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Les travailleurs sociaux à lheure de la RTTVous travaillez 10 % de moins et on embauche 6 % de personnel en plus pour vous remplacer. Au bout du compte tout le monde y gagne : les salariés, les usagers, les chômeurs et tous les autres. Mathématiquement, ça paraît douteux. Raisonnablement, ça ne semble pas évident. Concrètement, cest un beau sac de nuds. |
Les 35 heures ont fini par simposer au 1er février 2000 à toutes les entreprises de plus de vingt salariés. Conquête sociale essentielle de cette fin de XXe siècle, cette réforme nest pas sans poser quelques problèmes dapplication dans les secteurs associatifs du médico-social et de la protection de lenfance. Il est trop tôt pour tirer les premiers bilans. Néanmoins, les expériences de deux associations intervenant dans le champ du handicap mental et de deux associations de protection de lenfance ainsi que celle du conseil général du Finistère (1) qui a réduit le temps de travail de ses fonctionnaires, à compter du 1er janvier 2000 sont intéressantes à observer.
Ces cinq institutions ont toutes suivi, à peu près, la même procédure : large consultation du personnel dans lannée qui a précédé laccord, intervention dans certains cas dun cabinet daudit (qui a permis une consultation de chacun, mais na pas toujours apporté grand-chose de constructif), référendum auprès du personnel, accord dentreprise pour les associations, décision de lassemblée départementale dans le cas du conseil général, instauration dun comité de suivi chargé daider à lapplication et de réfléchir aux éventuelles modifications apparaissant nécessaires. Cette phase a été loccasion, dans tous les cas, dune relance du dialogue entre la direction et ses employés et dune articulation entre la prise en compte des intérêts des salariés et lobligation, qui sest imposée à chaque fois, dassurer la continuité de mission de service public.
Les conditions dapplication de la réduction du temps de travail au secteur socio-éducatif associatif sont restées longtemps dans le flou, ladministration tardant beaucoup à donner des consignes claires et des réponses aux dossiers déposés. La première loi Aubry proposait le maximum des aides possibles à condition dadopter le principe de 15 % de réduction de temps de travail pour 9 % de recrutement supplémentaire. Beaucoup dassociations ont donc établi des projets allant dans ce sens. Cette proposition se trouva bientôt remise en cause pour le secteur socio-éducatif à qui il fut imposé un plafond de 10 % de réduction du temps de travail et de 6 % dembauches. Aux structures de se débrouiller pour faire face aux 4 % non compensés. Les solutions trouvées lont été au détriment des usagers (diminution de prestations sous la forme par exemple, de jours de fermeture supplémentaires), de la qualité du travail (en internat, certaines soirées autrefois doublées ne peuvent plus lêtre) ou encore de certaines catégories de personnel (le secteur éducatif étant en général préservé au détriment des services généraux). La loi prévoyait quun accord dentreprise soit signé, puis agréé par la Commission nationale dagrément, avant quune convention puisse être signée avec la direction du travail, autorisant alors lapplication des 35 heures. Beaucoup daccords dentreprise que chaque association a eu soin de présenter avant le 30 juin 1999 (date limite de dépôt des demandes fixée pour bénéficier du maximum des aides de lEtat) nont pas été, dans un premier temps, agréés. Des avenants ont dû être rediscutés dans chaque association et représentés à la CNA pour espérer à nouveau décrocher lagrément. Au 1er février 2000, date de la mise en uvre officielle des 35 heures, une poignée détablissements, au niveau national, avait obtenu satisfaction et pouvait donc appliquer la nouvelle réglementation. Pour limmense majorité dentre eux, laccord dentreprise ne pouvait entrer en vigueur. Car, devancer lagrément et la convention, cest prendre le risque de voir les embauches effectuées ne pas être reconnues comme inhérentes à la réduction du temps de travail et donc ne pas pouvoir bénéficier des réductions de charges qui constituent lessentiel des aides prévues par lEtat. Il ne restait plus aux établissements quà compter comme heures supplémentaires de la 36 à la 39e heure de leurs salariés, certaines DDASS ayant prévenu quelles refuseraient de payer ce supplément de salaire. Kafka au pays du social !
Mais quen est-il des modalités dapplication concrètes ? Les cinq institutions consultées ont fait valoir laccord collectif plutôt que larrangement individuel. Une certaine souplesse est laissée quant à lorganisation des modalités pour chacun à condition que soient respectés les principes de continuité de service. Ainsi, en milieu ouvert, la direction a pu imposer en certains endroits que le mercredi soit travaillé et que le vendredi ne soit pas chômé par plus de la moitié du personnel. En internat rééducatif, un cycle est organisé sur la base de six ou huit semaines comportant des périodes de 20 à 45 heures. En IME, en milieu ouvert ou en placement familial, chacun doit prendre ses quatre heures à un moment de la semaine ou peut les cumuler sur quinze jours. Certaines unités ont même accepté de passer aux 32 heures payées 37. Les embauches sont programmées à raison de 6 % : un savant découpage est opéré en dixièmes de temps répartis entre les services éducatif et médicaux, les services administratifs et les services généraux. Trois cas de figure se présentent : les associations qui ont reçu leur agrément et ont passé leur convention et qui appliquent les 35 heures à compter du 1er février ou du 1er avril, celles qui nont ni lun ni lautre et qui, prudentes, restent larme au pied en refusant de sappuyer sur un accord verbal de ladministration et celles qui ont pris le risque de devancer lofficialisation de cet accord et qui appliquent déjà les 35 heures (le personnel supplémentaire recruté étant alors sous contrat à durée déterminée qui sarrêtera à la réception de lagrément, permettant ainsi que soit signé un contrat à durée indéterminé).
