Numéro 532, 18 mai 2000

Maltraitance : enfant victime, adultes coupables, intervenants

Malveillance ou déni de justice ?

Parmi les circonstances qui incitent les professionnels à une certaine prudence dans les révélations d’abus sexuels, il y a celle de la séparation parentale. Il faut toutefois se garder de généraliser dans un sens ou dans un autre. Oui, il peut y avoir parfois manipulation. Non, ce n’est pas la majorité des cas. Explications


Près de 25 ans après son adoption, le divorce par consentement mutuel continue à faire jeu égal (42 %) avec le divorce pour faute (43 %). C’est dire si la séparation constitue pour nombre de couples une épreuve pleine de souffrance. La passion qui a pu présider à l’union peut fort bien se transformer en une haine farouche et implacable, propice à toutes les dérives. Toute raison disparaît alors derrière une incommensurable rancune. Vouloir faire payer à l’autre, peut aller jusqu’à utiliser les enfants contre lui. L’un des moyens possibles consiste alors à l’accuser d’agresser sexuellement son enfant à l’occasion du droit de visite. Malveillance ou naufrage de tout entendement et de tout discernement dans le flot d’hostilité qui a alors submergé l’individu ? Toujours est-il que la justice a déjà condamné de tels excès. Cela n’est toutefois pas suffisant pour comprendre le phénomène. La fausse allégation peut aussi se dérouler dans les conditions de bonne foi. Si la séparation est difficile à vivre pour les parents, il en va tout autant — sinon plus, car ils n’ont pas les moyens de rationaliser et d’accepter — pour les enfants. Quand la fin du couple parental se manifeste par un conflit intense, cela provoque chez lui une profonde déchirure intérieure qui constitue un terrain fertile aux projections inductrices du parent inquiet.

Pour autant, dans la plupart des cas, y compris en cas de séparation parentale, l’agression est bien réelle. Cela signifie qu’une révélation d’abus sexuel doit entraîner la même attention et la même vigilance dans une problématique de séparation ou de divorce que dans tous les autres contextes. Le Collectif féministe contre le viol (1) a alerté, il y a quelques mois, l’opinion publique, sur un traitement judiciaire qui lui semblait tout particulièrement dysfonctionner dans ce cas de figure. L’évaluation proposée porte sur les années 1996, 1997 et le premier semestre 1998. Elle concerne 67 enfants dont 78 % de filles, âgés pour 88 % d’entre eux de moins de 7 ans. Le constat est fait que la situation de séparation porte un discrédit complet sur la parole de l’enfant. Alors que 77 % d’entre eux décrivent précisément les faits et désignent leur agresseur, leurs témoignages semblent peu pris au sérieux. Les certificats médicaux ne semblent pas non plus convaincre les juges. Il en va de même pour la sollicitude des mères qui semble constituer un élément de doute sur la crédibilité des révélations de l’enfant. Qu’elles se montrent déprimées et anxieuses, et on leur reproche de projeter sur leur enfant leur propre souffrance. Qu’elles affirment croire leur enfant, et leur parole est discréditée. « Il y a encore peu de temps, on accusait systématiquement les mères d’être “aveugles” face aux agressions sexuelles commises par le père ou même “complices” de ses agissements délictuels ou criminels. Aujourd’hui, lorsque de plus en plus de mères osent entendre et protéger leurs enfants et qu’elles agissent avec diligence et persévérance, on les accuse systématiquement d’être des “manipulatrices” » affirme le collectif. Pourtant, des intervenants dûment formés peuvent valablement distinguer le comportement, les paroles, les réactions physiques et psychologiques d’un enfant victime d’agression sexuelle, des attitudes et propos d’un enfant manipulé. Or, la justice semble se contenter, dans nombre de cas, d’enquêtes préliminaires bâclées, d’enquêtes sociales et expertises partiales, de procédures interminables, d’absence de mesures provisoires de protection des enfants réexposés à leur agresseur etc. Car, c’est bien là le plus terrible, dans les cas de classement sans suite (51 %), l’enfant se trouve confronté à nouveau à son agresseur avec qui il peut être amené à nouveau à partager la vie quotidienne. Dans l’hypothèse d’une fausse allégation, ce n’est que justice. S’il s’agit du résultat des manipulations perverses de l’agresseur qui ont permis de tromper la justice, c’est la perspective d’une reproduction possible de l’abus, avec pour différence que désormais, l’enfant ne parlera plus. Le collectif propose un certain nombre de mesures qui permettraient non pas d’éviter toutes dérives, mais de les limiter : formation initiale des intervenants judiciaires à la problématique des abus sexuels, enquête rapide, exhaustive et sérieuse dès le dépôt de plainte, désignation d’experts différents pour l’agresseur et pour les enfants victimes, contrôle par un collège professionnel de l’activité des experts, suspension des contacts entre l’enfant et son agresseur présumé pour éviter toute pression.

Malveillance, mauvaise interprétation ou déni de justice ? Une fois de plus, la nécessité se fait jour d’un traitement au cas par cas, hors de tout a priori et de toute généralisation hâtive, seul garant du positionnement de l’enfant au cœur des préoccupations.

Jacques Trémintin

(1) Collectif féministe contre le viol : 9 villa d’Este - 75013 Paris. Tél. 01 45 82 73 00

Viols-Femmes-Informations : N° vert : 0 800 05 95 95


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