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Patricia vit une adolescence chaotique. À 14 ans, elle multiplie, depuis un an et demi, fugue sur fugue et fréquente une bande de copains marginaux, âgés eux-mêmes de 30-40 ans. Souffrant dun diabète insulino-dépendant (qui nécessite deux à trois injections dinsuline par jour), elle arrive néanmoins à gérer sa maladie. Ses parents le confirment : elle est autonome. Ce jour-là, elle réintègre son domicile pour venir chercher son chat. Son père refuse de la laisser repartir et emploie pour cela la manière forte. Le parquet, informé de la violence de laltercation, décide, par ordonnance de placement provisoire, de ladmission de ladolescente au foyer départemental de lenfance. Nous sommes en septembre 1997. Une scolarisation est très vite programmée, mais lassiduité de la jeune ne dépasse pas une matinée. Elle revient toutefois le soir au foyer. Un samedi, elle ne rentre pas. La déclaration de fugue est alors faite auprès de la gendarmerie. Tout au long du week-end, Patricia téléphone au foyer. Elle est en état débriété, mais assure prendre son traitement. Elle affirme vouloir partir avec les gens du voyage. Le dimanche soir, nouvelle communication téléphonique pour affirmer que finalement elle a décidé de revenir au foyer. Elle donne le numéro de téléphone de lappartement où elle se trouve. Léducateur réussit ainsi à la localiser, mais préfère attendre le retour annoncé. Lundi matin, il termine son service et passe le relais à son chef de service sans lui transmettre ladresse quil est parvenu à recueillir la veille. Pour le chef de service, Patricia se trouve donc toujours chez son ami et cest là quil envoie les forces de lordre qui ny trouvent personne. Or peu après, dans la nuit du lundi au mardi, Patricia tombe dans un coma diabétique dont elle ne se réveillera pas. La relation de la famille avec le foyer reste cordiale et respectueuse, jusquau jour où le carnet de santé de Patricia lui ayant été rendue, elle y découvre un post-it sur lequel léducateur de permanence a noté ladresse quil avait pu obtenir par le numéro de téléphone indiqué par Patricia. Pour la famille, il ny avait plus de doute. Le foyer savait où se trouvait sa fille et navait pas fait son travail. Elle porte plainte. Le procureur requiert en février 2000, 6 mois de prison avec sursis pour le chef de service et 4 mois avec sursis pour léducateur, la famille réclamant 300 000 F de dommages et intérêts. Le tribunal relaxe les professionnels du foyer départemental de lenfance avec comme motivation des considérations sur la complexité dun métier dont la fonction consiste à prendre en charge des jeunes en grande difficulté. Mais ceux-ci restent toujours sous la menace dune condamnation : la partie civile et le parquet ont fait appel.
La mort de Patricia est un drame épouvantable pour sa famille. Mais elle na pas épargné léquipe éducative et les jeunes du foyer. Les poursuites judiciaires ont provoqué un malaise qui a pu confiner à la paranoïa : réticence à laccueil de population à risque, hésitations à organiser des sorties à la mer ou en VTT, communication téléphonique immédiate à la gendarmerie dans lheure qui suit labsence non programmée dun jeune (complétée par un fax). Sur 180 admissions de mineurs de plus de 12 ans, le foyer a eu à gérer en 1999 près de 300 fugues (dont la durée allait de 3 heures à 2 mois, certains fugueurs ne réapparaissant jamais). Lactuelle saisie systématique de la gendarmerie submerge celle-ci de procédures. Le drame dont a été victime Patricia a montré les failles dun protocole qui nétait peut-être pas assez systématique, mais qui avait fait ses preuves, depuis 1983, date darrivée du chef de service, puisquen 17 années à ce poste exposé, il na eu à déplorer aucune conséquence dommageable. Une information non transmise a eu un effet dune extrême gravité. Lerreur est manifeste, inutile de la nier ou de la minimiser. Pourtant, elle a été commise par deux professionnels expérimentés, très bien notés.
En submergeant les gendarmeries et les brigades des mineurs dinformations, dès les premiers soupçons de fugue, avec pour objectif principal de se couvrir légalement, ne va-t-on pas paralyser laction de ces instances qui narriveront pas à traiter avec sérénité ce qui relève déléments dinquiétude réelle et ce qui mérite dêtre relativisé ?
Dans un poste exposé à la gestion de situations particulièrement difficiles, des actes aussi banals soient-ils, posés par des professionnels aussi aguerris soient-ils, peuvent à tout moment avoir des conséquences, selon les circonstances, tout autant bénignes que graves. Des procédures claires et précises sont certainement nécessaires. Mais, réussiront-elles à répondre à tous les cas qui se présentent, à toutes les situations qui nécessitent des initiatives et des prises de risque sans lesquelles aucun travail éducatif ne peut véritablement avoir lieu ?
Jacques Trémintin
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