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Gabriel Cohn Bendit, pédagogue en retraite a été l’initiateur en 1982 du Lycée expérimental de Saint-Nazaire (qui fonctionne encore aujourd’hui) ainsi que du Groupement des retraités éducateurs sans frontières qui intervient dans différents pays du tiers-monde et a déjà proposé au ministère de l’Education nationale de venir renforcer les équipes pédagogiques dans les établissements sensibles. (GREF : 28 bd Bonne nouvelle 75010 Paris. Tél. 01 45 23 10 81 - Fax 01 48 01 08 69). Il a proposé d’ouvrir sur le territoire une demi-douzaine de collèges pionniers inspirés des méthodes proposées par Marie-Danielle Pierrelée et a été reçu par Jack Lang à ce sujet.
Auparavant, le fils de prolo ou de paysan allait en apprentissage après son certificat détude primaire. Celui des classes moyennes allait dans les lycées et à luniversité. Cétait clair : les enfants de pauvres suivaient une filière pour les pauvres, ceux de riches allaient dans une filière réservée aux classes moyennes et supérieures. Aujourdhui le seul changement cest quon fait la même chose avec la quasi totalité dun groupe dâge quon faisait il y a cinquante ans avec seulement 20 % des élèves. Comment sétonner alors quils veuillent saffirmer autrement ? Si on ne peut briller en classe, il ne reste plus quà devenir un caïd dans la cour.
Ce qui lui manque avant tout ce sont des idées généreuses. Il faut dabord redéfinir le contenu de lenseignement en le faisant correspondre aux fantastiques évolutions des sciences humaines et de la nature. Actuellement 90 % des contenus ne donnent pas de plaisir aux élèves. Certains profs réussissent à les passionner par ce quils sont ou par ce quils disent. Mais la majorité ny arrive pas. Le travail collectif simpose comme une nécessité incontournable : les profs ne peuvent plus travailler en ignorant ce que font les autres. Pendant longtemps, linstituteur comme le professeur participaient au même titre que le père, le curé ou le député au maintien de la soumission à lautorité. Ce modèle a fait faillite. Certains prétendent que les enseignant seraient laxistes et les parents démissionnaires. Je ne suis pas daccord. La société ne fonctionne plus comme auparavant, en sappuyant sur la soumission à lautorité. Les valeurs daujourdhui cest démontrer et convaincre. Ce qui nous manque, cest un système dadhésion basé sur la conviction.
Un fossé sest creusé entre eux et les élèves. Pendant longtemps, il y avait cohérence entre leur origine sociale respective. Les instituteurs et la majorité des enfants étaient de milieu populaire. Au lycée, les professeurs étaient comme les lycéens issus des classes moyennes. Aujourdhui, il y a divorce. Le recrutement des profs de collèges de banlieue devrait passer à mon avis par deux mois de colonie avec les gamins quils vont avoir en classe ensuite. Après cela, sils sont toujours motivés, on peut les envoyer dans les collèges. Pour bien travailler, je crois quil faut dabord avoir envie dêtre avec ces mômes et ces ados. Il faut aussi savoir donner envie aux élèves dapprendre et de comprendre. La plupart des profs ne peuvent pas comprendre quon ne puisse pas comprendre. Les erreurs sont le signe pour eux dun manque de travail alors quil sagit dun blocage inhérent à un autre système culturel.
Marie-Danielle Pierrelée a été à linitiative, en début dannée, dune pétition (« halte au massacre des intelligences : manifeste pour une école créatrice dhumanité ») qui propose de lancer des expérimentations dans un nombre significatif détablissements animés par des enseignants volontaires. Des milliers de signatures ont été récoltées. Lidée est simple. Organisons des dispositifs pilotes où lon applique des pédagogies actives qui ont fait leur preuve depuis 50 ans. À lissue dun délai fixé, on évalue lefficacité des approches proposées. On pourrait même proposer des expériences où on laisserait 15 élèves par classe avec des méthodes traditionnelles et ensuite on compare.
