![]() |
||
![]() |
Le CNAEMO a 20 ansA la fin des années 50 et au début des années 60, la tendance passe au maintien des enfants dans leur famille avec aide éducative au détriment du placement en internat spécialisé. Les services daide éducative en milieu ouvert (AEMO) vont naître de cette mutation et se développer. Cette orientation se confirmera dautant plus que, parallèlement, sinstallent les clubs de prévention spécialisée.Le CNAEMO est né avec la préoccupation de défendre les intérêts des services associatifs pratiquant lAEMO. Michèle Girault raconte lhistoire de ce «Carrefour national dactions éducatives en milieu ouvert ». Jean-Claude Plaut parle des hauts et des bas de la revue du CNAEMO « Espace Social » tandis que Bernard Heckel, secrétaire général du CNLAPS (Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée), explique les liens étroits qui existent entre la prévention spécialisée et lAEMO.Le CNAEMO fête son vingtième anniversaire et tient ses assises annuelles les 22, 23 et 24 mars 2000 à Paris. Philippe Ratinaud, responsable du groupe dorganisation de cette manifestation, évoque ci-dessous le thème qui y sera traité : « Entre barbarie et civilisation, emprise et contraintes Que protéger ? La Place de lHomme ! » |
Cette année, le CNAEMO balaie large Ny a-t-il aucun risque de se noyer dans un intitulé aussi général ?
Nous avons profité de la symbolique du changement de millénaire pour aborder cette question de la place de lhomme, en un moment où tant de changements sont à luvre : il y a là, invitation à se décentrer de la stricte pratique professionnelle, pour tenter de repérer, dans un premier temps, lampleur de ces transformations, avant de réinterroger nos pratiques. Nous vivons une période caractérisée, en partie, par la perte de repères identificatoires et, au-delà des représentations des uns et des autres, nous nous devons dapprofondir cette question.
Celle-ci nous amène à considérer lhomme en tant que sujet, mais aussi comme acteur, partie prenante de la construction dune société dans laquelle il vit ou souhaite vivre. Il y va de la responsabilité et de la liberté de chacun, au sens sartrien du terme. Nous avons posé les dimensions de « barbarie » et de « contraintes », la situation actuelle devant nous interroger sur létat de civilisation du monde dans lequel nous vivons. Quen est-il des valeurs qui permettent à chacun dentre nous de se sentir appartenant à un collectif, à une société ?
La difficulté, que nous avons à penser et à agir ces changements, réside dans le fait que les institutions dans lesquelles nous travaillons sont elles-mêmes prises dans ces changements ; ce détour proposé sur la question du sens, sur lanalyse des contextes dans lesquels nous évoluons semble donc être un préalable indispensable pour pouvoir agir ensuite.
Oui, dans un premier temps, décentrons-nous, prenons la mesure des différents enjeux.
Depuis quil existe, le CNAEMO se préoccupe de la place de lhomme car cela pose in fine la question du sens de notre intervention : celle-ci sera, lors de ces assises, enfin totalement ouverte !
Cest justement pour ne pas risquer la noyade dans un pragmatisme à dominante gestionnaire ! quil nous fallait faire ce détour : on peut considérer que la tyrannie aujourdhui est du côté des réponses les plus immédiates, inscrites dans un souci de rationalisation et de réponse à lurgence.
Par ailleurs, cette réflexion plus générale nous amènera, je lespère, à penser de nouveaux espaces de travail, de relation : pas seulement en termes de réponses institutionnelles et professionnelles réglementaires cest-à-dire nécessairement inscrites dans un rapport de pouvoir , mais imaginées en termes de « coconstruction » avec les personnes concernées. Cest cela aussi, lexigence de citoyenneté que nous allons largement évoquer Ce sera donc bien, plutôt, un espace douverture, de respiration proposé dans lambiance actuelle dominée par des réponses programmées dans un souci marqué prioritairement par les contraintes économiques.
La place attribuée à lintervention directe des travailleurs sociaux dans ces assises est plutôt étriquée Pourquoi ?
Tenter de repérer la nature du changement qui est à luvre nous amène à proposer de laisser, « a priori », les pratiques professionnelles au second plan.
