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Les travailleurs sociaux sont-ils militants par définition ? Leurs statuts, leurs fonctions, leurs activités, leurs formations les disposent-ils à cet engagement ? En somme, leur militantisme est-il conditionné par leur profession ? Et si oui, dans quelle mesure ? Y a-t-il un devoir à être militant ? Cette implication relève-t-elle dune condition sine qua non, un fondement sans lequel le travail social nest pas ou plus du travail social ? Cette implication entre-t-elle dans une éthique du travail social ?
Avant que de chercher à répondre à ces questions, il convient de sinterroger sur la représentativité des 355 électeurs. Ceci dautant plus que la mystérieuse décision des OPCA de ne pas « labelliser » le forum de Lien Social avait entaché celui-ci de suspicion auprès dune partie de la population des travailleurs sociaux (quand 8 colloques sur 10 sont agréés, sans grande formalité, on peut se poser des questions sur la qualité de ceux qui ne le sont pas) en même temps quelle privait de financement la partie dont lintérêt avait été malgré tout suscité. Dautre part, toujours à propos de cette représentativité, on pourrait objecter que les « électeurs » ont eu pour seule obligation de sacquitter des droits dinscription et quaucune preuve na été exigée sur leur statut de travailleur social ou sur un mandat de représentant.
Néanmoins, à lexamen des professions indiquées et des fonctions remplies, on peut estimer que cette population était bien représentative des travailleurs sociaux. Au niveau des sexes on note la présence de 67 % de femmes, ce qui correspond également à la représentativité féminine chez les travailleurs sociaux. Le profil général des électeurs nest pas non plus très différent de celui des travailleurs sociaux. Les 20-30 ans représentaient 6 %. Les 40 ans ou plus : 66 %. Les catégories sociales dorigine moyenne et supérieure (avec 60 % de la population, si lon prend en compte la profession du père) étaient majoritaires. Plus de la moitié des électeurs étaient des éducateurs et des assistants sociaux, le reste étant très largement dispersé dans les autres types dactivités.
En priorité le changement social (19 %) : la profession de travailleur social permet dagir sur la société, cest une implication qui postule une action sur les rapports sociaux. Il y a là un choix de société, un véritable engagement de soi dans une perspective sociale : « Possibilité dagir sur la modification des rapports sociaux. Établir une plus grande justice sociale et plus de solidarité » (Chef de service). Ce point de vue sur la société est une volonté de la changer, en la rendant plus équitable : « Lenvie de faire quelque chose dans le domaine social, de participer au mieux-être individuel et collectif ! » (Cadre de laction sociale).
Juste derrière, laspect relationnel (17 %) : les relations dans la profession de travailleur social sont jugées comme étant des relations de qualité, à lopposé des relations quotidiennes fondées sur léchange marchand ou sur le rapport de pouvoir. Le travail social autorise des échanges supposés authentiques fondés sur la confiance et la réciprocité : « Etre en relation déchange avec les usagers, et non pas dans une relation basée sur le profit et le bénéfice » (Éducateur). Par ailleurs, ces relations sont de lordre de la transmission de savoirs et de valeurs dans le cadre dune relation daide. Établir une relation de confiance, cest avant tout servir lintérêt du public, lui apporter laide quil demande : « Lattrait pour la relation aux autres. Lenvie et le goût de transmettre, et de promouvoir la personne » (Assistante sociale). « Intérêt pour la relation daide » (Assistante sociale). Enfin, lune des variantes de cet aspect relationnel est la possibilité quoffre le travail social daller au-devant de lautre, de précéder ses attentes. Il y a ici le désir fort dun pas vers lautre, une recherche daltérité : « Aller vers lautre. Cest pour être en relation avec autrui » (Éducateur).
Très près aussi « du côté du plus démunis » (16 %)
Lidée que le travail social est un moyen de simpliquer, de sapprocher au plus près des gens en difficulté revient très souvent dans les raisons qui conduisent au choix professionnel : « Etre au plus proche des gens, en difficulté ou non » (Éducateur).
« Souci daide aux familles en difficulté » (Employé conseil en économie sociale).
