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En matière d’abus sexuels, pensez-vous que laparole de l’enfant est toujours légitimée ?Marcelline Gabel : Pour se poser la question de la légitimité de la parole de lenfant, il faut dabord examiner quel est cet enfant, son âge, où il en est de son développement psycho-affectif, cest-à-dire quau préalable il est nécessaire dacquérir un savoir sur lenfant normal. Cest dailleurs une connaissance que tous les travailleurs sociaux ne possèdent pas. Ainsi, la formation des policiers au centre de Gif sur Yvette sur lentretien avec lenfant maltraité, comporte une partie très importante sur le développement psychologique normal de lenfant, alors quà lheure actuelle dans les centres de formation du travail social, cet aspect reste très insuffisamment traité. Or, on ne peut pas analyser de la même façon la parole dune enfant de trois ans, ou dune adolescente de 14 ou 15 ans ; qui sont inévitablement dans des situations différentes. Cette parole sest dailleurs beaucoup libérée, non pas à cause de la médiatisation, mais surtout au regard des campagnes de prévention et de linformation sur les principes de la Convention internationale des droits de lenfant. Celles-ci se sont appuyées sur laffirmation selon laquelle lenfant a le droit de « dire non » en matière dabus sexuel. Mais, les enfants ont plus facilement révélé leurs problématiques à partir du moment où ils ont aussi trouvé face à eux des adultes en mesure de les entendre : la sensibilisation et dans le meilleur des cas, la formation proposée aux professionnels, ont aussi joué dans le surgissement de cette parole.
Pourtant, chez ces derniers, la médiatisation a généré effectivement, comme votre question lévoque, un certain nombre de dérives, dont les « signalements parapluie » ; cest-à-dire que les quelques situations ayant donné lieu à des « mises en examen » de travailleurs sociaux, les ont poussés à agir très vite et « à signaler » trop rapidement sur la base déléments peu fiables.
À leur décharge, police et justice, encore actuellement, font obligation de saisir sans délai les autorités judiciaires dès la suspicion « dabus ». Dès lors, comment un professionnel peut-il évaluer quand nexiste aucun temps pour réfléchir, se concerter, se poser des questions ? À linverse, un autre courant se développe sur la théorie des fausses allégations et pousse au ralentissement du signalement. Une réflexion sur le délai et le type dabus sexuel devrait maintenant sengager.
Ces fausses allégations se posent très souvent lors des divorces conflictuels, et les professionnels sont « troublés » de lutilisation de cette accusation là, dun époux contre un autre, notamment pour le droit de garde. Cest dailleurs un phénomène quon aurait pu prévoir en France, puisque dans les pays anglo-saxons, cela fait presque vingt ans, que ces fausses allégations foisonnent et sont la plupart du temps inspirées par les avocats des mères contre les pères. Pourtant, toutes les études réalisées à létranger montrent que dans ce domaine les fausses allégations varient de 5 à 10 %. La raison en est, soit des incompréhensions de la part des travailleurs sociaux qui décodent mal ces révélations fausses, soit des conflits dadolescentes qui manipulent ces « armes » dans leurs familles, ou dans leur collège. Mais, quoi quil en soit, il me semble nécessaire de rappeler que dans tous les cas de figures, en termes de véracité de la situation ou de simples fantasmes, il reste indispensable dagir, car lenfant qui ment est un enfant qui souffre, et mérite dêtre aidé pour comprendre pourquoi il a eu besoin daller si loin à légard dun adulte.
Les fausses allégations dans le cadre dun divorce méritent également que lenfant, de toute façon victime du conflit de ses parents, soit également pris en compte et aidé.
Je crois que notre loi en cette matière est parfaite, et il faut savoir que nous vivons dans ce domaine dans le pays le plus répressif dEurope. Toutes les protections et les mesures daccompagnement prévues tant pendant linstruction quaprès, sont excellentes. On a donc des lois, des structures, des moyens, mais la question est celle des hommes (au sens générique ) à savoir, des professionnels. Tout est là. Ainsi, les magistrats se forgent plus ou moins vite leur intime conviction. Ils ne sont pas exempts de sentiments démotion, de préjugés etc. Le problème se situe donc dans lapplication de la loi par les hommes.
Depuis lannée 1998, existe une légère augmentation des signalements dabus sexuels, mais qui, selon nos observations, natteint pas lampleur que nous avions connue dans les années précédentes. Il me semble que cela va aller en se stabilisant, même si autour des abus sexuels, existe toujours un débat avec des positions très militantes et extrêmes. Le problème est surtout déviter les dérives, comme celles existant en dehors de nos frontières, ou de retomber dans le déni. En fait, ce qui traverse la réflexion actuelle est de savoir si pour lenfant le fait de dire ou pas est thérapeutique ? On a ainsi vu, dans les études réalisées, que les enfants ne se confiaient pas tellement, même si à lheure actuelle cela est favorisé.
Dans une récente recherche Suisse, on constate que sur 252 enfants abusés, filles et garçons, 40 % se sont confiés en priorité à leurs amis, 26 % à leur mère, 13 % à leur père mais seulement 8 % aux travailleurs sociaux. Cest donc une problématique qui se règle dabord dans le cercle familial et proche. Cela montre si tant est quil en soit besoin que lorsque la révélation est tardive, elle provoque moins danxiété car à ce moment-là, les réactions de lentourage sont moins vives. On explique ainsi que les enfants nen parlent pas « sur le coup » Il reste là tout un champs détudes à ouvrir. En outre, la prévention telle quelle est faite aujourdhui, a tendance à responsabiliser lenfant en lui affirmant quil doit dire non. Les adultes pensent alors quil est en quelque sorte vacciné, ce qui nest pas le cas. Or, cela reste clairement aux adultes qui lentourent dassumer sa protection. La prévention des abus sexuels devrait être réorientée et sadresser aux futurs jeunes parents.