Ces trois journées ne pourront dailleurs pas couvrir lensemble des questions posées. Et en regard de cette thématique, la place réservée à lintervention des travailleurs sociaux est effectivement plus réduite quhabituellement. Mais dans le cadre des tables rondes et principalement lors de la troisième journée , des professionnels de notre secteur, des représentants dassociations, feront apparaître des positionnements nouveaux par rapport aux pratiques, autour de la citoyenneté, du rapport du travail social et de la politique, de linnovation sociale. Plus généralement, le matin, il y aura des séances plénières, les après-midi étant consacrées à des tables rondes permettant léchange avec la salle : les travailleurs sociaux, et leurs représentations, auront bien sûr leur mot à dire !
Des professionnels de la protection de lenfance nous présenteront par ailleurs, le troisième jour, leur travail sous forme de représentation théâtrale.
Cette place laissée à lintervention directe des travailleurs sociaux est donc cohérente avec le choix initial dopérer ce détour pour une meilleure compréhension du contexte dans lequel nous vivons, avant de revisiter nos pratiques.
Notre souhait, cest que cette thématique serve, après les assises et au niveau des régions, à faire concrètement le lien entre ces réflexions et les différentes pratiques institutionnelles, voire plus individuelles. Ce carrefour naura de valeur que sil est poursuivi, par la suite, par l« imagination » de nouvelles pratiques. Cest dailleurs le rôle du Cnaemo de promouvoir et de soutenir ce travail.
Deux axes, dans le programme, semblent privilégiés : léconomie et la philosophie ; quest-ce qui a présidé à ce choix ?
Ces deux disciplines ont naturellement une place importante en regard du thème : la place de lhomme renvoie ipso facto à la philosophie ; et le poids que prend le modèle économiste de type « libéral financier » dans le contexte actuel, nous amène à interroger laspect présenté comme inéluctable dun tel modèle, qui viendrait dicter le cadre mondial dans lequel sinscrivent nos sociétés.
Léconomiste que nous avons contacté a dailleurs une approche anthropologique, nous lavons sollicité afin de bien établir le lien entre ce contexte économique et la place de lhomme. Les contre-manifestations de Seattle ou les débats à propos du sommet de Davos nous confortent dans lactualité brûlante de ce choix : « Non à la marchandisation de lhomme », cest bien de cela dont nous aussi, nous avons à parler.
Par ailleurs le recours à la psychanalyse permettra daborder la place du sujet, et les approches sociologiques et de psychosociologies nen seront pas non plus absentes, concernant par exemple la place de linstitution dans nos sociétés, en tant quelle véhicule des valeurs et constitue un réseau symbolique qui permet les identifications collectives. Il ny a pas de limite, de notre point de vue, à privilégier cet angle dapproche et si notre démarche peut paraître ambitieuse ou généraliste, nous noublierons pas de la décliner du global au local
Autre chose ?
Ces assises doivent nécessairement représenter le départ dun chantier important, celui dune meilleure adaptation de nos pratiques professionnelles, principalement dans le cadre de la protection de lenfance mais plus largement aussi dans celui de lintervention sociale.
Propos recueillis par Nada Nourredine et Joël Plantet
Lorsque naquit le Carrefour national d’action éducative en milieu ouvert, le CLNAPS fut-il intéressé ou enthousiaste, l’ANAS à peine polie ou réticente, l’ANEJI perplexe ou inquiète ? Et qui donc tint le petit dernier sur les fonts baptismaux ? Et que se passa-t-il tout au long de ces deux décennies qui l’amenèrent jusqu’en cette année 2000, à ses 20 printemps ?Pouvez-vous nous parler de la naissance du carrefour ?
Cest à laube des années 80, quune association provisoire sest constituée, plutôt en catimini, dans les locaux de lassociation Olga Spitzer, à Paris. Lobjectif de ce rassemblement était « la promotion du Carrefour national daction éducative en milieu ouvert ». Réunissant une vingtaine de personnes qualifiées et prêtes à se mobiliser pour fonder un mouvement, cette association sétait donnée statutairement un an pour bâtir une organisation destinée à défendre les intérêts des services associatifs exerçant lAEMO. Mais la naissance « officielle » du Carrefour se déroula lors des premières Assises à Saint-Étienne, en mars 1981. Elle réunit plusieurs centaines de professionnels, tous préoccupés par les orientations du gouvernement de lépoque à légard du secteur de la protection de lenfance. La mainmise de lÉtat sur les associations, les politiques de réductions des coûts et la décentralisation pesaient comme autant de menaces sur les spécificités de laction éducative en milieu ouvert, alors que les équipements des services se caractérisaient par une importante disparité des pratiques professionnelles et des normes de travail. La création du CNAEMO répondait à un double objectif dhomogénéisation technique et daffirmation politique du secteur associatif.
