Numéro 523, 16 mars 2000

Le CNAEMO a 20 ans

A la fin des années 50 et au début des années 60, la tendance passe au maintien des enfants dans leur famille avec aide éducative au détriment du placement en internat spécialisé. Les services d’aide éducative en milieu ouvert (AEMO) vont naître de cette mutation et se développer. Cette orientation se confirmera d’autant plus que, parallèlement, s’installent les clubs de prévention spécialisée.Le CNAEMO est né avec la préoccupation de défendre les intérêts des services associatifs pratiquant l’AEMO. Michèle Girault raconte l’histoire de ce «Carrefour national d’actions éducatives en milieu ouvert ». Jean-Claude Plaut parle des hauts et des bas de la revue du CNAEMO « Espace Social » tandis que Bernard Heckel, secrétaire général du CNLAPS (Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée), explique les liens étroits qui existent entre la prévention spécialisée et l’AEMO.Le CNAEMO fête son vingtième anniversaire et tient ses assises annuelles les 22, 23 et 24 mars 2000 à Paris. Philippe Ratinaud, responsable du groupe d’organisation de cette manifestation, évoque ci-dessous le thème qui y sera traité : « Entre barbarie et civilisation, emprise et contraintes… Que protéger ? La Place de l’Homme ! »


Philippe Ratinaud est responsable du Groupe d’organisation des Assises 2000 et directeur du service social de l’enfance à Paris

Cette année, le CNAEMO balaie large… N’y a-t-il aucun risque de se noyer dans un intitulé aussi général ?

Nous avons profité de la symbolique du changement de millénaire pour aborder cette question de la place de l’homme, en un moment où tant de changements sont à l’œuvre : il y a là, invitation à se décentrer de la stricte pratique professionnelle, pour tenter de repérer, dans un premier temps, l’ampleur de ces transformations, avant de réinterroger nos pratiques. Nous vivons une période caractérisée, en partie, par la perte de repères identificatoires et, au-delà des représentations des uns et des autres, nous nous devons d’approfondir cette question.

Celle-ci nous amène à considérer l’homme en tant que sujet, mais aussi comme acteur, partie prenante de la construction d’une société dans laquelle il vit ou souhaite vivre. Il y va de la responsabilité et de la liberté de chacun, au sens sartrien du terme. Nous avons posé les dimensions de « barbarie » et de « contraintes », la situation actuelle devant nous interroger sur l’état de civilisation du monde dans lequel nous vivons. Qu’en est-il des valeurs qui permettent à chacun d’entre nous de se sentir appartenant à un collectif, à une société ?

La difficulté, que nous avons à penser et à agir ces changements, réside dans le fait que les institutions dans lesquelles nous travaillons sont elles-mêmes prises dans ces changements ; ce détour proposé sur la question du sens, sur l’analyse des contextes dans lesquels nous évoluons semble donc être un préalable indispensable pour pouvoir agir ensuite.

Oui, dans un premier temps, décentrons-nous, prenons la mesure des différents enjeux.

Depuis qu’il existe, le CNAEMO se préoccupe de la place de l’homme car cela pose in fine la question du sens de notre intervention : celle-ci sera, lors de ces assises, enfin totalement ouverte !

C’est justement pour ne pas risquer la noyade — dans un pragmatisme à dominante gestionnaire ! — qu’il nous fallait faire ce détour : on peut considérer que la tyrannie aujourd’hui est du côté des réponses les plus immédiates, inscrites dans un souci de rationalisation et de réponse à l’urgence.

Par ailleurs, cette réflexion plus générale nous amènera, je l’espère, à penser de nouveaux espaces de travail, de relation : pas seulement en termes de réponses institutionnelles et professionnelles réglementaires — c’est-à-dire nécessairement inscrites dans un rapport de pouvoir —, mais imaginées en termes de « coconstruction » avec les personnes concernées. C’est cela aussi, l’exigence de citoyenneté que nous allons largement évoquer… Ce sera donc bien, plutôt, un espace d’ouverture, de respiration proposé dans l’ambiance actuelle dominée par des réponses programmées dans un souci marqué prioritairement par les contraintes économiques.

