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Prestataires et bénéficiaires doivent passer un contrat !Lengagement entre les partenaires devrait être clair en ce qui concerne les besoins, les attentes et les aspirations des usagers, les réponses des professionnels, mais aussi les procédures qui permettront de donner vie à ce partenariat. Par exemple, selon quelles modalités et dans quels délais les travailleurs sociaux sengagent-ils à élaborer un projet personnalisé ? Selon quel rythme vont-ils lévaluer et le réajuster ? Promettront-ils à une personne de la réinsérer dans une vie sociale ou plus simplement de laider à déménager, à changer de tuteur, à se mettre en couple ? La contractualisation oblige ainsi à poser des engagements à partir des ambitions et des moyens dont on dispose. Raisonnement et proposition sur ce qui pourrait sceller une transaction |
Lexpression baroque de « travail avec les familles » qui sétait répandue à partir des années 70, fréquemment chargée de pathos et de relents soupçonneux, allait bien souvent de pair avec une vague préoccupation clinique. Dans les années 2000, les relations entre les prestataires et les familles des bénéficiaires sengagent sur une toute autre voie : celle du partenariat, et partant, dune véritable contractualisation.
Sur le champ de la sourde bataille que se livrèrent, au cours du XXe siècle, lÉtat et les intérêts privés en matière de prérogative sur les enfants, la famille connut tout dabord une mise à lécart historique : stigmatisée, jugée indigne, incapable, puis pathologique, possessive ou démissionnaire, celle-ci était devenue le lieu désigné de tous les dangers potentiels et accusée tour à tour par les discours de gauche et de droite dêtre le creuset de « lordre bourgeois » ou du « désordre prolétarien ». Dans les faits, cette mise à lécart devait se traduire bien souvent par la séparation définitive des parents et des enfants, par la mise au vert de ces derniers dans des contrées lointaines, quand ce nétait pas dans certains cas la déportation vers les colonies.
La protection de lenfance sérigea comme un concept généreux dans son intention, voire indispensable dans une République digne de ce nom, mais également trouble dans ses applications qui produisirent parfois linverse de leffet annoncé. Dautant que derrière la préoccupation morale, pointait lintérêt tout particulier voué à la jeunesse par les régimes totalitaires (fasciste, nazi et communiste)
À partir des années 60, ce furent essentiellement les mouvements familiaux, à la base de lémergence de nombreuses associations, qui participèrent à un retour de la famille sur lavant-scène. Quant au modèle intellectuel dominant du milieu social et médico-social de ces années-là, à savoir la psychanalyse, elle accordait bien une place prépondérante à la famille restreinte dans la construction psychologique de lenfant, mais elle ne possédait pas de mode dintervention capable dintégrer la famille. Cette dernière alimentait essentiellement les réunions de synthèse des établissements bien souvent dailleurs sous un tour négatif , comme espace dexplication de tous les problèmes « lère Bettelheim » battait son plein
Les années 70, idéologiques par dessus-tout, nallaient pas faire avancer les choses mais bien au contraire alimenter curieusement le discours antifamilial, en poussant parfois à un nouvel enfermement dans des pratiques communautaristes, et en entraînant, à linstar du modèle sectaire, la coupure radicale de la personne avec son milieu familial. Le totalitarisme intellectuel pouvait succéder ainsi au totalitarisme institutionnel.
Les années 80 et 90 marquèrent une rupture et firent exploser la gangue des pratiques traditionnelles par un double mouvement didées :
Pourtant, force est de constater aujourdhui que cette évolution seffectue parfois plus lentement quon aurait pu limaginer. Un certain conservatisme, visible tant dans les administrations, les centres de formation professionnelle, que les établissements eux-mêmes, peut expliquer la molle introduction des idées nouvelles. De lavis même de ses promoteurs, ces annexes revisitées paraissent davantage appliquées en surface que dans lesprit
Certes, il nest plus guère détablissements pour affirmer ne pas rechercher de relations avec les familles de leurs bénéficiaires, ou ne pas être à lécoute de ceux-ci, et sen féliciter ! Beaucoup ont mis en place des espaces de rencontre, mais si certains sont allés très loin dans cette voie, dautres traînent encore les pieds et ne possèdent pas véritablement de démarche précise en la matière. Bref, le secteur évolue à vitesse variable.
Le projet de réforme de la loi de 1975 prolonge tout naturellement lesprit des Annexes XXIV, en propulsant de nouveaux concepts qui participent à la rationalisation et à la professionnalisation du secteur médico-social, concourant à ce que jappelle tout simplement son « insertion dans la société civile ». Ces concepts renvoient à des axes avancés que lon peut résumer par : contractualisation et évaluation, lisibilité et traçabilité.