Propos recueillis par Guy Benloulou
Corinne, sur les conseils dune copine, est venue en parler à lassistante sociale du quartier. Elle a subi, il y a de cela cinq années, une agression sexuelle de la part dun oncle. Cela sest passé au domicile de son agresseur où elle avait été reçue pour le week-end. En labsence de sa tante et de ses cousins sortis faire des courses, lagresseur avait abusé delle. À peine âgée de 10 ans, elle en avait parlé à son retour à sa mère qui ne lavait pas cru. Profondément mortifiée du fait que de victime, elle était devenue aux yeux de sa mère une coupable, elle nen avait plus jamais reparlé. Jusquà cette conversation avec sa meilleure amie qui avait réussi à la convaincre de franchir le pas. La voilà, le cur battant, face à cette assistante sociale, dont elle sattendait quà son tour, elle laccuse dêtre une menteuse. La voix douce qui lui répondit létonna. Elle sentendit dire que ce quelle avait subi était inacceptable et que le délai de prescription (trois ans pour un délit et dix ans pour un crime) ne commençait à courir quà compter de ses 18 ans. Même si lagression quelle avait subie datait de cinq années, elle pouvait encore porter plainte. La proposition lui fut faite den parler à ses parents. Ce quelle refusa. Ils navaient pas été capables de la croire au moment des faits, pourquoi changeraient-ils dattitude aujourdhui ? Lassistante sociale lui proposa un délai de réflexion. Ils allaient se revoir avant la fin de la semaine. Si Corinne était alors décidée à porter plainte, elle laccompagnerait dans cette démarche. Rassurée par cet accueil bienveillant, appuyée par son amie à qui elle répéta, mot pour mot, les termes de lentretien et convaincue de son bon droit, la jeune fille se rendit à la date convenue au centre médico-social. Comme convenu, lassistante sociale, après avoir pris du temps pour lui expliquer ce qui allait se passer, laccompagna jusquà la gendarmerie de la commune. La vue des uniformes limpressionna un peu, mais la présence de son accompagnatrice la rassurait. Un gendarme les reçut et écouta attentivement le début du récit de Corinne. Lenquêteur interrompit alors ladolescente en lui expliquant que sa déclaration pouvait être filmée et enregistrée, mais que pour cela, il fallait son accord. La jeune fille le lui donna, après quelques instants de réflexion. Il fallait se déplacer dans la brigade de la commune voisine qui centralisait cette procédure pour cette partie du département. Un court voyage en voiture, et Corinne se retrouva accueillie par un nouveau gendarme qui venait dêtre prévenu par son collègue. Il lui expliqua à son tour ce qui allait se passer, lui fit visiter les lieux et linvita à entrer dans une petite pièce. En plein milieu se trouvaient une table basse et trois fauteuils. Ayant la possibilité de se faire accompagner par une personne de son choix, elle demanda à lassistante sociale de bien vouloir rester à ses côtés. A lautre bout de la pièce, une caméra sur pied et un micro enregistraient les moindres faits et gestes du petit groupe. Lentretien fut difficile. Corinne dut sinterrompre à plusieurs reprises sous leffet de lémotion. Lenquêteur, compatissant, nen resta pas moins précis, sollicitant des détails, reprenant les mots employés par ladolescente, essayant de faire préciser des aspects plus obscurs. Dans la pièce voisine, un monitor retransmettait la scène de laudition. Un autre gendarme saisissait sur un micro-ordinateur les propos entendus sur lécran de contrôle. À lissue de lentretien, un procès-verbal fut imprimé quon apporta à la jeune fille et quon lui fit signer en quatre exemplaires. Une copie de cassette vidéo fut réalisée et placée sous scellés en vue dêtre utilisée ultérieurement dans la phase dinstruction ou de jugement. Lautre exemplaire allait servir de support de travail pour les enquêteurs, et éventuellement en cas de confrontation avec labuseur. La victime naurait plus besoin dêtre face à lui. Le parquet, informé de létat de lenquête, demanda une expertise médicale qui fut prise en charge par la cellule daccueil de lhôpital voisin. Lassistante sociale félicita Corinne pour son courage et lui expliqua quil allait falloir à présent préparer la révélation à faire à sa famille. Mais, si elle ne souhaitait pas réintégrer le domicile familial, il était possible de demander au procureur quelle soit admise provisoirement dans un foyer durgence. Corinne ne se sentait pas capable davoir à affronter le soir même ses parents. Elle accepta la proposition qui lui était faite. Lassistante sociale téléphona au parquet et dans lheure qui suivit, une ordonnance de placement provisoire était prise. Elle entra au foyer Canaris (ce nétait pas original comme nom puisquil se trouvait rue des Canaris !), une structure daccueil durgence de 6 lits, où elle fut prise en charge par une éducatrice qui lui fit un grand sourire quand elle lui ouvrit la porte dentrée. Après lavoir quittée, lassistante sociale se rendit aussitôt au domicile de sa famille pour linformer de la mesure de protection qui venait dêtre prise au bénéfice de leur fille.
Jacques Trémintin
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