La place attribuée à l’intervention directe des travailleurs sociaux dans ces assises est plutôt étriquée… Pourquoi ?

Tenter de repérer la nature du changement qui est à l’œuvre nous amène à proposer de laisser, « a priori », les pratiques professionnelles au second plan.

Ces trois journées ne pourront d’ailleurs pas couvrir l’ensemble des questions posées. Et en regard de cette thématique, la place réservée à l’intervention des travailleurs sociaux est effectivement plus réduite qu’habituellement. Mais dans le cadre des tables rondes — et principalement lors de la troisième journée —, des professionnels de notre secteur, des représentants d’associations, feront apparaître des positionnements nouveaux par rapport aux pratiques, autour de la citoyenneté, du rapport du travail social et de la politique, de l’innovation sociale. Plus généralement, le matin, il y aura des séances plénières, les après-midi étant consacrées à des tables rondes permettant l’échange avec la salle : les travailleurs sociaux, et leurs représentations, auront bien sûr leur mot à dire !

Des professionnels de la protection de l’enfance nous présenteront par ailleurs, le troisième jour, leur travail sous forme de représentation théâtrale.

Cette place laissée à l’intervention directe des travailleurs sociaux est donc cohérente avec le choix initial d’opérer ce détour pour une meilleure compréhension du contexte dans lequel nous vivons, avant de revisiter nos pratiques.

Notre souhait, c’est que cette thématique serve, après les assises et au niveau des régions, à faire concrètement le lien entre ces réflexions et les différentes pratiques institutionnelles, voire plus individuelles. Ce carrefour n’aura de valeur que s’il est poursuivi, par la suite, par l’« imagination » de nouvelles pratiques. C’est d’ailleurs le rôle du Cnaemo de promouvoir et de soutenir ce travail.

Deux axes, dans le programme, semblent privilégiés : l’économie et la philosophie ; qu’est-ce qui a présidé à ce choix ?

Ces deux disciplines ont naturellement une place importante en regard du thème : la place de l’homme renvoie ipso facto à la philosophie ; et le poids que prend le modèle économiste de type « libéral financier » dans le contexte actuel, nous amène à interroger l’aspect présenté comme inéluctable d’un tel modèle, qui viendrait dicter le cadre mondial dans lequel s’inscrivent nos sociétés.

L’économiste que nous avons contacté a d’ailleurs une approche anthropologique, nous l’avons sollicité afin de bien établir le lien entre ce contexte économique et la place de l’homme. Les contre-manifestations de Seattle ou les débats à propos du sommet de Davos nous confortent dans l’actualité brûlante de ce choix : « Non à la marchandisation de l’homme », c’est bien de cela dont nous aussi, nous avons à parler.

Par ailleurs le recours à la psychanalyse permettra d’aborder la place du sujet, et les approches sociologiques et de psychosociologies n’en seront pas non plus absentes, concernant par exemple la place de l’institution dans nos sociétés, en tant qu’elle véhicule des valeurs et constitue un réseau symbolique qui permet les identifications collectives. Il n’y a pas de limite, de notre point de vue, à privilégier cet angle d’approche et si notre démarche peut paraître ambitieuse ou généraliste, nous n’oublierons pas de la décliner du global au local…

Autre chose ?

Ces assises doivent nécessairement représenter le départ d’un chantier important, celui d’une meilleure adaptation de nos pratiques professionnelles, principalement dans le cadre de la protection de l’enfance mais plus largement aussi dans celui de l’intervention sociale.

Propos recueillis par Nada Nourredine et Joël Plantet


Lorsque naquit le Carrefour national d’action éducative en milieu ouvert, le CLNAPS fut-il intéressé ou enthousiaste, l’ANAS à peine polie ou réticente, l’ANEJI perplexe ou inquiète ? Et qui donc tint le petit dernier sur les fonts baptismaux ? Et que se passa-t-il tout au long de ces deux décennies qui l’amenèrent jusqu’en cette année 2000, à ses 20 printemps ?

