Numéro 536, 22 juin 2000

Art et handicap

Entrer dans l’art pour sortir du handicap

Artistes, cliniciens et travailleurs sociaux ont cherché à comprendre ce qui, dans l’acte créatif, permet incontestablement à la personne en difficulté d’évoluer

La bibliothèque universitaire de Nîmes a accueilli Métamorphoses, une exposition d’œuvres créées dans le cadre des ateliers de l’IME de Colombes à Montléger dans la Drôme, de l’IME des Oliviers, de l’IR du Languedoc et du CAT Beaurevoir tous trois à Montpellier, du CAT de la Roumanière à Robion dans le Vaucluse et des ateliers Ressource Image et Ressource Terre du foyer Hubert Pascal à Nîmes. S’exposait ainsi un petit échantillonnage de ce qui s’est créé par des personnes handicapées dans le Languedoc Roussillon. Certaines structures vont jusqu’à faire de l’expression artistique des personnes accueillies l’élément dynamique du projet institutionnel. Sous l’impulsion de l’équipe du foyer Hubert Pascal (1), près de 150 personnes ont tenté, à Nîmes, les 24 et 25 mars derniers, de réfléchir sur le sens des pratiques artistiques dans les institutions.

« Pourquoi ça marche ? ». Qu’est-ce qui dans l’art fait que des exclus sortent de leur enfermement, que des personnes handicapées se redressent, que des désespérés reviennent à la vie et que tous, à leur façon, ils marchent à nouveau dans leur plénitude à être ? Pour Jean Marc Botta, psychiatre, ce qui fait œuvre dans le parcours d’une vie d’homme ou d’artiste se sont justement les ratés. Ce qui fait que ça marche c’est l’effet de miroir suscité, non pas par l’œuvre, mais par le support qui à partir de la brutalité de son matériau initial — le vide et la blancheur de la toile, de la page ou du bloc de pierre — questionne le sens à être là au monde. Du rien jaillit quelque chose, pourvu que quelqu’un l’ose. Ce qui fait que ça marche c’est que, dans l’art comme dans la vie, ce qui compte c’est moins l’atteinte du résultat escompté que le fait d’oser sortir des certitudes, de se risquer à faire autre chose que ce qui est, de croire au possible et de se mettre à l’œuvre. Dans l’art comme dans la vie, l’important est moins la conformité de l’objet fini avec les attentes de la norme que le chemin parcouru. Jean Marc Scotti récuse l’appellation d’« art-thérapeute ». Il s’élève contre cette définition parce que lourde de menace de confusion entre le psychiatre qui se prendrait pour l’artiste et l’artiste pour le psychiatre. Pour Scotti, l’art se suffit à lui même pour permettre la reconstruction de l’être. Là où la personne handicapée et la personne dite normale se rejoignent c’est, ajoute-t-il, dans la question existentielle du « pourquoi suis-je là ? » et « du à quoi ça sert ? » avec en prime la même humilité sur leur capacité à pouvoir transformer le réel. Ainsi, l’art ne guérit pas. L’œuvre, c’est-à-dire l’objet créé, n’agit pas à la façon d’un médicament ingéré. Le pouvoir de l’art tient dans la nature du cheminement de l’artiste avec son œuvre et dans la capacité de celle-ci à donner du sens à la vie de l’artiste. Oui, mais pourquoi ?

Jean Marc Botta insiste pour dire que dans l’acte créateur il faut laisser à l’œuvre le « ça » de l’être. Même si justement, comme le décrit Freud, le « ça » est la partie « sale » de l’être. On confond tragiquement le pur et l’impur avec le propre et le sale, affirme Jean Marc Botta. Il y a erreur chez les thérapeutes qui perçoivent la recherche du propre dans l’obsession de se laver les mains. Ainsi, l’anorexie mentale est une façon d’échapper au lestage de l’impur dont le corps se nourrit. De même, l’obsession est du côté de l’impur car si l’être était dans le pur l’homme serait du côté des dieux. En revanche, l’acte créateur est à la portée de chaque être dès lors que celui-ci est capable de se laisser aller à ses rythmes internes : la façon de faire pipi, de faire caca, d’avoir des orgasmes. Marion Milner découvre qu’il y a plus d’ordre sur la toile lorsque l’artiste laisse aller la main qui porte le pinceau aux désirs et à ce qui fait l’émotion plutôt qu’à ce qui fait la réalité extérieure. L’objet créé prend corps avec une chance d’atteindre une œuvre à l’instant où l’artiste accepte lui-même de prendre corps. À ce titre l’œuvre est un dévoilement de soi. Martine Lani-Bayle poursuit dans cette perspective dès lors que, s’appuyant sur les propos de Boris Cyrulnik, elle affirme que la créativité est fille de la souffrance. L’art a une tendresse particulière pour l’imparfait et l’incomplétude. Il se méfie du trop parfait, du trop bon élève, du trop normal celui qui se plie et se satisfait selon les exigences de la communauté. Cette méfiance de l’art pour la norme explique pour une part la proximité des artistes et de la folie, des artistes et du monde souterrain. Toutefois, précise Martine Lani-Bayle, il ne suffit pas de souffrir pour être un artiste. Si la créativité est fille de la souffrance, cela ne veut pas dire pour autant que la souffrance est mère de toutes les créativités. Joseph Rouzel, formateur et psychanalyste, rappelle qu’une œuvre ce n’est pas du n’importe quoi transformé en quelque chose d’admirable au nom de quelque geste charitable et autre bondieuserie de bazar. Le faire de l’handicapé fait œuvre seulement lorsque ce faire donne à voir ou à sentir pour lui et pour les autres quelque chose de son sens à être là, quelque chose de sa souffrance à continuer son chemin dans la vie. Les personnes souffrantes sont proches de la créativité, et leurs œuvres surprennent par leur force et leur capacité émotive dès lors que l’artiste se maintient hors de la complétude et qu’il reste imaginatif. C’est-à-dire dès lors que, handicapé ou non, l’artiste se refuse à subir son destin ou son histoire comme étant un destin ou une histoire écrits par avance. Est artiste la personne qui sachant dire non à son paraître, accepte d’aller vers un être à venir et incertain par le biais de la mise en œuvre de lui-même, usant si besoin et pour ce faire de la toile, du papier, du marbre, de la musique ou de la danse.