Cette attention aux plus défavorisés est aussi un moyen didentifier et de dénoncer linjustice sociale : « Le refus de voir des individus laissés sur la touche » (Chef de service). « Le refus de toutes les exclusions » (Assistante sociale).
En quatrième position, les parcours scolaires et professionnels (13 %)
Le choix du travail social est également lié, mais dans des proportions moindres, au parcours scolaire et aux impératifs conjoncturels. La nécessité de trouver une source de revenus pousse à faire un choix rapide et intéressé : « Besoin de travailler » (Assistante sociale). « A 18 ans, cétait choisir un métier qui permettait une certaine indépendance. » (Assistante sociale). La condition précaire peut aussi tenir à un changement de situation familiale qui détermine le choix dune formation courte et rémunératrice à court terme. Le travail social apparaît alors comme un secteur porteur et motivant : « Changement de situation familiale en 2e année de droit. Nécessité dune réorientation courte » (Assistante sociale). « Choix personnel opéré pour le remue-ménage quil implique et exige » (Formateur). Cette nécessité se retrouve également chez les personnes souhaitant opérer une reconversion professionnelle : « Après 15 ans dans le bâtiment jai saisi une opportunité ; cela à laide de la formation empirique apprise au travers de la pratique militante » (Éducateur). « Licenciement économique de mon ancienne activité danalyste-programmeur » (Assistant social)
Presquà égalité, lhistoire familiale (12,5 %)
Dautres, quant à eux, invoquent les rencontres déterminantes ou linfluence de la famille, notamment des parents sils travaillent dans ce domaine ou sils mènent des actions engagées, une sorte didentification : « Mes parents directeurs détablissement » (Éducateur). « De confession religieuse, mes parents ont toujours engagé un combat pour aider les plus pauvres et défendre les injustices sociales » (Éducateur). Cette ascendance familiale se retrouve dans les logiques de réparation que développent certains. Dorigine modeste, ils tiennent à témoigner leur fidélité, leur gratitude : « Limpossibilité de trahir mes origines sous-prolétariennes et mon engagement politique » (Chef de service). « Fidélité à mon propre parcours et pour accomplir ma part de solidarité dhomme. Donc, des hommes mont regardé comme digne dêtre soutenu, aidé et à mon tour jessaie de faire de même » (Éducateur).
...et le parcours de militant (11,5 %)
Pour dautres encore, le choix du travail social nest quune étape ou le résultat dune longue expérience de militant, soit dans un cadre politique ou professionnel, soit dans un organisme humanitaire. Lexpérience de la vie est alors pressentie comme le socle psychologique et intellectuel dune formation aux métiers du social : « Jy suis arrivée dabord par le militantisme au planning familial qui a débouché sur une embauche en CHRS pour femmes, plus reprise détudes, et au fur et à mesure un intérêt pour les problèmes du logement et de la ville » (Conseillère en insertion logement). « Deux ans de coopération au Burkina- Faso, théâtre dune énorme expérience humaine sur les richesses de la communication, de la relation et de la différence, plus sensibilisation à la question du handicap mental dans les cercles amicaux » (Chef de service).
En septième position le besoin dêtre utile (7 %)
La notion dutilité est quelques fois utilisée par les travailleurs sociaux pour expliquer leur choix. Lutilité permet de justifier lorientation professionnelle et la situation présente, voire de se donner bonne conscience : « Envie dêtre utile » (Assistante sociale). « La nécessité de me sentir utile » (Éducateur). Cette volonté dêtre utile se définit dabord par laction menée auprès des autres en vue dune résolution globale des problèmes sociaux : « Je voulais un métier dans lequel je me sentirais utile, cest-à-dire produire du changement, laisser une trace, apaiser les douleurs » (Éducateur).