Quelque écrit a-t-il été commis sur lhistoire du Cnaemo ?
À loccasion de cet anniversaire, une recherche historiographique sur la création et lévolution du mouvement a été entreprise. Vingt ans après, quelles observations peut-on faire des mobilisations, des manifestations, des initiatives et des prises de positions du CNAEMO ? Depuis juin 1999, une commission composée de membres du CNAEMO et de professionnels de lAEMO a défini des perspectives de travail grâce aux conseils méthodologiques du sociologue Michel Chauvière. Une première exploration dans lhistoire du mouvement a été effectuée. Plusieurs membres fondateurs, les quatre présidents successifs et des collaborateurs du carrefour ont été interviewés, et la collecte de témoignages se poursuivra au cours de lannée 2000. Parallèlement, un important travail de dépouillement des archives a été entrepris. Publications, bulletins, revue Espace social, actes des Assises, documents de travail, déclarations, courriers et notes manuscrites, toutes ces pièces sont à létude.
La recherche est structurée autour de trois axes : rapports du secteur associatif avec les administrations de lÉtat (santé, justice), dynamique interne de lorganisation et enfin discours sur les pratiques à travers les publications du CNAEMO.
Mais comment sest véritablement construite la définition du Cnaemo ?
Dores et déjà, quelques constats ont pu être établis autour de la naissance du carrefour. La genèse du mouvement sest opérée dans le terreau idéologique du milieu des années 70. Le travail social était en crise, la profession déducateur en plein essor. Le travail en milieu ouvert, que ce soit la prévention spécialisée ou lAEMO, connaissait une expansion au fur et à mesure que le bien-fondé des placements et de la rééducation en internat se dépréciait. On considérait de plus en plus que le développement de lenfant devait se réaliser dans son environnement naturel. En outre, les politiques de rationalisation des choix budgétaires favorisaient plutôt la conception du milieu ouvert, par souci déconomiser le coût élevé des prises en charge en institution. En loccurrence, le directeur de laction sociale, Bernard Lory, préconisait de développer la prévention et la prise en charge globale des problèmes des familles en améliorant la coordination entre les différents services sociaux plutôt que de recourir aux institutions thérapeutiques ou rééducatives. Cependant, le contrôle croissant de lÉtat sur les associations, avec en premier lieu la loi sociale de 1975, suivi du déclin de lÉtat-providence contribuèrent à la formation dune organisation voulue par des directeurs de services dAEMO organisés préalablement sur des dynamiques régionales. Des travailleurs sociaux, dont une grande majorité était composée déducateurs, se joignirent progressivement à ce mouvement naissant. Un réseau national se mit en place à loccasion de travaux relatifs à lAEMO coordonnés par le CTNRHI en 1978, dont la publication est connue sous le nom de Rapport Allée. Le rapport Bianco-Lamy servit ensuite de déclenchement pour la fondation du carrefour. Les protagonistes de lAEMO considéraient que les organismes existants, corporations, fédérations ou syndicats nétaient pas en mesure de défendre à bon escient le secteur associatif concerné, alors que des menaces pesaient sur sa marge de manuvre et son opérationnalité. Si certains groupements comme lAssociation nationale des cadres du social (ANDESI) et le Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée (CNLAPS) manifestèrent leur soutien ou leur enthousiasme face à cette initiative, dautres mouvements, comme lAssociation nationale des assistants de service sociaux (ANAS), restèrent silencieusement polis ou, comme la Fédération nationale des services sociaux spécialisés (FN3S), exprimèrent leur scepticisme. Quant à lAssociation nationale des éducateurs de jeunes inadaptés (ANEJI), elle y perdit quelques militants et un bon objet dinvestissement, lAEMO, autour de laquelle elle tentait dimpulser une dynamique. À la suite des Journées nationales de laction éducative de 1978, elle projetait dorganiser une nouvelle rencontre en 1980
Le CNAEMO, lui, se voulait un organisme ouvert, indépendant et dégagé de toute velléité corporatiste. Cest dans cet esprit, quil organisa ses premières Assises nationales en 1981, à Saint-Étienne, avec lobjectif dinterpeller les pouvoirs publics sur les thèmes de la réforme des collectivités locales et des politiques de laide sociale à lenfance.
Sous quelle forme cette recherche verra-t-elle le jour ?