Joëlle, une artiste, explique comment elle a été licenciée de l’institution dans laquelle elle animait un atelier de création artistique. La voix empreinte d’émotion, elle dit comment, au début, elle s’est pensée responsable de cette mésentente et comment, avec le recul, elle comprend que ce n’est pas sa personne qui dérangeait mais ce qui se vivait entre elle et les personnes handicapées, entre les personnes handicapées et le surgissement de leur être créatif. Sans aucun doute, l’artiste bouscule et dérange toute institution qui construit ses repères autour de la pérennité du handicap et des rapports hiérarchiques entre les soignants et les soignés, entre les éduquants et les éduqués. Rien ne génère plus de folie et de violence au sein de l’institution que l’intervenant qui viendrait donner à sentir à la personne handicapée qu’elle peut être autre chose que l’image renvoyée par le diagnostic formulé pour et sur elle. Sans aucun doute, l’artiste investit et fait trembler les forteresses vides que sont les institutions fondées sur leur certitude contenante. Mme Z., infirmière psychiatrique et animatrice d’ateliers artistiques dans une clinique psychiatrique proche d’Avignon évoque elle aussi, avec tristesse, sa solitude dans l’atelier et la difficulté de pouvoir dire aux éducateurs et aux soignants ce qui s’y trame. Tous les artistes présents ressentent combien le fait d’entrer dans une salle d’éducateur est soudain lourd de silence et de malentendus. Bien sûr ceux-ci naissent de la difficulté de dire la nature du lien entre la personne handicapée et l’objet créé. À l’intérieur des institutions, l’artiste animateur de l’atelier peine à dévoiler les œuvres créées tant, le faisant, il craint que l’œuvre ne soit plus vue pour elle-même mais comme un support d’interprétation de la différence ou de la déviance de son auteur. Faute de pouvoir s’entendre, la peur et l’incompréhension s’installent. Et dans les institutions les ateliers poterie ferment, les tours sont envoyés à la décharge faute d’éducateur pour s’engager à reprendre cette activité, ou une autre, pourtant apprise à l’école dans le cadre de leur cursus de formation. Dans les institutions carrées et rendues stériles par les normes de sécurité et d’hygiène, les ateliers dessin sont relégués au fond de la cour et plus rien ne s’expose dans les couloirs. Jean-François Gomez est un des rares directeurs qui osent maintenir l’activité artistique au « cœur du centre » comme il dit. Dans le catalogue des œuvres exposées il ose écrire qu’il « n’est pas un CAT » car avec son équipe il a fait le choix de s’occuper « de ce qui n’a pas d’importance, la personne » plutôt que du travail. La provocation bien sûr risque de froisser le dialogue avec ceux qui ne sont pas ou plus réceptifs à l’importance de l’art dans le développement de la personne. Mais la provocation traduit bien un sentiment de colère et de détresse à la fois. N’est-il pas curieux que ce soient quelques artistes, marginaux dans la prise en charge et relégués dans une fonction d’amusement ou d’occupation, qui finissent par traiter de l’essentiel de la personne alors que les soignants et les éducateurs se cantonneront au paraître ? Alors que l’initiation aux techniques artistiques figure au programme de la majorité des métiers du travail social, ne serait-il pas pour le moins curieux que le combat pour les pratiques artistiques dans les institutions devienne un combat d’arrière-garde ou d’arrière-cour ?

Philippe Gaberan

(1) Association Hubert Pascal, 318 rue des Costières, 30900 Nimes. Tel 04 66 23 06 00


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