En dernière place lhumanisme (4 %)
Plus précisément, lhumain ou lhumanisme sont évoqués par les travailleurs sociaux comme appel à la valorisation de la personne humaine en vue dune consolidation des rapports humains : « Pour participer au tissage des liens sociaux et humains » (Adjoint directeur). « Raison humaniste » (Chef de circonscription). Si le choix de la profession tient en grande partie à sa nature même activité relationnelle au service de lautre la définition du travail social réaffirme à son tour la prépondérance du pas vers lautre. La médiation sociale et lintérêt pour lusager sont dans ce cas une attention à ses difficultés matérielles ou psychologiques, une volonté dy mettre un terme : le travail est ainsi considéré comme une implication dans les maux sociaux.
Un travail au service dun public en difficulté (77.7 %)
Ils sont très nettement les plus nombreux à concevoir le travail social comme un accompagnement vers lautonomie. Ils font part de limportance cruciale pour lusager de prendre ses propres responsabilités. Le travailleur social nest alors quun relais, un médiateur, une aide ponctuelle ou complémentaire. Jamais il ne se conçoit comme le moyen absolu de résolution du problème mais plutôt comme un instrument parmi dautres, le chemin qui conduit à une prise de conscience de la personne en difficulté. Le principe est alors damener celle-ci à faire usage de ses potentialités propres, de mettre en uvre ses ressources. Le travail social est dans ce cas une « activité professionnelle, organisée et institutionnalisée » (Formatrice) ou correspond à « sengager auprès des usagers et à trouver des réponses adaptées avec une attention aux problèmes sociaux reconstruits individuellement et collectivement dans un souci de liberté et dautonomie. » (Assistante sociale)
Un travail requérant une technicité (9.2 %)
Cette conception ne se retrouve que dans des faibles proportions. Pour ceux qui considèrent le travail social comme une activité fondée principalement sur la compétence technique, lintérêt de la profession est dapporter une précision et une qualité plus grandes dans la résolution des problèmes. Dans ce cas, cest la formation préalablement suivie et les connaissances acquises au sein de lactivité qui fondent la valeur du travail. Activité professionnelle et activité bénévole sont alors mises dos à dos : « Une pratique qui exige le concours dune technicité pointue empreinte dengagements, de conviction, de militance » (Educateur). « Activité salariée qui repose sur la relation humaine qui nécessite une formation qualifiante » (Assistante sociale).
Un travail de médiation (8.7 %)
Dans des proportions restreintes, également, on retrouve ceux qui conçoivent le travail social principalement comme un travail de médiation. Il est à remarquer que le plus souvent ils se voient comme intercesseurs de dernier recours dans le conflit qui oppose la société-institution et le particulier-usager. Leur profession est là pour résoudre ce conflit ou en diminuer la force par la prise en compte des intérêts des parties prétendument adverses et par la faveur accordée aux usagers : « Lintermédiaire entre les usagers et les décideurs. » (Assistante sociale) « Un travail de médiation, de facilitation, de passeur » (Cadre socio-éducatif, femme).
Autre (4.4 %)
Parmi eux on trouve surtout ceux qui se réclament de la défense des droits. Ils définissent leur activité comme la condition ou lune des conditions sociales pour la conquête ou le rétablissement de la dignité humaine. Les droits sont dans ce cas considérés tantôt comme relatifs à une société tantôt comme universels, fondamentaux et inaliénables. Dans ce cas, lidée de service public et de laïcité est clairement mise en avant pour en légitimer la défense. Cest le principe de citoyenneté qui prévaut et qui préside à la définition dune ligne de conduite quotidienne du travail social : « Mission de service public ayant pour objet de déterminer les écarts entre légalité des droits et linégalité des situations » (Retraité, ancien Directeur). « Aider les personnes à faire valoir leurs droits ; participer au rétablissement du lien social entre les personnes ; uvrer dans le sens de rendre à chacun la citoyenneté à laquelle il a droit » (Déléguée de tutelle). La promotion des droits passe alors avant tout par le devoir du travailleur social de défendre son propre statut : défendre les autres cest déjà préserver les prérogatives que confère la fonction ; il sagit de ne pas renoncer au pouvoir qui va avec la profession. Promouvoir les droits est également perçu comme une entreprise citoyenne, universelle et laïque puisquelle donne à chacun sans distinction la possibilité daccéder à ses droits. Linformation sur les droits doit être à la portée de tous, tout comme les services sociaux.
