper et entrent alors dans la spirale de la créativité et du possible. Ils sont ainsi renarcissisés et se sentent capables de construire quelque chose en atelier alors pourquoi pas dans leur vie sociale et professionnelle ou scolaire ?

Dès lors en quoi est-ce complémentaire de l’acte éducatif ou thérapeutique ?

L’atelier de créations plastiques à visée thérapeutique est une matière vivante qui favorise l’émergence de la parole, sorte de préverbal, d’introduction ou de support à ce qui peut enfin être dit et c’est aussi en ce sens qu’il est un véritable outil de travail.

L’animation d’un tel atelier offre aux institutions (hospitalière, CMP, CAT, mission locale…) une lecture différente qui s’articule au travail des équipes médicales, éducatives ou sociales mises en places. Il est la continuité des efforts de ces équipes et leur sert de transition, d’introduction et de matière vivante à l’élaboration de leur travail.

Créer un espace de liberté au sein d’institution est un moyen supplémentaire de mieux comprendre la problématique des participants et de les aider à être… un peu plus le sujet de leur propre destinée. L’atelier est un lieu thérapeutique qui reste cependant mal connu des institutions trop souvent résistantes et difficiles à convaincre.

Propos recueillis par Guy Benloulou


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