Lidée de contractualisation ne sest véritablement affirmée que depuis peu dans notre secteur social et médico-social et elle savère loin dêtre acquise sur le terrain. Celle-ci simpose aujourdhui à trois niveaux de préoccupations :
La contractualisation révolutionne des relations parfois marquées du sceau de lambiguïté, de la méfiance ou de la condescendance. Elle nécessite un « face-à-face dacteurs » aux droits et devoirs mieux identifiés, retrouvant pleinement leurs prérogatives, leurs rôles et leurs dignités. En effet, la contractualisation procède par définition dune exigence de réciprocité, engage à ce titre une responsabilité accrue des acteurs et les amène à un mode de relations clarifié devant se manifester par un document.
De « cum tractare » (traiter ensemble), le vocable de contrat signifie un engagement réciproque qui scelle une transaction : quil soit oral ou écrit, le contrat fixe les modalités de léchange, les devoirs, les droits et les contraintes qui incombent aux parties. Il sexprime par un acte symbolique dont la forme est culturellement variable mais toujours ritualisée : on se tape plusieurs fois dans la main, on boit le thé ensemble ou bien lon signe un document
De ces rappels à propos du contrat, il ressort trois conséquences fondamentales concernant lévolution du secteur social et médico-social qui nous intéresse :
En dautres termes, la contractualisation entérine la progressive extraction de laction sociale de son « autolégitimation historique » pour linscrire dans le droit commun des relations de service entre prestataires et bénéficiaires. Ce changement denvergure qui fait appel à un autre modèle culturel le contrat étant une notion issue de lunivers des services , nous conduit à une nouvelle lecture de lutilité sociale de chaque établissement. Le contrat témoigne de lexistence dune relation de réciprocité volontaire qui se substitue à la « logique des murs » de la part détablissements contenants qui circonscrivaient une population mise à part.
En somme, une culture hors les murs est en train démerger sur la base dune contractualisation qui crée du lien et non pas de la mise à lécart ou de lenfermement. Dès lors, il nest rien détonnant que ce soit des services ouverts (tels que par exemple les « services daccompagnement ») qui établissent le plus spontanément des contrats avec leurs bénéficiaires.
Cest toute cette évolution culturelle que contient le projet de réforme de la « loi de 1975 », qui exprime clairement la nécessité détablir un contrat individualisé entre le prestataire et la personne bénéficiaire, contrat « définissant la nature et garantissant la qualité de sa prise en charge grâce au projet individualisé dont elle bénéficie en cohérence avec le projet détablissement ( ) » (article 261-4).
Toutefois, quelle peut être la forme de ce contrat ? Que peut-il contenir ? Dans quelle démarche plus globale peut-il trouver sa place ?
Afin quil puisse exprimer cette relation de réciprocité que nous venons dévoquer, le contrat établit un rapprochement entre des besoins et des réponses, ce qui suppose une négociation autour dune ou plusieurs « intentions conjointes » : par exemple, faire progresser un enfant dans sa pratique du langage, offrir une bonne qualité denvironnement hôtelier à un adulte, aider une personne à trouver un emploi ou un logement, offrir un soutien psychologique à un bénéficiaire qui en manifeste le besoin, etc. Il sagit bien dune négociation au sens premier du terme parce que cette convergence entre loffre et la demande ne savère pas nécessairement spontanée et évidente après tout. Il faut en finir avec lidée de besoins présumés et préconçus (qui seraient fatalement propres à une catégorie désignée par son pathos : les « handicapés », les « autistes », les « cas sociaux », etc.), comme il faut en finir avec celle de réponses inconditionnelles fournies par les établissements.
Toute élaboration de contrat personnalisé de service sinscrit dans une « démarche-conseil », aidant la personne accueillie à y voir plus clair quant à sa situation, à faire émerger ses attentes pour les formaliser en besoins bien identifiés. Le travail du professionnel qui gère lentretien exploratoire sattache également à faire en sorte que la personne sache à quoi elle sengage et ait connaissance de ce quon peut lui proposer et ne pas lui proposer , quelle soit partenaire dun projet qui vise à sa promotion propre.
Lélaboration dun contrat ne constitue donc pas une péripétie mais bien létape fondatrice dune relation qui savère généralement durable dans le secteur qui est le nôtre, compte tenu des dispositifs pouvant courir sur plusieurs années. Ce contrat devra par la suite déboucher sur un projet pour passer de lintention conjointe à la mise en uvre concertée. Il incombera par conséquent au « projet personnalisé » dorchestrer la mise en uvre effective des prestations définies dans le contrat.