Michèle Becquemin-Girault est membre de la commission « 20 ans du Cnaemo »

Pouvez-vous nous parler de la naissance du carrefour ?

C’est à l’aube des années 80, qu’une association provisoire s’est constituée, plutôt en catimini, dans les locaux de l’association Olga Spitzer, à Paris. L’objectif de ce rassemblement était « la promotion du Carrefour national d’action éducative en milieu ouvert ». Réunissant une vingtaine de personnes qualifiées et prêtes à se mobiliser pour fonder un mouvement, cette association s’était donnée statutairement un an pour bâtir une organisation destinée à défendre les intérêts des services associatifs exerçant l’AEMO. Mais la naissance « officielle » du Carrefour se déroula lors des premières Assises à Saint-Étienne, en mars 1981. Elle réunit plusieurs centaines de professionnels, tous préoccupés par les orientations du gouvernement de l’époque à l’égard du secteur de la protection de l’enfance. La mainmise de l’État sur les associations, les politiques de réductions des coûts et la décentralisation pesaient comme autant de menaces sur les spécificités de l’action éducative en milieu ouvert, alors que les équipements des services se caractérisaient par une importante disparité des pratiques professionnelles et des normes de travail. La création du CNAEMO répondait à un double objectif d’homogénéisation technique et d’affirmation politique du secteur associatif.

Quelque écrit a-t-il été commis sur l’histoire du Cnaemo ?

À l’occasion de cet anniversaire, une recherche historiographique sur la création et l’évolution du mouvement a été entreprise. Vingt ans après, quelles observations peut-on faire des mobilisations, des manifestations, des initiatives et des prises de positions du CNAEMO ? Depuis juin 1999, une commission composée de membres du CNAEMO et de professionnels de l’AEMO a défini des perspectives de travail grâce aux conseils méthodologiques du sociologue Michel Chauvière. Une première exploration dans l’histoire du mouvement a été effectuée. Plusieurs membres fondateurs, les quatre présidents successifs et des collaborateurs du carrefour ont été interviewés, et la collecte de témoignages se poursuivra au cours de l’année 2000. Parallèlement, un important travail de dépouillement des archives a été entrepris. Publications, bulletins, revue Espace social, actes des Assises, documents de travail, déclarations, courriers et notes manuscrites, toutes ces pièces sont à l’étude.

La recherche est structurée autour de trois axes : rapports du secteur associatif avec les administrations de l’État (santé, justice), dynamique interne de l’organisation et enfin discours sur les pratiques à travers les publications du CNAEMO.

Mais comment s’est véritablement construite la définition du Cnaemo ?

D’ores et déjà, quelques constats ont pu être établis autour de la naissance du carrefour. La genèse du mouvement s’est opérée dans le terreau idéologique du milieu des années 70. Le travail social était en crise, la profession d’éducateur en plein essor. Le travail en milieu ouvert, que ce soit la prévention spécialisée ou l’AEMO, connaissait une expansion au fur et à mesure que le bien-fondé des placements et de la rééducation en internat se dépréciait. On considérait de plus en plus que le développement de l’enfant devait se réaliser dans son environnement naturel. En outre, les politiques de rationalisation des choix budgétaires favorisaient plutôt la conception du milieu ouvert, par souci d’économiser le coût élevé des prises en charge en institution. En l’occurrence, le directeur de l’action sociale, Bernard Lory, préconisait de développer la prévention et la prise en charge globale des problèmes des familles en améliorant la coordination entre les différents services sociaux plutôt que de recourir aux institutions thérapeutiques ou rééducatives. Cependant, le contrôle croissant de l’État sur les associations, avec en premier lieu la loi sociale de 1975, suivi du déclin de l’État-providence contribuèrent à la formation d’une organisation voulue par des directeurs de services d’AEMO organisés préalablement sur des dynamiques régionales. Des travailleurs sociaux, dont une grande majorité était composée d’éducateurs, se joignirent progressivement à ce mouvement naissant. Un réseau national se mit en place à l’occasion de travaux relatifs à l’AEMO coordonnés par le CTNRHI en 1978, dont la publication est connue sous le nom de Rapport Allée. Le rapport Bianco-Lamy servit ensuite de déclenchement pour la fondation du carrefour. Les protagonistes de l’AEMO considéraient que les organismes existants, corporations, fédérations ou syndicats n’étaient pas en mesure de défendre à bon escient le secteur associatif concerné, alors que des menaces pesaient sur sa marge de manœuvre et son opérationnalité. Si certains groupements comme l’Association nationale des cadres du social (ANDESI) et le Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée (CNLAPS) manifestèrent leur soutien ou leur enthousiasme face à cette initiative, d’autres mouvements, comme l’Association nationale des assistants de service sociaux (ANAS), restèrent silencieusement polis ou, comme la Fédération nationale des services sociaux spécialisés (FN3S), exprimèrent leur scepticisme. Quant à l’Association nationale des éducateurs de jeunes inadaptés (ANEJI), elle y perdit quelques militants et un bon objet d’investissement, l’AEMO, autour de laquelle elle tentait d’impulser une dynamique. À la suite des Journées nationales de l’action éducative de 1978, elle projetait d’organiser une nouvelle rencontre en 1980…