Aujourdhui, la question qui se pose pour beaucoup de mômes, cest bien de savoir pourquoi il ferait des efforts quand le grand frère avec le Bac galère là où le grand frère sans Bac se débrouille bien mieux en dealant. Cette relation entre la société et le système scolaire est compliquée, ce dernier ne pouvant tout changer à lui tout seul. Tout dabord, il faut être clair : lécole nest pas un ascenseur social. Elle ne fait que sadapter aux besoins de léconomie. Quand la société a eu besoin de salariés plus formés, lécole a répondu à cette demande en organisant les promotions correspondantes. Aussi ne peut-on lui demander de réorganiser le fonctionnement dune société profondément inégalitaire. Tout au contraire, ce quelle fait aujourdhui, cest surtout de renforcer les structures hiérarchiques. Si lécole ne peut pas supprimer les classes sociales ni leur reproduction, elle peut néanmoins faire en sorte de ne pas aggraver les avantages acquis. Ce qui est possible de garantir, cest lacquisition de compétences minimales que sont lécriture, la lecture, la réflexion. Je reste convaincu que ce qui importe ce nest pas tant ce qui se prépare à lécole mais ce qui sy vit. Ce qui ma beaucoup choqué ces derniers mois cest lhistoire de cette gamine qui accouche dans les toilettes de son lycée ou ce jeune qui se fait torturer. Le fait quil ny ait pas eu un prof capable dentendre la souffrance ou la détresse de ces jeunes est très significatif. Je revendique quon réhumanise une machine qui est devenue trop froide et impersonnelle. Cela peut trouver une solution au travers de ces tutorats qui placeraient un prof très proche de 10 ou 15 gamins, faisant le point avec eux une fois par semaine sur leurs difficultés ou leurs problèmes. Lécole doit être une communauté de vie où chacun doit se sentir bien et même heureux. À raison de 6 heures par jour pendant 20 ans, lêtre humain passe le quart de sa vie à lécole. On ne peut accepter plus longtemps quil la vive sous une contrainte faite dangoisse et danxiété alors que ce nest pas si difficile de bien faire.
Ceux qui prétendent quils ne font quinstruire éduquent comme tous les autres. Ils éduquent même de façon obsessionnelle. Ils exigent la ponctualité. Ils sanctionnent toute parole même murmurée à son voisin. Demander ou donner un renseignement est interdit. On travaille seul. Le moindre déplacement, y compris pour aller aux toilettes, suppose lautorisation du maître. Seul ce dernier peut distribuer la parole, y compris en obligeant à parler. Les élèves sont assis côte à côte et les uns derrière les autres pour ne pas communiquer entre eux. La seule question qui se pose nest donc pas : instruction ou éducation, mais quelle éducation ? Éducation à lindividualisme, à la compétition à la soumission à lautorité ou éducation à lentraide à lautonomie et à la démocratie. Car, nos établissements scolaires actuels fabriquent des moutons ou des casseurs mais sûrement pas des citoyens. Ils ne laissent vraiment le choix quentre la soumission et la révolte. Célestin Freinet et lensemble des mouvements de pédagogie active ont pourtant prouvé quon pouvait faire autrement. Dès la maternelle, on peut créer des conseils délèves où la petite collectivité apprend à prendre des décisions, à élaborer des règles de vie, à gérer des conflits. Et, au fur et à mesure que les enfants grandissent, les champs de décision sétendent. Cest cet exercice qui fera des élèves des citoyens démocrates. La violence à lécole est le résultat de ce manque de démocratie. Jusquà ces dernières années les élèves se soumettaient passivement à lautorité, les rares fortes têtes étaient exclues et tout rentrait dans lordre. Aujourdhui, le nombre de ces fortes têtes a beaucoup augmenté et les enseignants narrivent plus à imposer leur autorité. Tout au contraire, lécole doit être un lieu dapprentissage de la démocratie et de la citoyenneté. La responsabilité des enseignants est donc engagée dans lexistence de la violence quon dénonce avec véhémence.
Propos recueillis par Jacques Trémintin
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