Cela pour signifier que le contrat personnalisé ne doit pas constituer un document de pure forme, comprenant quelques grandes et vagues généralités, comme cest hélas parfois le cas. Il doit constituer un engagement clair et le plus complet possible entre les deux partenaires : cest-à-dire non seulement comprendre les besoins, les attentes et les aspirations du bénéficiaire, les réponses sous forme de prestations de la part du prestataire, mais aussi fixer les procédures qui permettront de donner vie à ce partenariat. Par exemple, selon quelles modalités et dans quels délais létablissement sengage-t-il à élaborer un projet personnalisé ? Selon quel rythme sengage-t-il à lévaluer et à le réajuster avec lintéressé ou sa famille ?
Plus concrètement encore, létablissement dun tel contrat suppose divers niveaux dexigence préalables :
La première et la plus fondamentale des exigences est que létablissement et ses professionnels soient en mesure dexpliciter sans ambiguïté leur offre de prestations de services et leur fonctionnement. Cela nécessite quils aient une bonne connaissance de ce quils peuvent faire ou ne pas faire car un service connaît toujours des limites. Par exemple, si lon sen tient à certains projets détablissement, va-t-on sengager sérieusement vis-à-vis dune personne à la réinsérer dans une vie sociale et professionnelle ordinaire, à lui permettre de se réapproprier son histoire, ou bien, plus simplement, à laider à déménager, à changer de tuteur, à se mettre en couple ? Le contrat nous amène donc à être plus rigoureusement « modeste » en posant un engagement réaliste, dès lors que celui-ci est consigné par écrit et se pose comme évaluable car tout contrat na de sens que parce quil appelle des résultats ou la mise en uvre efficace des moyens permettant datteindre ces résultats.
Afin de rendre lisible les prestations offertes, les établissements devront se doter doutils de communication plus explicites, tels que, par exemple, un « livret daccueil » qui sera remis au bénéficiaire dès les premières négociations. (Rappelons que le livret daccueil fait également partie des exigences du projet de réforme de la loi de 1975). Ce livret daccueil doit présenter les services rendus par létablissement, fournir tout un ensemble dinformations utiles pour le bénéficiaire, ainsi que les conditions à remplir pour pouvoir bénéficier de ses prestations il constitue en quelque sorte un mode demploi de létablissement.
Une seconde exigence pour lélaboration dun contrat personnalisé est celle dinstaurer un espace de négociation. Cette négociation savère déterminante car le contrat devra définir des réponses à des attentes précises et réalistes : il va de soi quaucun établissement ne peut répondre à toutes les attentes. Aussi, le principal travail du ou des négociateurs sera daider le bénéficiaire à exprimer ses besoins, à les convertir en « attentes solvables », cest-à-dire possédant une chance de se réaliser. La réussite du projet ultérieur en dépend. En effet, certains bénéficiaires évoquent des aspirations disproportionnées ou trop élevées qui nécessitent un fort niveau de motivation, mais aussi des capacités et des opportunités importantes pour être réalisées. Le conseiller sassure que le bénéficiaire sait vraiment de quoi il parle. Par exemple, une personne présentant une déficience intellectuelle qui veut travailler en milieu ordinaire et sinstaller en appartement a-t-elle effectué un stage en entreprise ? Se représente-t-elle bien ce quexige la tenue dun appartement, le fait de sy retrouver seule, etc. ?
La réalisation de tout projet sappuie sur la gestion dun triptyque : les aspirations du bénéficiaire : que veut la personne ? Quest-ce quelle ne veut pas ? Quels sont ses attentes, ses besoins et ses souhaits ? ; Les capacités du bénéficiaire : celui-ci possède-t-il des capacités au plan social, relationnel, psychologique, pratique ? Les contraintes de lenvironnement : lenvironnement de la personne offre-t-il des opportunités ? Présente-t-il des contraintes et de quels ordres (familial, social, économique, administratif, technique, etc.) ? Autrement dit, le négociateur doit être en mesure destimer les éléments de la situation du bénéficiaire lui permettant dapprécier ses ressources et capacités, ainsi que les contraintes et opportunités de son environnement.
Certes, il faut bien convenir que nous ne sommes pas familiarisés culturellement à une telle négociation dans un secteur dactivité largement issu de lautolégitimation que nous évoquions précédemment. Si les professionnels du secteur savent généralement écouter, ils sont en revanche beaucoup moins préparés à consulter et encore moins à négocier, car ils nont pas été formés pour une bonne part à cet exercice de style.