Le CNAEMO, lui, se voulait un organisme ouvert, indépendant et dégagé de toute velléité corporatiste. C’est dans cet esprit, qu’il organisa ses premières Assises nationales en 1981, à Saint-Étienne, avec l’objectif d’interpeller les pouvoirs publics sur les thèmes de la réforme des collectivités locales et des politiques de l’aide sociale à l’enfance.

Sous quelle forme cette recherche verra-t-elle le jour ?

Les travaux en cours seront diffusés dans une première production écrite à l’occasion de ces assises ; par la suite, un ouvrage plus complet sera réalisé pour les assises 2001 de Montpellier.

Propos recueillis par Joël Plantet


Le CNAEMO voulait sa revue. Ce fut Espace Social. Certes, personne ne vous dira les choses comme ça. Mais plutôt, comme nous le confie son rédacteur en chef Jean-Claude Plaut : Espace Social existe depuis… la création du CNAEMO. Est-ce plus difficile de faire une revue que de mettre en place un mouvement ? Toujours est-il que si le premier a réalisé un parcours honorable le second a connu un chemin plutôt cahotique. La presse ne fait pas de cadeau

Jean-Claude Plaut est rédacteur en chef d’Espace Social

Comment et pourquoi est née la revue Espace Social ?

Le titre Espace Social a pratiquement toujours existé, depuis la création du CNAEMO, du moins à partir de 1982, date des premières Assises de Saint-Étienne ; le numéro 1, nommé bulletin, était alors essentiellement l’expression des débats et des questions organisationnelles qui traversaient le carrefour ; il rendait compte, également, des assises. Il a tenté de prendre des allures de revue en 1984 (n° 4), après les Assises grenobloises centrées sur l’Économie de l’Aemo.

Mais une revue dont la présentation se veut conforme à celle du « marché » coûte cher : la durée de ce premier effort sera courte ; les quelques spécimens seront d’un coût que l’organisation ne pourra soutenir.

Le modèle suivant maintiendra l’aspect d’une revue plus artisanale extérieurement et surtout d’un prix de revient plus modeste ; l’animation, la réalisation, mais aussi la mise en forme des actes et les numéros à thème (L’Évaluation – La Décentralisation - L’enfant en danger et l’aide éducative en faveur de la famille) sont assurées, à Amiens, par le secrétariat du Cnaemo.

Mais assurer seul, ou presque, le secrétariat et la rédaction tient de la performance, même avec l’aide de contributeurs — du Cnaemo et d’ailleurs —, et l’usure guette ceux qui s’y investissent. En 1992, Espace Social cesse de paraître pendant deux ans.

La revue reparaît en 1994, avec le logo actuel, sous forme de dossiers : alcoolismes, acte éducatif en Aemo, etc. À cette époque, un comité de lecture tient lieu de rédaction, et la régularité de la parution n’est pas encore assurée.