Enfin une infime minorité conçoit le travail social comme de lassistanat. Ceux qui se réclament de cette position insistent sur la place essentielle de leur activité au sein de la société : ils la conçoivent comme une entreprise indispensable et inévitable sans laquelle les personnes en difficulté ne pourraient sen sortir. Cette conception très peu partagée est parfois même clairement condamnée.
Trois formules ont été données :
Une action (41.7 %)
Les plus nombreux sont ceux qui définissent le militantisme comme une action de « lutte », « un combat ». Le militantisme est un acte fort en vue du changement social, nécessitant une implication directe. Il sagit de mettre sur la voie de la guérison la part malade de la société. Cet engagement ne peut se mener quavec lesprit de croisade, quavec une conviction inébranlable. « Un combat non pas seulement pour faire respecter les lois mais pour les changer, les faire évoluer » (Assistante sociale). « Lutte à plusieurs contre le non-respect des droits des personnes » (Educatrice).
Un engagement (32.5 %)
Le militantisme est synonyme dun engagement visible. Militer cest formaliser ses convictions, les rendre manifestes dans les activités quotidiennes. Il faut témoigner du souhait que lon a daméliorer la société par des démonstrations répétées et explicites. « Sengager contre les injustices sociales, les dénoncer » (Assistante sociale). « Le militantisme est la surface visible de lengagement » (Educateur).
La défense didéaux (19.9 %)
Militer nest pas un acte banal mais la promesse de ne pas rompre avec les valeurs auxquelles on est attaché, un moyen unique de les mettre en avant et de les promouvoir. « Défendre des convictions » (Conseillère en insertion logement) « Militer cest défendre ses idées » (Conseillère en économie sociale et familiale).
Le choix de militer dépend de causes multiples. Aucune dentre elles nest réellement prépondérante dans lexplication que les travailleurs sociaux donnent de leur militantisme. Malgré tout, on peut établir, si on les combine entre elles, deux ou trois remarques significatives.
Premièrement, le choix de militer tient pour une part importante aux événements de la vie, au (x) parcours personnel et/ou professionnel de chacun : ces expériences sont des sources de prise de conscience ; elles rendent lucide face aux problèmes sociaux.
Deuxièmement, dans des proportions quasiment aussi fortes, il apparaît que le militantisme, dans le cadre professionnel, tient aux personnes rencontrées - amis, collègues et aux membres de la famille, notamment les parents. Il y a dans ce cas la volonté de revenir par son militantisme sur les engagements de ses pairs, de leur rester fidèle. Cest ainsi quapparait quelques fois la notion de « réparation » par laquelle les travailleurs sociaux témoignent de leur volonté de compenser par leur action présente ce quils nont pas eu dans leur vie passée. Dautres fois encore, cette logique de réparation nest pas là pour cicatriser une blessure de la vie mais pour confirmer ce qui était déjà connu : poursuivre le militantisme parental, approfondir le militantisme dune personne que lon admirait.
Remarquons le rapport étroit et net entre les raisons qui conduisent à choisir le travail social comme profession et celles qui amènent au militantisme. Lévocation des expériences de la vie, qui forgent un caractère et une lucidité sur le monde, est présente dans les deux cas ; tout comme lévocation de personnes qui marquent une vie. Travailler dans le secteur social et militer sont dans ce cas deux facettes dune même démarche, deux perspectives sur une même réalité.
Les réponses se partagent entre ceux qui pensent que le militantisme constitue le fondement du travail social et à lopposé, ceux pour qui le militantisme nest quune partie du travail social. Par contre, il ny a quune minorité de répondants pour qui le militantisme na pas de rapport avec le travail social. En fait, travail social et militantisme sont conçus dans le double rapport de la nécessité et de la complémentarité.
