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Plus de mille participants avaient répondu présents aux quatre conférences plénières et dix-huit ateliers animés par des intervenants en provenance de tous les horizons concernés par la maltraitance. Les 13es journées détude, proposées par la délégation du Maine et Loire de lAFIREM (1), lui ont permis de fêter son vingtième anniversaire en offrant une prestation de grande qualité. Un tel foisonnement dintelligence est toujours difficile à synthétiser tant les contributions sont riches et multiples. En rendre compte ne fera que reproduire la même frustration vécue par le congressiste obligé de faire un choix en renonçant à tel atelier pour tel autre.
Cest bien lenfant-victime qui tient la première place dans la relation maltraitante. Boris Cyrulnik, psychiatre, invité à plancher sur la place des pères, a développé un thème qui lui est cher : celui de la résilience, cette capacité à se développer dune manière équilibrée malgré un environnement hostile. Comparant notre civilisation à celles dautres régions du monde (dont lAfrique), il expliquera que la disparition du père naboutit à leffondrement de lenfant, que lorsque celui-ci nest pas entouré de figures relais qui peuvent compenser cette absence. Chez nous, tout repose sur deux parents. La défection de lun dentre eux est vécue dune manière traumatisante. Or, lidentification du père et du géniteur na rien duniversel, mais est une invention occidentale liée à la nécessité de fixer les modalités de la transmission des biens et de lhéritage. Dans de nombreuses autres cultures, la fonction biologique nest pas celle qui prévaut, bien des hommes pouvant jouer un rôle tant affectif quéducatif auprès de lenfant. Boris Cyrulnik en déduira lintérêt de ces figures de résilience, véritables substituts, qui constituent autant de relais aux défaillances qui entourent lenfant maltraité : oncles, voisins, second mari de la mère, institutions peuvent alors jouer un rôle essentiel dans la reprise du développement. Car sil ne peut exister de réversibilité, lenfant blessé peut néanmoins être aidé à grandir malgré ses blessures.
« Après la transgression de linterdit, un toucher chaste est-il possible ? » sest interrogé Patrick Ayoun, pédopsychiatre à Bordeaux. Le corps devenu le lieu du délit, du crime, de leffraction et de la jouissance mélangés ne laisse que désolation et désert. Comment pouvoir, à nouveau, approcher et toucher le sujet en restaurant tout le symbolique des médiations, et faisant en sorte que tout geste ne soit pas interprété comme tentative de nouvel abus ? Tout le travail consiste alors à rétablir les notions de proximité et de distance, en sortant des confusions identificatoires propres à la maltraitance pour rétablir la reconnaissance des différences, de laltérité et du désir de lautre complètement pervertis par labuseur. Ladulte doit se méfier de ses évitements phobiques, telle cette mère de famille, tétanisée par la jouissance quelle avait provoquée chez son bébé en lui procurant des soins. Michel Lemay rappellera la fonction dérotisation inhérente à la parentalité : le plaisir sensoriel est essentiel pour permettre à lenfant daccéder à la conscience dêtre un sujet de désir. Ladulte est dans son rôle quand il caresse, stimule ou masse son enfant. Il ne se transforme en abuseur que sil génitalise cette relation, en confondant dès lors sexualité infantile et sexualité génitale. Apprenons à lenfant à distinguer entre cette affection indispensable à sa croissance et à son équilibre et labus sexuel. Mais, permettons aussi aux professionnels, continuera Michel Lemay, didentifier et de pouvoir parler du plaisir sensoriel queux mêmes éprouvent en contact avec lenfant. Si cet espace de pensée nexiste pas pour eux, comment lenfant peut-il sy retrouver ?