Négocier représente une attitude volontariste, non instinctuelle, qui dune certaine manière savère même contre nature puisque les acteurs acceptent de modifier, en tout cas de mettre en balance leurs points de vue, leurs intérêts immédiats et daboutir à un compromis qui ne sera ni le point de vue de lun, ni le point de vue de lautre, ni la somme des deux, mais un nouveau point de vue et cest là que le changement se situe.
Aux professionnels revient linitiative de la conduite de ces entretiens de négociation, tout dabord parce que la situation psychologique des partenaires nest pas équivalente : le bénéficiaire (ou sa famille) se trouve nécessairement dans une position plus émotionnelle ; le bénéficiaire (ou sa famille) possède moins dinformations sur les dispositifs, sur ce qui est possible ou non. Demander demblée à un bénéficiaire ou à sa famille sil (ou elle) possède des attentes ou un projet relève bien souvent de la démagogie et peut aboutir à du silence ou de la soumission. Le bénéficiaire (ou sa famille) nest généralement pas sur son territoire et se trouve de ce fait psychologiquement désavantagé.
Une troisième exigence pour létablissement et ses professionnels est celle de définir une « procédure daccueil ». En effet, celle-ci était jusqualors bien souvent subsumée dans la procédure dite « dadmission ». Dans une logique toute administrative, ladmission était associée à une série de conditions à remplir. Mais si ladmission est une procédure parfaitement administrative, elle ne saurait en rien faire léconomie dune procédure daccueil qui savère indissociable de létablissement dun contrat.
Par conséquent, il convient pour létablissement de se doter dune démarche globale daccueil qui peut suivre, par exemple, la chronologie suivante :
Au terme de ce délai de réflexion, et si les partenaires en sont daccord, la troisième étape aboutit à la signature du contrat de prestation. Ce contrat prévoit tout dabord lémergence dun projet personnalisé visant à la mise en uvre des prestations ; il prévoit ensuite une seconde échéance, au terme de laquelle une évaluation conjointe sera effectuée. La signature du contrat savérant un moment plus solennel, il est concevable quune personne de lencadrement assiste à cette signature en même temps que le professionnel qui a mené jusqualors la procédure daccueil.
Se pose naturellement la question de savoir qui mène cette procédure daccueil, étant donné quelle nécessite une bonne maîtrise de la conduite dentretien, notamment pour la seconde étape. Ce peut-être la personne qui servira ultérieurement de coordinateur de projet, mais ce peut-être également une (ou deux) personne (s) plus particulièrement préparée (s) à ce type dexercice. Certains établissements ont même mis en place un service et un poste à cet effet.
Enfin, il savère important de soigner le dispositif daccueil et de négociation lui-même : la procédure dinvitation, le lieu choisi, lorganisation de lespace, la manière de se situer afin de ne pas placer les invités dans une situation dinsécurité. Si létablissement est un lieu connu des professionnels, ce nest pas le cas pour le bénéficiaire ou sa famille. Ce nest pas la même chose de recevoir un bénéficiaire ou une famille dans le bureau du directeur, dans une salle de réunion, dans un réfectoire ou dans une salle de classe : chaque espace possède son propre statut et sa propre organisation écologique et relationnelle ; organisation quil faut prendre en compte et adapter au climat que lon souhaite instaurer. Il savère encore important de bien fixer les rôles des intervenants : il est préférable que deux professionnels participent à lentretien et se partagent les rôles - lun pouvant conduire lentretien et en assurer la progression, lautre pouvant jouer un rôle de médiateur, de facilitateur, voire de soutien du bénéficiaire ou de sa famille. Il est souhaitable encore que les deux professionnels se concertent avant et après lentretien.
Lélaboration dun contrat personnalisé sinscrit dans un partenariat qui vise, à partir dune palette de services proposés globalement par le prestataire, à personnaliser ses offres sur la base de besoins et dattentes singulières, propres à tel bénéficiaire. On constate que cette démarche se met plus spontanément en place dans certains services, par exemple, dans le cadre de service daccompagnement et de suite ou de SESSAD, car la relation de service entre prestataires et bénéficiaires sy impose plus clairement. Dans le cadre détablissements qui proposent une prise en charge totale, globale, et sétalant sur une longue période, la vie institutionnelle et ses péripéties font bien souvent écran aux véritables prestations de service, les rendant ainsi plus opaques. Mais rien nest fatal, la contractualisation rappellera les établissements à plus de transparence quant à leur véritable utilité sociale.
Jean-René Loubat
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