En effet, pour une part importante des répondants, le militantisme est intimement et fortement lié à lactivité professionnelle, par « nature ». Il y a là une exigence personnelle et professionnelle, une obligation morale, une condition sine qua non. Autrement dit, pour cette partie importante de la population, la pratique du travail social est indissociable du militantisme. Dans ce cas, il est à remarquer le rapport étroit entre la manière dont les individus conçoivent et définissent le militantisme, et le fait de militer ou non. Plus on considère le militantisme comme étant indispensable au travail social, plus on a tendance à militer dans le cadre de lactivité professionnelle (84 % de ceux qui considèrent le militantisme comme étant le fondement du travail social militent effectivement, contre seulement 70 % chez ceux pour qui le militantisme est seulement une partie du travail social).
Ceux pour qui les rapports qui lient travail social et militantisme relèvent de la complémentarité, pensent quant à eux que ces rapports sont plus distendus, plus ténus. Des liens étroits existent malgré tout mais ils témoignent dun attachement moins fort à la question du militantisme. Cependant, la complémentarité du militantisme ne renvoie pas à son inutilité éventuelle. Il demeure un point fort du travail social ; en aucun cas il nest considéré par cette frange de la population comme superflu. En somme, il concourt à la bonne marche de lactivité professionnelle.
La grande majorité des réponses qui insistent sur limportance du militantisme déclarent accorder une place prépondérante à laction quotidienne. Grands discours et idéaux sont considérés comme nécessaires mais relégués au second plan : militer cest avant tout simpliquer ici et maintenant, dans le constat présent des problèmes ; cest trouver des solutions concrètes, maîtriser et mesurer dans linstant la singularité des situations. « Sur le terrain, dans mon action quotidienne, par lécoute, par la dénonciation des injustices subies, travail danalyse. » (Assistante sociale) « Au quotidien. » (Educatrice) « En me posant la question chaque jour de quest-ce que je fais, pour qui, pourquoi ? » (Assistante sociale)
Militer cest prendre parti, prendre position en faveur du public ; et envers linstitution. Les travailleurs sociaux conçoivent alors leur militantisme comme un arbitrage des problèmes rencontrés quotidiennement : ils admettent volontiers que public et institution ne peuvent dialoguer sans leur entremise. Lopposition à linstitution et à la hiérarchie est alors la voie la plus souvent admise même si certains conviennent quun partenariat entre institution et public est possible. Dans un cas comme dans lautre, les travailleurs sociaux pensent que les intérêts des deux parties en présence sont contradictoires ; cest pourquoi leur devoir est de privilégier ceux du public au risque de contrarier et de contredire ceux de linstitution (Etat, hiérarchie, etc.) « Au quotidien face aux responsables qui nient les règles les plus élémentaires des droits des salariés (notamment des fonctionnaires). » (Assistante sociale) « En dénonçant les abus de pouvoir des différentes administrations et en accompagnant les personnes à faire valoir leurs droits. » (Assistante sociale) « Je milite pour la transparence des objectifs travaillés avec les personnes (pas dobjectifs occultes) et pour lengagement des partenaires professionnels et des habitants dans des pratiques sociales innovantes. » (Educatrice)
Leur statut de médiateurs privilégiés est ainsi à la fois lenjeu de leur militantisme, et lune des raisons qui les y conduit : si leur condition effective de médiateurs leur ouvre la voie du militantisme, leur engagement les amène à renforcer avec conviction cette fonction dintermédiaire. Dans le quotidien aussi, donc, se retrouve lintimité entre travail social et militantisme.
Ceci montre bien à quel point les travailleurs sociaux tiennent à la réinvention quotidienne des termes et des enjeux de leur fonction. Leur activité na de sens véritable que dans sa mise en question régulière, notamment par lattention constante portée aux usagers. Si, pour beaucoup, cette interrogation passe par la mise en vis-à-vis de linstitution et des usagers, elle passe aussi par le souhait dhumaniser le rapport au public ; ceci, dune part à travers la volonté de promouvoir plus encore leur condition ; dautre part, par leffort pour se faire les porte-parole de leurs attentes, et les porter à terme.