Un appel à constitution d’un comité de rédaction national est alors lancé, couplé avec un stage d’écriture animé par Aleph-Écriture ; dix personnes y participent, dont quelques-uns forment encore le noyau actuel du comité de rédaction ; du n°0 au n°10, la formule évolue dans sa présentation que nous savons bien identifiér aujourd’hui.

Comment fonctionne-t-elle ?

La formule comporte un dossier à thème, un édito et plusieurs rubriques : les positions du carrefour, Humeurs, Regards sur le secteur, Tribune libre, Rebonds, La vie des régions, Mon œil…

À partir d’une problématique donnée, les dossiers cherchent à élaborer un thème, proche des pratiques professionnelles (L’Écriture professionnelle ou Les limites du milieu ouvert, par exemple), ou plus théorique (Références, idéologies, valeurs ou Réel et utopie). D’abord issus de nos connaissances professionnelles et personnelles, nos contributeurs se sont diversifiés. Quelques personnalités ont ponctuellement participé aux dossiers ou aux tribunes libres. Les membres du comité de rédaction contribuent, à leur rythme, aux différentes parties de la revue, mais assurent aussi, à tour de rôle, l’animation d’un thème.

Actuellement, Espace Social paraît trois fois par an (mars, juin, décembre) et assure la publication des actes des Assises. La revue est imprimée à 400 exemplaires, ce qui est trop peu. Par ailleurs, des moyens limités pour en assurer la diffusion, mais aussi un savoir-faire encore hésitant, freinent une meilleure progression.

Des perspectives ?

Le comité de rédaction est encore trop peu étoffé ; nous cherchons à y inscrire la pluridisciplinarité, mais cela ne s’est pas, jusqu’à maintenant, avéré simple. Nous cherchons à construire une revue qui ne comporterait pas que des aspects factuels, davantage d’informations, en maintenant la permanence d’un cahier central à thème, avec une ossature plus affirmée pour l’avenir. Trois axes doivent y trouver leur place : l’aspect des pratiques et expériences professionnelles, afin d’interroger les références et le comment faire du terrain, eu égard aux publics ; une interrogation plus permanente de la formation initiale et continue, véritable nécessité en regard des projets d’évolution des formations en cours au niveau national ; une attention plus affirmée aux problèmes touchant à la recherche, aspect encore absent de nos colonnes.

Nous voulons, au final, construire un outil professionnel regroupant d’autres forces individuelles pour le comité de rédaction, et capables d’assurer la réflexion et la diffusion de la revue, tout en ne perdant pas de vue les enjeux de la société.

Pour « travailler » la professionnalité, il est nécessaire, nous semble-t-il, de se doter de cette revue telle que nous essayons d’en dessiner le projet. Nous appelons à nous rejoindre ceux que l’expérience tenterait.

Propos recueillis par Joël Plantet


Le travailleur social de la prévention spécialisée agit sur des territoires, celui d’AEMO sur des individus. Voilà qui parait indiquer des missions claires. Sauf à remarquer que les territoires dépendent des individus et... réciproquement, les uns n’allant jamais sans les autres

Bernard Heckel est secrétaire général du CNLAPS (comité national de liaison des associations de prévention spécialisée)

Les équipes de prévention travaillent sur le collectif et aussi sur l’accompagnement individuel. Si un éducateur de prévention agit uniquement sur le second versant, il pratique alors en quelque sorte de l’AEMO sans mandat. Comment harmoniser dès lors les services de prévention et d’AEMO ?

Il faut effectivement mieux cerner où sont les limites et les complémentarités entre prévention spécialisée et AEMO, et où sont les liens à renforcer. Une amorce de réflexion entre le CNLAPS et le CNAEMO a été engagée à ce sujet. Il s’agit de faire preuve de volonté d’analyse afin que les dimensions des deux missions soient clairement identifiées et différenciées. En ce qui concerne la prise en charge des jeunes mineurs délinquants, tous les éducateurs diront que c’est une petite partie de leur travail, en montrant que le passage à l’acte délinquant fait partie d’une problématique générale dans les difficultés d’un jeune.

