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La bibliothèque universitaire de Nîmes a accueilli Métamorphoses, une exposition duvres créées dans le cadre des ateliers de lIME de Colombes à Montléger dans la Drôme, de lIME des Oliviers, de lIR du Languedoc et du CAT Beaurevoir tous trois à Montpellier, du CAT de la Roumanière à Robion dans le Vaucluse et des ateliers Ressource Image et Ressource Terre du foyer Hubert Pascal à Nîmes. Sexposait ainsi un petit échantillonnage de ce qui sest créé par des personnes handicapées dans le Languedoc Roussillon. Certaines structures vont jusquà faire de lexpression artistique des personnes accueillies lélément dynamique du projet institutionnel. Sous limpulsion de léquipe du foyer Hubert Pascal (1), près de 150 personnes ont tenté, à Nîmes, les 24 et 25 mars derniers, de réfléchir sur le sens des pratiques artistiques dans les institutions.
« Pourquoi ça marche ? ». Quest-ce qui dans lart fait que des exclus sortent de leur enfermement, que des personnes handicapées se redressent, que des désespérés reviennent à la vie et que tous, à leur façon, ils marchent à nouveau dans leur plénitude à être ? Pour Jean Marc Botta, psychiatre, ce qui fait uvre dans le parcours dune vie dhomme ou dartiste se sont justement les ratés. Ce qui fait que ça marche cest leffet de miroir suscité, non pas par luvre, mais par le support qui à partir de la brutalité de son matériau initial le vide et la blancheur de la toile, de la page ou du bloc de pierre questionne le sens à être là au monde. Du rien jaillit quelque chose, pourvu que quelquun lose. Ce qui fait que ça marche cest que, dans lart comme dans la vie, ce qui compte cest moins latteinte du résultat escompté que le fait doser sortir des certitudes, de se risquer à faire autre chose que ce qui est, de croire au possible et de se mettre à luvre. Dans lart comme dans la vie, limportant est moins la conformité de lobjet fini avec les attentes de la norme que le chemin parcouru. Jean Marc Scotti récuse lappellation d« art-thérapeute ». Il sélève contre cette définition parce que lourde de menace de confusion entre le psychiatre qui se prendrait pour lartiste et lartiste pour le psychiatre. Pour Scotti, lart se suffit à lui même pour permettre la reconstruction de lêtre. Là où la personne handicapée et la personne dite normale se rejoignent cest, ajoute-t-il, dans la question existentielle du « pourquoi suis-je là ? » et « du à quoi ça sert ? » avec en prime la même humilité sur leur capacité à pouvoir transformer le réel. Ainsi, lart ne guérit pas. Luvre, cest-à-dire lobjet créé, nagit pas à la façon dun médicament ingéré. Le pouvoir de lart tient dans la nature du cheminement de lartiste avec son uvre et dans la capacité de celle-ci à donner du sens à la vie de lartiste. Oui, mais pourquoi ?
Jean Marc Botta insiste pour dire que dans lacte créateur il faut laisser à luvre le « ça » de lêtre. Même si justement, comme le décrit Freud, le « ça » est la partie « sale » de lêtre. On confond tragiquement le pur et limpur avec le propre et le sale, affirme Jean Marc Botta. Il y a erreur chez les thérapeutes qui perçoivent la recherche du propre dans lobsession de se laver les mains. Ainsi, lanorexie mentale est une façon déchapper au lestage de limpur dont le corps se nourrit. De même, lobsession est du côté de limpur car si lêtre était dans le pur lhomme serait du côté des dieux. En revanche, lacte créateur est à la portée de chaque être dès lors que celui-ci est capable de se laisser aller à ses rythmes internes : la façon de faire pipi, de faire caca, davoir des orgasmes. Marion Milner découvre quil y a plus dordre sur la toile lorsque lartiste laisse aller la main qui porte le pinceau aux désirs et à ce qui fait lémotion plutôt quà ce qui fait la réalité extérieure. Lobjet créé prend corps avec une chance datteindre une uvre à linstant où lartiste accepte lui-même de prendre corps. À ce titre luvre est un dévoilement de soi. Martine Lani-Bayle poursuit dans cette perspective dès lors que, sappuyant sur les propos de Boris Cyrulnik, elle affirme que la créativité est fille de la souffrance. Lart a une tendresse particulière pour limparfait et lincomplétude. Il se méfie du trop parfait, du trop bon élève, du trop normal celui qui se plie et se satisfait selon les exigences de la communauté. Cette méfiance de lart pour la norme explique pour une part la proximité des artistes et de la folie, des artistes et du monde souterrain. Toutefois, précise Martine Lani-Bayle, il ne suffit pas de souffrir pour être un artiste. Si la créativité est fille de la souffrance, cela ne veut pas dire pour autant que la souffrance est mère de toutes les créativités. Joseph Rouzel, formateur et psychanalyste, rappelle quune uvre ce nest pas du nimporte quoi transformé en quelque chose dadmirable au nom de quelque geste charitable et autre bondieuserie de bazar. Le faire de lhandicapé fait uvre seulement lorsque ce faire donne à voir ou à sentir pour lui et pour les autres quelque chose de son sens à être là, quelque chose de sa souffrance à continuer son chemin dans la vie. Les personnes souffrantes sont proches de la créativité, et leurs uvres surprennent par leur force et leur capacité émotive dès lors que lartiste se maintient hors de la complétude et quil reste imaginatif. Cest-à-dire dès lors que, handicapé ou non, lartiste se refuse à subir son destin ou son histoire comme étant un destin ou une histoire écrits par avance. Est artiste la personne qui sachant dire non à son paraître, accepte daller vers un être à venir et incertain par le biais de la mise en uvre de lui-même, usant si besoin et pour ce faire de la toile, du papier, du marbre, de la musique ou de la danse.