Enfin, par lexigence de respect et de personnalisation du suivi : laide nest réellement profitable que si elle soctroie dans la dignité des bénéficiaires, au cas par cas, mais sans traitement de faveur. « Au quotidien, pour obtenir dans la durée des modifications profondes. » (Assistante sociale) « En essayant de respecter au mieux lusager, en lécoutant le mieux possible. » (Assistante sociale) « Au quotidien, pour faire entendre la parole des habitants, avec eux dans des associations de quartier : émergence de revendications collectives, organismes » (Animatrice). Dautre part, lanalyse des propos tenus sur le quotidien met à jour la relation entre défense des usagers et défense du travail social lui-même. Prendre parti pour le public cest clairement militer pour des conditions de travail satisfaisantes. La qualité du service rendu tient en grande partie à la volonté de faire progresser la profession tant pour ce qui est de lorganisation interne, du statut de chacun, que des actions quotidiennes.
La défense de la qualité du travail social passe également par lobjectivité avec laquelle sont traités les problèmes des usagers. Le désir déquité et dimpartialité est au cur de cette démarche : défendre sa fonction permet de promouvoir les droits de lautre. Ici encore, laltruisme ne peut se concevoir sans une interrogation sur sa propre condition, et inversement. « Par la défense de la qualité de la prestation de service à rendre aux usagers. » (Adjoint technique) « En faisant correctement mon travail, en faisant attention afin déviter les jugements de valeur. » (Educateur) « En défendant la qualité du travail social. En luttant contre la logique économique. » (Educateur)
Si la grande majorité des travailleurs sociaux exerce le militantisme au quotidien, dautres affirment que leur engagement se fait par le biais dune structure syndicale. « Adhésion à un syndicat. » (Cadre de laction sociale) « Syndicalement. » (Assistante sociale)
Quils évoquent ce moyen sans vraiment insister sur son importance ou quils en détaillent les termes (notamment les implications dordre hiérarchique), ils naccordent pas au syndicat une place privilégiée dans le travail social et le militantisme. Cette structure permet davoir des outils de lutte supplémentaires pour le progrès de la profession, et donc pour celui des usagers, sans pour autant quelle soit une condition obligée ; dans le combat militant, elle est bien plus conçue comme un complément. « Dans un syndicat, mais ça na rien (ou pas grand-chose) à voir avec le militantisme professionnel tel que je le conçois. » (Educatrice spécialisée) « Jexprime mes opinions. Adhésion à la CFDT mais ne signifie pas militer. » (Enseignante)
Les autres formes de militantisme évoquées concernent une part minime de la population. Alors que lengagement politique est ressenti comme peu adapté dans le cadre du travail social (comme nous lavond vu plus haut), des responsabilités au sein dassociations ou du comité dentreprise sont ressenties par certains comme une voie intéressante dans la défense des usagers, et de leur condition propre.
Si le travail social est très souvent le vecteur dactivités militantes, il en va de même dans le cadre extra-professionnel. Les trois quarts des personnes interrogées déclarent ainsi militer en dehors de leur activité salariée (notamment dans le cadre dune activité associative), soit sensiblement la même proportion que ceux qui militent au sein même de cette activité. Il y a une continuité entre ces deux cadres de vie, à tel point quil est peu concevable pour un travailleur social de limiter son militantisme aux frontières de sa profession. Militer ce nest en aucune manière militer à temps partiel. Il sagit bien plutôt dun état desprit qui sous-tend la vie entière de lindividu.
Et, inversement, il serait impensable de militer au dehors sans militer en dedans (du-dedans) : là encore, pas de rupture entre les segments de vie. On retrouve ici la logique du militantisme chez les travailleurs sociaux : militer ne relève pas de la pure rationalité professionnelle et technique, de la seule compétence ; militer passe aussi et souvent par le dépassement des cadres étroits des représentations et des pratiques sociales du militantisme : lengagement na alors de règles que celles que chacun veut bien se donner en accord avec sa conscience, en adéquation plus ou moins forte avec les impératifs du moment (professionnels ou non).
Si une minorité de travailleurs sociaux déclare ne pas militer (forte minorité malgré tout puisquéquivalente à un quart de la population), il est intéressant de prendre en considération ses points de vue sur les confrères militants. Cest ainsi que lon constate que sils ne militent pas, ils ne sopposent pas pour autant à ce type dactions.