Il est vrai qu’il n’y a pas de lisibilité publique de la prise en charge de tel ou tel jeune dans le cadre d’une AEMO. Mais quand les éducateurs de prévention en sont informés, ils établissent généralement des liens de concertation avec les professionnels qui exercent une AEMO administrative ou judiciaire.

Le respect de l’anonymat pour les éducateurs de prévention ne biaise-t-il pas cette concertation avec l’AEMO qui fonctionne avec des mandats ?

Prévention spécialisée et AEMO ne partent pas du même regard ou du même point de vue sur les jeunes concernés. Il y aura toujours une certaine distance de l’éducateur de prévention vis-à-vis des prises en charges institutionnalisées. Cependant, cela ne signifie pas que le dialogue est impossible, bien au contraire. Un jeune qui a posé un ou des actes délinquants dans un quartier fait d’ailleurs souvent l’objet d’autres accompagnements. La problématique de son comportement ne se résume pas à son acte, et l’éducateur de prévention doit savoir dénouer l’écheveau des réponses possibles : de l’insertion professionnelle au centre de soins en passant par les démarches administratives, etc.

Les autorités de tutelles demandent de plus en plus un travail auprès des familles aux éducateurs de prévention. Cela ne peut-il créer d’autres passerelles avec l’AEMO ?

Oui, très certainement. Comme vous le dites, la commande de ce côté là est forte et la prévention spécialisée ne prend pas toujours en compte la dimension du travail auprès des parents, au motif que la relation avec un adolescent s’inscrit souvent dans des conflits familiaux. Le choix de l’éducateur est toujours de privilégier la relation avec le jeune, tout en devant aussi s’appuyer sur la responsabilisation des parents. Organiser un séjour avec des jeunes permet, par exemple, la mise en relation avec les familles. Très souvent, lorsqu’il y a une mesure d’AEMO la concertation s’avère indispensable.

S’agissant des jeunes qui posent des actes délinquants, les réponses doivent être plurielles. Or, l’ensemble du système de réponses pour faire face à la quantité de problèmes existants manque de cohérence globale et souffre encore de trop de cloisonnements.

À l’occasion du passage au XXIe siècle, il paraît indispensable d’interroger les pratiques de protection de l’enfance et d’imaginer ce qu’elles seront dans le contexte à venir. Une réelle mise à plat des articulations entre les champs de compétence de l’Etat et ceux des collectivités territoriales est souhaitable pour offrir davantage de lisibilité sur les interactions entre les différentes formes d’intervention. Ainsi, les propositions innovantes pourraient-elles plus facilement émerger.

Que pensez-vous des moyens financiers et des outils dont dispose la prévention spécialisée ?

La prévention spécialisée ne dispose pas de moyens financiers suffisants pour répondre à tous les besoins du terrain. Globalement et regardée à l’échelon national, elle n’a pas perdu de postes, mais la répartition de ceux-ci d’un département à l’autre est toujours hétérogène. Elle est souvent sollicitée sur des sites urbains non couverts et de plus en plus sur des zones urbaines. Elle n’a pas aujourd’hui les ressources suffisantes pour se déployer comme il le faudrait.

Je pense, en revanche, que ses outils d’intervention sont toujours en adéquation avec les problématiques du terrain. Bien sûr, la démarche du travail de rue n’est plus l’apanage de l’éducateur de prévention, puisqu’il y a actuellement de nouveaux acteurs de proximité qui la pratiquent (voir notamment le dispositif emplois-jeunes).