Joëlle, une artiste, explique comment elle a été licenciée de linstitution dans laquelle elle animait un atelier de création artistique. La voix empreinte démotion, elle dit comment, au début, elle sest pensée responsable de cette mésentente et comment, avec le recul, elle comprend que ce nest pas sa personne qui dérangeait mais ce qui se vivait entre elle et les personnes handicapées, entre les personnes handicapées et le surgissement de leur être créatif. Sans aucun doute, lartiste bouscule et dérange toute institution qui construit ses repères autour de la pérennité du handicap et des rapports hiérarchiques entre les soignants et les soignés, entre les éduquants et les éduqués. Rien ne génère plus de folie et de violence au sein de linstitution que lintervenant qui viendrait donner à sentir à la personne handicapée quelle peut être autre chose que limage renvoyée par le diagnostic formulé pour et sur elle. Sans aucun doute, lartiste investit et fait trembler les forteresses vides que sont les institutions fondées sur leur certitude contenante. Mme Z., infirmière psychiatrique et animatrice dateliers artistiques dans une clinique psychiatrique proche dAvignon évoque elle aussi, avec tristesse, sa solitude dans latelier et la difficulté de pouvoir dire aux éducateurs et aux soignants ce qui sy trame. Tous les artistes présents ressentent combien le fait dentrer dans une salle déducateur est soudain lourd de silence et de malentendus. Bien sûr ceux-ci naissent de la difficulté de dire la nature du lien entre la personne handicapée et lobjet créé. À lintérieur des institutions, lartiste animateur de latelier peine à dévoiler les uvres créées tant, le faisant, il craint que luvre ne soit plus vue pour elle-même mais comme un support dinterprétation de la différence ou de la déviance de son auteur. Faute de pouvoir sentendre, la peur et lincompréhension sinstallent. Et dans les institutions les ateliers poterie ferment, les tours sont envoyés à la décharge faute déducateur pour sengager à reprendre cette activité, ou une autre, pourtant apprise à lécole dans le cadre de leur cursus de formation. Dans les institutions carrées et rendues stériles par les normes de sécurité et dhygiène, les ateliers dessin sont relégués au fond de la cour et plus rien ne sexpose dans les couloirs. Jean-François Gomez est un des rares directeurs qui osent maintenir lactivité artistique au « cur du centre » comme il dit. Dans le catalogue des uvres exposées il ose écrire quil « nest pas un CAT » car avec son équipe il a fait le choix de soccuper « de ce qui na pas dimportance, la personne » plutôt que du travail. La provocation bien sûr risque de froisser le dialogue avec ceux qui ne sont pas ou plus réceptifs à limportance de lart dans le développement de la personne. Mais la provocation traduit bien un sentiment de colère et de détresse à la fois. Nest-il pas curieux que ce soient quelques artistes, marginaux dans la prise en charge et relégués dans une fonction damusement ou doccupation, qui finissent par traiter de lessentiel de la personne alors que les soignants et les éducateurs se cantonneront au paraître ? Alors que linitiation aux techniques artistiques figure au programme de la majorité des métiers du travail social, ne serait-il pas pour le moins curieux que le combat pour les pratiques artistiques dans les institutions devienne un combat darrière-garde ou darrière-cour ?
Philippe Gaberan
(1) Association Hubert Pascal, 318 rue des Costières, 30900 Nimes. Tel 04 66 23 06 00
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