Deuxième acteur de la maltraitance : ladulte-auteur. Michel Suard, psychologue intervenant en détention auprès de délinquants sexuels, a expliqué son travail consacré à la thérapie de groupe et de famille pour les auteurs dabus sexuels intrafamiliaux incarcérés. La répression, la mise à lécart sont-elles les seules réponses possibles ou y a-t-il matière à une prise en charge psychothérapeutique ? Deux éminents spécialistes apportent une réponse exactement inverse à ces questions. Hubert Van Giseghem prétend, à partir de sa pratique dexpert judiciaire, que 5 à 10 % seulement des abuseurs sont accessibles aux soins. Pour Catherine Marneffe, pédopsychiatre à Bruxelles, soccupant de familles maltraitantes, seul un nombre infime, compris entre 3 et 10 %, serait réfractaires à une thérapie. Sans pouvoir départager lun et lautre, Michel Suard a, plus prosaïquement, décrit son intervention auprès dune population qui vient le consulter sur la base du volontariat, écartant donc les plus pervers qui sont dans le déni ou la conviction dun complot responsable de leur incarcération. Ces suivis se font bien parfois sur pression du juge de lapplication des peines. Mais, il nexiste pas dinjonction proprement dite puisque le suivi socio-médical prévu par la loi du 17 juin 1998 ne simpose quaprès la sortie dincarcération. Lobjectif thérapeutique nest pas ici la prévention de la récidive puisque de toute façon, moins de 4 % des personnes incarcérées pour viol, renouvelle le même crime après leur sortie. Non, ce qui est recherché, cest de comprendre comment cela a pu arriver et tout mettre en uvre pour quil ny ait pas une éventuelle transmission générationnelle. La thérapie peut se dérouler par groupes de trois à cinq détenus, en douze séances, à raison dune tous les quinze jours. Michel Suard propose aussi des entretiens individuels. Autre forme dintervention, le travail familial, avec la partie de la famille qui nest pas directement concernée par lagression. Cela peut arriver, même si cest plus rare, quune confrontation soit organisée entre la victime et son agresseur. Cest laboutissement de tout un travail de préparation de lun et de lautre qui peut aboutir à une reprise des relations vraiment constructives, à limage de ce père présentant ses excuses et remerciant son enfant davoir eu le courage de le dénoncer. Il est difficile actuellement, dévaluer les résultats du travail ainsi engagé. On peut simplement évoquer les constats de ces hommes incarcérés qui ont pu exprimer leur satisfaction de pouvoir reconnaître devant le groupe la gravité de leurs gestes et de ne plus être seuls à sinterroger sur leurs déviances.
Troisième acteur de la tragédie, lintervenant qui est tout sauf neutre dans le rôle quil endosse.
Et cest Jeanine Oxley et Michèle Rouyer, psychologues au Relais Alésia à Paris qui ont mis « les pieds dans le plat » en citant Pierre Strauss, lun des fondateurs de lAFIREM : « Nous sommes tous des parents maltraitants. » Il ne sagit pas là dune tentative de banalisation dun acte éminemment barbare, mais du rappel des pulsions mortifères qui gisent au plus profond de chacun dentre nous. Un animateur datelier nhésitera dailleurs pas à évoquer cette question de l(in) humanité des adultes maltraitants en intitulant son intervention : « Ces gens-là sont-ils des nôtres ? » Cest donc délibérément vers nos propres sentiments et nos contre-attitudes en tant que professionnels que le questionnement a été orienté. Les intervenants ont inévitablement à effectuer le deuil de la famille idéale quils nont jamais eu et quils voudraient bien imposer aux autres. La confrontation aux abus et mauvais traitements dont se rendent coupables les autres provoquent chez soi des remaniements psychiques pas toujours souhaités et le plus souvent inconscients (surtout quand cela vient interpeller sa propre histoire), mais qui font toujours écho chez lenfant et ses parents. Doù limpérative nécessité de pouvoir accéder à cette ambivalence. Rien nest jamais acquis définitivement. Et la haine mise à distance fait retour très rapidement, car ce qui fait réagir chez lautre, cest ce qui nous renvoie à nous-même. « Ce nest quen apprenant à accepter ces pulsions mortifères que nous pourrons consacrer toute lénergie utilisée jusquà présent à les nier dune manière plus positive » réagira une participante depuis la salle. « Mais cest vrai que dans le secteur socio-éducatif, il nest pas bien vu de vouloir travailler sur laffectif » lui répondra en écho une autre voix du public.