Les travaux en cours seront diffusés dans une première production écrite à loccasion de ces assises ; par la suite, un ouvrage plus complet sera réalisé pour les assises 2001 de Montpellier.
Propos recueillis par Joël Plantet
Comment et pourquoi est née la revue Espace Social ?
Le titre Espace Social a pratiquement toujours existé, depuis la création du CNAEMO, du moins à partir de 1982, date des premières Assises de Saint-Étienne ; le numéro 1, nommé bulletin, était alors essentiellement lexpression des débats et des questions organisationnelles qui traversaient le carrefour ; il rendait compte, également, des assises. Il a tenté de prendre des allures de revue en 1984 (n° 4), après les Assises grenobloises centrées sur lÉconomie de lAemo.
Mais une revue dont la présentation se veut conforme à celle du « marché » coûte cher : la durée de ce premier effort sera courte ; les quelques spécimens seront dun coût que lorganisation ne pourra soutenir.
Le modèle suivant maintiendra laspect dune revue plus artisanale extérieurement et surtout dun prix de revient plus modeste ; lanimation, la réalisation, mais aussi la mise en forme des actes et les numéros à thème (LÉvaluation La Décentralisation - Lenfant en danger et laide éducative en faveur de la famille) sont assurées, à Amiens, par le secrétariat du Cnaemo.
Mais assurer seul, ou presque, le secrétariat et la rédaction tient de la performance, même avec laide de contributeurs du Cnaemo et dailleurs , et lusure guette ceux qui sy investissent. En 1992, Espace Social cesse de paraître pendant deux ans.
La revue reparaît en 1994, avec le logo actuel, sous forme de dossiers : alcoolismes, acte éducatif en Aemo, etc. À cette époque, un comité de lecture tient lieu de rédaction, et la régularité de la parution nest pas encore assurée.
Un appel à constitution dun comité de rédaction national est alors lancé, couplé avec un stage décriture animé par Aleph-Écriture ; dix personnes y participent, dont quelques-uns forment encore le noyau actuel du comité de rédaction ; du n°0 au n°10, la formule évolue dans sa présentation que nous savons bien identifiér aujourdhui.
Comment fonctionne-t-elle ?
La formule comporte un dossier à thème, un édito et plusieurs rubriques : les positions du carrefour, Humeurs, Regards sur le secteur, Tribune libre, Rebonds, La vie des régions, Mon il
À partir dune problématique donnée, les dossiers cherchent à élaborer un thème, proche des pratiques professionnelles (LÉcriture professionnelle ou Les limites du milieu ouvert, par exemple), ou plus théorique (Références, idéologies, valeurs ou Réel et utopie). Dabord issus de nos connaissances professionnelles et personnelles, nos contributeurs se sont diversifiés. Quelques personnalités ont ponctuellement participé aux dossiers ou aux tribunes libres. Les membres du comité de rédaction contribuent, à leur rythme, aux différentes parties de la revue, mais assurent aussi, à tour de rôle, lanimation dun thème.
Actuellement, Espace Social paraît trois fois par an (mars, juin, décembre) et assure la publication des actes des Assises. La revue est imprimée à 400 exemplaires, ce qui est trop peu. Par ailleurs, des moyens limités pour en assurer la diffusion, mais aussi un savoir-faire encore hésitant, freinent une meilleure progression.
Des perspectives ?
Le comité de rédaction est encore trop peu étoffé ; nous cherchons à y inscrire la pluridisciplinarité, mais cela ne sest pas, jusquà maintenant, avéré simple. Nous cherchons à construire une revue qui ne comporterait pas que des aspects factuels, davantage dinformations, en maintenant la permanence dun cahier central à thème, avec une ossature plus affirmée pour lavenir. Trois axes doivent y trouver leur place : laspect des pratiques et expériences professionnelles, afin dinterroger les références et le comment faire du terrain, eu égard aux publics ; une interrogation plus permanente de la formation initiale et continue, véritable nécessité en regard des projets dévolution des formations en cours au niveau national ; une attention plus affirmée aux problèmes touchant à la recherche, aspect encore absent de nos colonnes.
Nous voulons, au final, construire un outil professionnel regroupant dautres forces individuelles pour le comité de rédaction, et capables dassurer la réflexion et la diffusion de la revue, tout en ne perdant pas de vue les enjeux de la société.
Pour « travailler » la professionnalité, il est nécessaire, nous semble-t-il, de se doter de cette revue telle que nous essayons den dessiner le projet. Nous appelons à nous rejoindre ceux que lexpérience tenterait.