Les quatre directeurs des associations consultées ont, sur lapplication des 35 heures, des avis souvent convergents et complémentaires qui recouvrent bien la problématique complexe de la réduction du temps de travail, à la fois dans ses aspects positifs, mais aussi dans ses effets pervers.
Pour Jean Ropert, directeur de la société de protection de lenfance à Saint-Nazaire, de la même façon quavec le RMI (Revenu minimum dinsertion), on ne sest pas assez intéressé à laspect insertion, dans lARTT (Aménagement et réduction du temps de travail), cest laspect aménagement qui a été beaucoup négligé. Cela se pose notamment pour le travail éducatif en internat : quid du vivre avec, quid de la continuité de la relation avec lenfant. En outre, va se poser très vite le problème de trouver des professionnels compétents dans un secteur où il ny a guère de chômage. Son association qui regroupe des services de placement familial, dAEMO judiciaire, de rencontre parents/enfants et dinternats rééducatifs a fait le choix de mutualiser les créations de postes et de renforcer au maximum les moyens de linternat. Ainsi, sur lun des foyers de la SPE (« La Ville Marine »), lembauche déducateurs supplémentaires a atteint 2,64 équivalents temps plein actuels, pour un encadrement qui atteint actuellement 20,67 ETP (contre 1,24 si on avait respecté la seule proportion de 6 %). Lors de notre rencontre, la SPE navait toujours pas reçu son agrément qui lui parviendra finalement quelques jours plus tard, permettant ainsi de commencer lapplication de la RTT.
Son collègue nazairien, directeur-adjoint de lIME Marie Moreau (IMP, IMPRO, IRP, CAT), Jacques Lambert, est plus chanceux : son établissement a reçu, quant à lui, lagrément et a signé une convention avec la direction du travail. Le régime des 35 heures est donc entré en vigueur au 14 février. Jacques Lambert le dit sans ambages : cette réduction aura peu coûté à lEtat. Ce sont, en réalité, les salariés qui lont payée. Valeur du point pour les salaires bloqué pendant deux années, majoration familiale qui ne sera plus attribuée aux nouveaux embauchés : toutes ces sommes budgétées par lEtat, mais non reversées aux salariés sont destinées à financer les emplois supplémentaires (ici presque 3 pour 50 salariés). Mais, les sacrifices ne sont pas que financiers. Tout a été mis sur la table quant à lorganisation des différents services, avec pour objectif de gratter de tous les côtés les 4 % non compensés par lÉtat. Quelques avantages maison ont ainsi été remis en cause. LIME Marie Moreau na pas souhaité fermer quelques jours supplémentaires pour préserver son offre de service, et il sest réorganisé pour essayer de maintenir la qualité dun travail potentiellement menacé : il ny a pas de secret, cest bien là les conséquences, quand on vous demande de faire autant avec moins de moyens.
Alain Barbereau, directeur de lassociation Jeunesse et Avenir (pas loin de la côte du Croisic, pour situer, cest juste en face de la marée noire !) qui intervient sur le handicap mental (IMP/IMPRO/IRP/CAT/Foyers dhébergement dadultes) fait partie de ceux qui attendent, leur agrément. Laccord dentreprise a été refusé parce quil comportait 9 % de nouvelles embauches au lieu des 6 %. Lavenant adopté ensuite a ramené lambition de recrutement au taux exigé, tout en maintenant le principe de lutilisation des éventuels excédents du compte approvisionné par le blocage des salaires et le supplément familial non attribué à lembauche de nouveaux personnels. Alain Barbereau convenait que ce détail pourrait être une raison dun nouveau refus dagrément. Lassociation comportant un CAT, lapplication de la RTT aux personnels handicapés de cet établissement est envisagée sous la forme de linstauration des congés trimestriels dont ils ne bénéficient pas jusquà présent.