Parmi les intervenants appelés à jouer une rôle essentiel, il y a lexpert. La loi du 17 juin 1998 a précisé les modalités de son travail tant par rapport à la victime à propos de laquelle il sagit de déterminer le degré des préjudices subis, que par rapport aux agresseurs pour qui il sagit dévaluer lopportunité dune injonction de suivi socio-médical. Liliane Daligand, professeur de médecine légale et experte psychiatre à Lyon exprimera son espoir déçu que ce nouveau texte législatif nait pu mettre un terme à lexpertise de crédibilité. De toutes les victimes, seules celles ayant subi violence et agressions sexuelles se voient imposer cette suspicion quant au témoignage ou à la parole quelles apportent. Cette mesure constitue pour Liliane Daligand un archaïsme de la procédure : il revient au juge de dire qui est innocent, qui est coupable et, pour un expert, aborder lenfant sous langle du mensonge et de la vérité, fausse le sens de la relation quil essaie alors détablir. La loi de 1998 a, en outre, chargé lexpert de déterminer le degré de préjudice qui se traduit en taux dincapacité partielle, donnant droit au bénéfice du fonds dindemnisation. Ce fonds a été créé en 1986 pour indemniser les victimes dattentat. Il est alimenté par une taxe annuelle de 20 francs perçue sur tous les contrats dassurance de biens, ce qui représente 59,5 millions de francs. La maltraitance ou la violence sexuelle relèvent de cette indemnisation. Le calcul est alors fait à partir du préjudice tant esthétique que scolaire (retard pris dans les études), de lagrément (qualité de la vie) que de lavenir compromis ou encore de la perspective détablissement (vie familiale et sexuelle ultérieure). Liliane Daligand regrettera que le taux dindemnisation de ce fonds de garantie, qui sétablit en moyenne à 140 000 francs pour les victimes de toutes les infractions pénales confondues, ne soit que de 70 000 francs en moyenne, pour celles qui ont eu à subir une maltraitance ou une agression sexuelle.
Un éminent criminologue écrivait en 1901 que les enfants, comme les femmes et les personnes faibles ne peuvent être crus car il est dans leur nature de mentir. Hervé Hamon, président du tribunal pour enfants de Paris, rappellera la longue évolution qua connue la protection de lenfance au cours du XXe siècle, permettant ainsi de mesurer le chemin parcouru. Il regrettera, toutefois, la réémergence récente et un peu inquiétante de la militance chez les professionnels qui nhésitent pas à se jeter mutuellement à la figure les pires anathèmes. Les travaux de lAFIREM constituent un contre-poison efficace et roboratif à de telles déviances.
Jacques Trémintin
(1) « Autre regard sur la maltraitance » 16 et 17 mars 2000, Actes disponibles à : AFIREM délégation du Maine et Loire - 35 rue St Exupéry - 49100 Angers. Tél. Fax : 02 41 24 08 69
La résilience a toujours existé, sinon nous ne serions pas là. Pourtant, cest très progressivement et tout récemment, que les scientifiques et les praticiens en ont élaboré le concept. Pendant longtemps, notre culture a pétrifié les enfants victimes de graves traumatismes en hypothéquant leur avenir : ainsi, un orphelin ne pouvait devenir, on en était alors convaincu, que journalier ou servante, sans espérer pouvoir sinstruire. Aujourdhui, on a compris quil est possible à ces enfants de reprendre leur développement, pour autant quils puissent disposer de tuteurs qui les y aident, en les inscrivant dans une destinée humaine. Contre les prophéties créatrices de stigmatisation, le changement de regard savère parfois avoir un pouvoir façonnant impressionnant. Ce peut être des psychothérapeutes, des travailleurs sociaux, mais tout autant des enseignants, des éducateurs sportifs, tout comme des uvres littéraires ou des rencontres avec des penseurs ou des philosophes. Plus ils sont nombreux dans son entourage, plus lenfant peut choisir celui qui lui convient. La résilience, cette capacité dune personne ou dun système à réussir à sépanouir, en résistant aux conditions difficiles de son existence, nest ni la molécule du surhomme, ni la garantie de voir disparaître les blessures anciennes, mais la possibilité de rebondir en intégrant le passé et en souvrant à lavenir. Cela ne justifie pas la souffrance infligée (il ne sagit pas de la banaliser au prétexte que lenfant arriverait malgré tout à sen sortir), mais cela encourage lespoir.
À voir : « La résilience : blessé mais pas vaincu » Entretien entre Boris Cyrulnik, psychiatre et éthologue et Stefan Vanistendael, sociologue et secrétaire général adjoint du Bureau international catholique de lEnfance. Cassette « Parole donnée » (260 F) - Anthéa : 93 chemin du Coutelet - 83006 Draguignan Cedex. Tél. 04 94 68 98 48
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