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La question de la propriété artistique et de la sauvegarde des droits dauteur de personnes handicapées ne date pas daujourdhui. En février 1992, une enquête dun journaliste de lInstitut national de la consommation alerte lopinion publique sur les dérives liées à lédition des cartes de vux peintes par les personnes handicapées (1). À lépoque, le marché rapporte 28 millions de francs aux sociétés dédition qui dégagent sur ce produit-là une rentabilité nette de 27,8 % contre 0,4 pour lensemble de lédition. En clair, il est plus rentable déditer ces cartes que des livres ou des journaux. De plus, ces chiffres laissent deviner le profit réalisé par les bénéficiaires de la vente de ces cartes, généralement des associations au service de la « bonne cause ». À la même époque, la Fondation de France consacre un numéro de ses cahiers au thème « handicaps et marchés de lart » (2). Celui-ci passe inaperçu dans le secteur de laction sociale car elles sont rares, les personnes handicapées qui commercialisent leurs uvres et peuvent prétendre en vivre. La situation a bien changé depuis. En effet, la mode est désormais au raw art, cest-à-dire lart brut, ou à loutsider art, lart singulier. Éditée à New York, Raw Vision, revue dart brut dont la qualité plastique et éditoriale na rien à envier aux autres revues dart, fait la tendance sur le marché (3). Elle sort les artistes de lanonymat, met en avant les lieux de création et dexposition et indique tout ce qui se publie de mieux en la matière. Longtemps épargnées par ce phénomène, la France et lEurope sont désormais rattrapées par celui-ci. Paris a ses lieux dart brut reconnus que ce soit la Halle Saint Pierre (2 rue Ronsard, Paris 18) ou encore la Galerie Béatrice Soulié (21 rue Guénégaud, Paris 6). La province nest pas en reste puisque Grenoble tient régulièrement son salon dArt Singulier qui réunit des artistes américains, hollandais ou français. Dans les villes de Strasbourg, Bègles, Moëlan sur Mer (29) et autres, des galeries se consacrent régulièrement à lart brut. À Lièges (Belgique), lassociation CREAHM vient douvrir un nouvel espace, le musée de lArt Différencié. À Lausanne, la galerie collection de lArt Brut (Avenue des Bergières 11, 1004 Lausanne) expose les rétrospectives des artistes les plus en vogue. Rotterdam, Londres et Norfolk ont chacune leurs galeries cotées sur le plan international. Et quil y aurait-il donc à reprocher à cela ? Ne faut-il pas voir dans ce succès une forme de reconnaissance de la dimension humaine de la personne handicapée ? Une sorte daboutissement de la loi de 1975 qui proclame le droit à la culture pour tous ? Sauf que les choses ne sont pas aussi simples.
La première conséquence de cette mise en scène des productions artistiques des personnes handicapées est la création dun véritable « marché » de lart avec son cortège classique de nuisances : spéculation sur le prix des uvres, apparition de véritables « requins » qui sillonnent les lieux de création, achètent à vil prix pour revendre à des sommes prohibitives des uvres arrachées à leur créateur souvent sans leur consentement et en tout cas pas toujours avec les avertissements et les précautions liées à lexploitation de celles-ci. Certes les lois existent lois sur la propriété des uvres et article 9 du code civil sur la protection de la vie privée mais faute dun dispositif de veille suffisamment efficace ces lois sont comme les mailles trop larges dun filet.
Comment protéger les intérêts et lintégrité morale et physique de la personne handicapée dès lors que, ici ou là, certaines peintures sachètent plusieurs dizaines de milliers de francs ? Il ne sagit certainement pas dinterdire de vendre mais de considérer les conditions dans lesquelles sorganise la vente. Les sommes brutalement mises en jeu éveillent de furieuses passions et des comportements pas toujours honnêtes. Lartiste placé en institution et sous protection judiciaire (tutelle ou curatelle) ne voit rien de ses droits dauteurs qui sont ou bien immédiatement confisqués par le gérant de tutelle, toujours au nom du « bien du majeur protégé », ou bien irrémédiablement récupérés par cette autre tutelle quest le conseil général. Lorsquil est le financeur de linstitution hébergeant lartiste handicapé il diminue en partie ou en totalité laide sociale (le prix de journée) compte tenu des revenus dégagés. Le montant des sommes en jeu ne laisse pas non plus indifférentes les institutions. La vente de tel tableau peut financer lachat dun véhicule ; celle de tel autre, la rénovation de la buanderie et ainsi de suite. Dans le meilleur des cas, une aumône peut être laissée à lartiste dautant plus insignifiante que celui-ci est inconscient de la valeur de largent. Dautres établissements sont tentés dadopter le statut de Centre daide par le travail (CAT) et dorganiser leur activité de production autour dun marché de la création. Luvre devient le produit fabriqué et vendu qui permet à linstitution de vivre. Dans ce cas, le danger est grand de voir la recherche artistique et le temps de la création disparaître derrière limmédiateté des besoins et lurgence de la production. Il ne sagit plus de créer mais de produire, avec tous les risques liés au manque dinspiration, à la facilité de la répétition.
À Nîmes, le foyer Hubert Pascal, dont le projet institutionnel est centré sur lépanouissement de la personne handicapée par le développement de sa créativité, a voulu adopter une voie médiane entre le marché dérégulé et lassistanat misérabiliste. Il a choisi la mutualisation des capacités et des ressources : les uvres sont signées du nom de lartiste mais elles relèvent dune production datelier. Celui-ci est à la peinture ce que la compagnie est au théâtre, à savoir la garantie de lappartenance à une communauté dartistes. Les uvres ne sont pas vendues mais louées de sorte à être exposées dans des sites industriels, des cabinets de profession libérale ou chez des particuliers. Le produit de la location est mutualisé. Il revient donc à tous et il est investi dans latelier. En concertation avec la tutelle administrative, les sommes recueillies sont comptabilisées mais non budgétées de sorte que la production ne vienne pas éclipser la création. Lexemple est à méditer.
Philippe Gaberan
(1) 50 millions de consommateurs, n°247, février 1992
(2) La fondation de France, Les cahiers n°6, handicaps et marchés de lart, 1992.
(3) Raw Vision, 163 Amsterdam Avenue, #203, New York, USA
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