Patrick Martin, directeur général de lassociation daction éducative de Loire-Atlantique (AEMO judiciaires, internats rééducatifs, enquêtes sociales, service pénal) a, lui, reçu son agrément et appliquera les 35 heures dans ses établissements à compter du 1er avril 2000. Cette loi est survenue en plein milieu de la restructuration de ses services commencée en 1995. Cela en a facilité la mise en uvre. Pour autant, un certain nombre deffets pervers lui semblent inquiétants. Ainsi, de cette dérégulation qui aboutit à la création de régimes différents quavait justement voulu résorber la convention de 1966. Selon que lon travaille 32 heures payées 37, 35 heures payées 39, on na pas le même statut. De même, selon quon ait été recruté ou ait eu des enfants avant ou après le 1er février 2000, puisquon bénéficiera alors ou pas du supplément familial. Cela ne va-t-il pas encourager les salariés à renoncer à changer demployeurs ? Et puis, il y a ces congés supplémentaires pour les cadres (de 18 à 23 jours par an). Les petits établissements, ayant juste un directeur et un chef de service, ne risquent pas de trouver cela pratique, notamment au vu de la continuité de la responsabilité, impossible alors à gérer. Ce nest vraiment pas là une façon de reconnaître la fonction de direction. La possibilité dun compte dépargne-temps permettant de cumuler ces périodes a été évoqué mais rien na été envisagé pour financer le remplacement ! Autre effet pervers, les salariés à temps partiel qui continuent à être rémunérés en pourcentage de 35 heures contrairement aux temps plein (la loi ayant prévu une compensation pour les seuls smicards). De plus, se posera inévitablement la question de la continuité dans laccompagnement des usagers : cest trop souvent sur les moments déchange intermédiaire entre les intervenants que se feront les gains de temps inhérents à la RTT, cette perte des nécessaires « amortisseurs » dans lengagement professionnel pouvant alors peser dans des institutions marquées par une action judiciaire souvent en suractivité.
Toutes ces critiques ne visent pas lesprit ou la philosophie des 35 heures, mais leurs modalités dapplication conçues à moyens constants. Le secteur associatif médico-social et de protection de lenfance a été dans cette affaire assimilé au secteur privé. Étant par définition non producteur de bénéfices, on en oublie sa raison dêtre : fournir du bien-être ou du mieux-être, apaiser la souffrance, proposer une écoute et un accompagnement aux personnes en grande difficulté, toutes choses qui pour ne pas apparaître ni dans le PIB, ni dans le PNB, nen constituent pas moins un élément essentiel pour la qualité de vie dun certain nombre de nos concitoyens. On est bien là dans une logique de rentabilité sociale, tout aussi importante que la rentabilité économique qui est seule aujourdhui valorisée.
Jacques Trémintin
Alors que les négociations de la fonction publique sur la RTT se sont embourbées, quelques conseils généraux sont néanmoins passés aux 35 heures. Coup de projecteur sur celui du Finistère. Bien sûr, au départ, il y a eu volonté politique : Pierre Maille, maire de Brest, est devenu président de lassemblée départementale, suite au changement de majorité inhérent aux élections de mars 1998. La direction a alors très vite impulsé des groupes de travail sur la question des 35 heures, chargeant son service des ressources humaines de mener une équipe de projet avec les cadres concernés, deux chargés de mission et un consultant, venant renforcer cette mission. Un dispositif de discussion est alors élaboré tant avec les syndicats quavec le personnel. À la fin du premier semestre 1999, une charte-qualité est proposée qui constitue le cadre dans lequel devra être appliquée la RTT. Parmi les principaux points, on compte : assumer pleinement les compétences sociales du département, améliorer la qualité de laccueil et des dispositifs de protection de lenfance, renforcer les nouvelles cultures de communication et dinformatisation dans les services, rechercher la simplification des procédures au bénéfice des usagers, améliorer les capacités danticipation des évolutions économiques et sociales etc. Laccord cadre étant ainsi proposé, chaque service va alors le décliner un peu différemment en fonction des obligations qui lui sont propres. Mais les bases sont communes : vingt jours de congés supplémentaires, à prendre à raison de huit heures tous les quinze jours (avec une souplesse de deux jours cumulés par mois). Création et redéploiement de 137 emplois : 35 contractuels proposés à la titularisation, 15 postes réorientés du fait de la suppression de laide médicale à domicile (remplacée à compter du 1er janvier par la Couverture maladie universelle qui nest plus gérée par les départements) et 87 recrutements sur des concours organisés de 2000 à 2003. Une participation temporaire est en outre demandée pendant trois ans aux salariés gagnant plus de 115.000 F brut (soit à peu près 5 francs par tranche de 1000 F) : cela permet de financer directement vingt emplois. Une augmentation de 1 % de la fiscalité est aussi programmée pour aider au financement des autres embauches (lamélioration conjoncturelle permettra finalement déviter ce léger alourdissement des impôts locaux). Un accord est soumis avec succès aux élus le 4 novembre et signé avec les syndicats CGT et CFDT (FO refusant, entre autre, à cause des pertes de salaire) le lendemain. Le vendredi 19 novembre, lensemble du personnel est consulté. Le taux de participation est de 91 %. Le oui lemporte avec 73 % des votes, permettant à laccord dêtre appliqué dès le 1er janvier 2000.
Jacques Trémintin
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