Propos recueillis par Guy Benloulou


Le Cnaemo a vingt ans et parle de… l’air du temps

Cette année, l’intitulé du Carrefour national de l’action éducative en milieu ouvert n’a pas fait l’unanimité ; après une peinture des inquiétudes majeures dues aux bouleversements sociétaux d’aujourd’hui, certaines riches interventions et quelques… banalités, on a pu toutefois entendre, in fine, quelques propositions intéressantes. Reportage

Grandiloquent et prétentieux, ce thème de colloque sur la barbarie, la civilisation et la place de l’homme ? Les organisateurs s’en défendaient, mais on a tout de même entendu, ça et là, ricaner quelques cnaemistes : « l’Unesco n’aurait pas fait mieux ! » ; même la musique précédant la reprise des débats — genre symphonique pompeux —, les lourdes tentures écarlates, les deux logos pharaoniques Cnaemo de part et d’autre de la tribune, les immenses plantes vertes figées, tout cela pouvait renforcer le soupçon d’immensité du thème qui « avait beaucoup impressionné » certains des intervenants eux-mêmes.

La réactivité de la salle avait été encouragée : micros baladeurs, standard SVP, et Carrefour Magazine, un reportage audiovisuel sur la manifestation, monté par les étudiants de l’IRTS-Nancy et projeté en salles à intervalles réguliers. L’intervention théâtralisée de travailleurs sociaux, « L’EMO pour le dire » a par ailleurs présenté « quelques idées issues de notre pratique d’AEMO judiciaire », à partir de dialogues et de recueils de lapsus de trois équipes.

Dans les couloirs, quelques stands proposaient leurs initiatives : ainsi l’association C’est la qualification qu’il faut développer (CQFD) annonçait-elle un colloque les 21 et 22 septembre prochains ; de même, les désormais fameux Entretiens de Saint Étienne — cette année du 15 au 17 novembre — proposaient à ceux qui le veulent d’être intervenant pour « faire partager expériences professionnelles, projets, utopies » (1).

La place de l’homme, propos fourre-tout, propos gigogne ? Le contenu de plusieurs débats et tables rondes est malheureusement venu renforcer l’inquiétude de départ : comment ne pas être d’accord avec la plupart des grandes et très générales idées humanistes émises ? Comment s’inscrire en faux quand sont dénoncés, en vrac, les sectes, les intégrismes, les nationalismes, Pinochet, les institutions « usines, dortoirs, casernes », Le Pen, le « règne sans partage du fric », etc. ? Comment, de même, ne pas crier au consensus facile et évidemment mou quand, a contrario, on se déclare résolu — qui ne le serait, dans cette assistance ? — à faire obstacle à la « démission dépressive », à la résignation ? Comment ne pas être d’accord avec l’affirmation des valeurs de l’interdisciplinarité, ou avec certaines assertions, genre « le politique doit être au service du sujet social » ? Ou encore, pour une énième fois, l’assertion incontournablement correcte qu’« il convient de dire ce que l’on fait, et de faire ce que l’on dit » ? Un participant s’est d’ailleurs insolemment et publiquement écrié « des débats comme ça, j’en ai plein à la télé ! » ; des accusations de sinistrose et de pessimisme ont été émises ; il fut même un congressiste pour s’écrier très franchement au micro « je m’emmerde ! » Aucune réponse n’a été fournie au professionnel exprimant « l’impuissance du travailleur social en face de familles totalement « out », tellement marginalisées qu’incapables d’adopter une position citoyenne » Et certains débats manquaient fâcheusement de contradicteurs.

Certaines tables rondes ont été jugées trop longues et floues ; d’autres ont permis des interventions riches, sur la citoyenneté et les normes de qualité, par exemple ; laborieuse, très laborieuse, l’une d’entre elles a voulu s’intéresser aux grands intégrateurs sociaux — nous savons tous qu’ils ont du plomb dans l’aile — que sont travail, famille, éducation, religion et santé : les interventions des uns et des autres, l’absence de réel débat même, ont fait parler « d’aboulie, d’impossibilité de se projeter dans un avenir », un comble en regard de la thématique générale développée ! Le seul « éducateur » à la tribune, « Frère Bernard Jost » s’est livré à un exposé charismatique de catéchisme partisan — quelques dizaines de participants quittent la salle —, avec commandements de Dieu et nature humano-divine de l’homme : où donc sommes-nous ? L’orateur très chrétien aura d’ailleurs symboliquement, en un aphorisme peu risqué, le dernier mot de ce faux débat : « Si le mal est contagieux, le bien l’est encore plus » Tout est dit, ite missa est. Pourtant, dans son allocution d’ouverture, Denis Vernadat, président du Cnaemo, avait pourtant proposé : « Réfléchissons ensemble à nos responsabilités d’éducateurs pour poser ensemble les exigences, pour ne pas sacrifier les générations à l’instrumentalisation généralisée, à un mode de vie prêt-à-porter, pour préserver des espaces de créativité, de droit aux différences, de liberté »