La quasi-totalité dentre eux pense en effet que le militantisme ne va pas à lencontre du travail social. Ces travailleurs sociaux sont dailleurs les premiers à aller au-delà de cette non-contradiction et à souscrire un accord de principe qui conduit un grand nombre dentre eux à louer explicitement les mérites de ceux qui militent. Militer est pour eux un signe de bravoure, la marque dune qualité humaine indéniable. Leur accord avec les travailleurs sociaux qui militent est ainsi plus quune simple acceptation : ils ne font pas que les tolérer, ils les comprennent et les vantent. « Bravo ! » (Assistante sociale). « Un acte courageux dans certaines situations ; un dérapage dans dautres moments » (Moniteur). « Que du bien » (Educateur). « Ce sont des mecs biens » (Educateur).
Pour dautres, par contre, leur non-opposition avec les militants nest pas pour autant un accord total et définitif ; ils déclarent admettre une pratique de ce genre tout en faisant part de leurs hésitations quant à une complète compréhension. Laccord avec les militants se teinte ainsi de nuances plus ou moins fortes sur les modalités et les degrés du militantisme. Militer est conçu dans ce cas comme un acte intéressant dans la mesure où il demeure encadré dans des limites bien définies ou à définir. Le militantisme na ainsi de valeur que dans la vigilance avec laquelle on le pratique. Cest pourquoi cette catégorie de non-militants naccepte pas a priori le militantisme chez les confrères, mais au cas par cas, et a posteriori, après analyse. « Je trouve cela intéressant à partir du moment où il y a dialogue, ouverture, contre-pouvoir ; mais ce qui me gêne parfois cest la langue de bois et le corporatisme » (Educatrice). « Ils ont raison. Cela les regarde. Dans la mesure où cela nest pas violent, intolérant, où la parole de lautre nest plus écoutée. Je ne suis pas pour un dogme mais pour le militantisme non pour un militantisme. » (Educatrice). « Tout dépend des idées quils prônent et de leurs arguments, de la manière dont ils les imposent. » (Assistante sociale). « Joyeux et parfois dangereux. Amalgame entre projet personnel et trajet professionnel » (Chef de service).
Enfin, remarquons que pour les non-militants qui déclarent sopposer au militantisme dans le travail social, le principal argument est lincompatibilité entre convictions personnelles et engagement professionnel. On retrouve ici lambiguïté même de la définition du militantisme qui oscille entre convictions intimes et occupation publique, entre engagement désintéressé et activité salariée. « Souvent ils ne sont pas à lécoute, ils débordent, amalgament problématique personnelle avec idéologie ou éthique professionnelle » (Assistante sociale). « Ils mélangent souvent tout pour couvrir leur improfessionalité » (Educateur).
Sous forme dune modeste conclusion nous dirons que si le rapport des travailleurs sociaux au militantisme reste problématique puisque ambigu, leur définition de leur propre métier nen est pas moins floue, lun découlant de lautre. Et sils ont du mal à élucider et/ou à évoquer les attaches qui les lient au militantisme cest quils ont « une difficulté à définir quelles sont réellement leurs tâches, et difficulté à les réaliser » (Robert Castel, « Du travail social à la gestion du non-travail », Esprit, Mars-Avril 1998, pp.28-47). Et cela dautant plus que les liens avec le militantisme sont étroits.
En fait, le rapport de réciprocité forte entre travail social et militantisme détermine les enjeux du débat. Si le travailleur social nest ni un pur technicien ni un médiateur neutre, il nest pas non plus un philanthrope amateur au service dune cause désintéressée. Entre ces deux extrêmes il trouve les voies de sa propre acceptation et les niveaux dun possible compromis. Mais quel est donc dans ce cas lespace de liberté quil soctroie, quelle est donc la situation dentre-deux quil saménage ? Le travailleur social na pour seule possibilité que de prendre la mesure des contraintes qui fondent sa profession (Histoire, institution, public, outils et moyens de travail, etc.) et den faire usage au quotidien, la négociation personnelle toujours recommencée donnant ainsi sens à lambivalence dune fonction à réinventer.
Khalija Zahi et Jocelyn Lermé
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