Sous cette « place de l’homme », on a pu, en vain, chercher un fil conducteur. Jean-Luc Hees, directeur de France-Inter, avait cependant proposé une jolie formule, permettant l’articulation de la singularité avec l’universalité : « L’universel, c’est le local sans les murs » ; le président de Radio-France, Jean-Marie Cavada, « page de pub vivante pour la DASS » avait, lui, rendu aux professionnels présents un des plus vibrants hommages : « Je dois à des gens comme vous de ne pas avoir eu une enfance personnelle trop désastreuse… » ; les premières notes étaient plutôt prometteuses…

Certes, le sujet — et les travailleurs sociaux sont aux premières loges pour le constater — est entre crise et mutation. Et comme « l’humanité est talonnée par la nécessité de se fonder pour vivre » (dixit Pierre Legendre), l’écrivain Jean-Claude Guillebaud expose sa notion de refondation du monde : nos bouleversements sociétaux — « impensés, immaîtrisés » — représentent une rupture historique, caractérisée par la vitesse vertigineuse des technologies et philosophiquement par l’absence de projet, par l’« évanouissement du futur ».

La « mise à mort » d’une association deux-sèvrienne (2), médiatisée par ses salariés au Carrefour, vient cruellement illustrer certains contextes insécurisants : difficultés financières, élaboration d’un plan social, désengagement des tutelles…

Dans son allocution de clôture, le président du carrefour a indiqué plusieurs pistes : la prise en compte de la parentalité — « discours (duquel les praticiens sont en partie exclus » — en premier lieu, avec pour le champ professionnel la nécessiter d’identifier les besoins sociaux individuels et collectifs en la matière, avant de les faire intégrer dans le cadre d’élaboration de politiques sociales adaptées ; le devoir d’éducation de la société, d’autre part, « oblige à repenser une réponse référée à une prestation de droit commun en direction d’une aide éducative centrée sur la notion d’aide demandée » ; il propose enfin aux autres associations du « champ élargi de la protection de l’enfance » une approche commune, « l’association de nos points de vue respectifs pour avancer ensemble dans ce travail et constituer ainsi une force de proposition conséquente auprès de représentants de la puissance publique ». Le mouvement Éducation et Société avait également, dans cette assemblée, préconisé l’ouverture en direction des « collègues de la fonction publique ».

Au final, donc, une rencontre certes (très) généraliste — avec cependant quelques interventions fortes —, une réunion multi-directionnelle, sans ateliers ni travaux de groupe, souffrant également d’une représentation éthique des pratiques professionnelles. Ce fut… un carrefour d’autoroutes où fut réitérée, sur tous les tons, la nécessité du droit et devoir d’ingérence du travail social dans le débat démocratique. Et puis, disait un congressiste en sortant, « on a pas assez rigolé ; moins qu’aux autres carrefours »

Les seize délégations régionales du Cnaemo, quant à elles, se portent assez bien et le renforcement des implantations régionales augure bien de l’engagement de la base militante de terrain ; certains y ont vu une contradiction avec l’absence de contenu réel et consistant de la grand-messe de cette année. L’an prochain les vingt et unièmes assises auront lieu à Montpellier : sur un thème plus pointu ?

Joël Plantet

(1) CQFD – c/o Cedias – 5, rue Las Cases – 75007 Paris.

AFORE – 31 rue Berthelot – 42100 Saint-Étienne. Tél. 04 77 59 36 50.

(2) Association Deux-Sèvrienne de la protection de la jeunesse - BP 3072 – 23 rue Henri Sellier – 79012 Niort cedex. Tél. 05 49 77 18 70.


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