Propos recueillis par Joël Plantet
Les équipes de prévention travaillent sur le collectif et aussi sur laccompagnement individuel. Si un éducateur de prévention agit uniquement sur le second versant, il pratique alors en quelque sorte de lAEMO sans mandat. Comment harmoniser dès lors les services de prévention et dAEMO ?
Il faut effectivement mieux cerner où sont les limites et les complémentarités entre prévention spécialisée et AEMO, et où sont les liens à renforcer. Une amorce de réflexion entre le CNLAPS et le CNAEMO a été engagée à ce sujet. Il sagit de faire preuve de volonté danalyse afin que les dimensions des deux missions soient clairement identifiées et différenciées. En ce qui concerne la prise en charge des jeunes mineurs délinquants, tous les éducateurs diront que cest une petite partie de leur travail, en montrant que le passage à lacte délinquant fait partie dune problématique générale dans les difficultés dun jeune.
Il est vrai quil ny a pas de lisibilité publique de la prise en charge de tel ou tel jeune dans le cadre dune AEMO. Mais quand les éducateurs de prévention en sont informés, ils établissent généralement des liens de concertation avec les professionnels qui exercent une AEMO administrative ou judiciaire.
Le respect de lanonymat pour les éducateurs de prévention ne biaise-t-il pas cette concertation avec lAEMO qui fonctionne avec des mandats ?
Prévention spécialisée et AEMO ne partent pas du même regard ou du même point de vue sur les jeunes concernés. Il y aura toujours une certaine distance de léducateur de prévention vis-à-vis des prises en charges institutionnalisées. Cependant, cela ne signifie pas que le dialogue est impossible, bien au contraire. Un jeune qui a posé un ou des actes délinquants dans un quartier fait dailleurs souvent lobjet dautres accompagnements. La problématique de son comportement ne se résume pas à son acte, et léducateur de prévention doit savoir dénouer lécheveau des réponses possibles : de linsertion professionnelle au centre de soins en passant par les démarches administratives, etc.
Les autorités de tutelles demandent de plus en plus un travail auprès des familles aux éducateurs de prévention. Cela ne peut-il créer dautres passerelles avec lAEMO ?
Oui, très certainement. Comme vous le dites, la commande de ce côté là est forte et la prévention spécialisée ne prend pas toujours en compte la dimension du travail auprès des parents, au motif que la relation avec un adolescent sinscrit souvent dans des conflits familiaux. Le choix de léducateur est toujours de privilégier la relation avec le jeune, tout en devant aussi sappuyer sur la responsabilisation des parents. Organiser un séjour avec des jeunes permet, par exemple, la mise en relation avec les familles. Très souvent, lorsquil y a une mesure dAEMO la concertation savère indispensable.
Sagissant des jeunes qui posent des actes délinquants, les réponses doivent être plurielles. Or, lensemble du système de réponses pour faire face à la quantité de problèmes existants manque de cohérence globale et souffre encore de trop de cloisonnements.
À loccasion du passage au XXIe siècle, il paraît indispensable dinterroger les pratiques de protection de lenfance et dimaginer ce quelles seront dans le contexte à venir. Une réelle mise à plat des articulations entre les champs de compétence de lEtat et ceux des collectivités territoriales est souhaitable pour offrir davantage de lisibilité sur les interactions entre les différentes formes dintervention. Ainsi, les propositions innovantes pourraient-elles plus facilement émerger.
Que pensez-vous des moyens financiers et des outils dont dispose la prévention spécialisée ?
La prévention spécialisée ne dispose pas de moyens financiers suffisants pour répondre à tous les besoins du terrain. Globalement et regardée à léchelon national, elle na pas perdu de postes, mais la répartition de ceux-ci dun département à lautre est toujours hétérogène. Elle est souvent sollicitée sur des sites urbains non couverts et de plus en plus sur des zones urbaines. Elle na pas aujourdhui les ressources suffisantes pour se déployer comme il le faudrait.
Je pense, en revanche, que ses outils dintervention sont toujours en adéquation avec les problématiques du terrain. Bien sûr, la démarche du travail de rue nest plus lapanage de léducateur de prévention, puisquil y a actuellement de nouveaux acteurs de proximité qui la pratiquent (voir notamment le dispositif emplois-jeunes).
Propos recueillis par Guy Benloulou
Grandiloquent et prétentieux, ce thème de colloque sur la barbarie, la civilisation et la place de lhomme ? Les organisateurs sen défendaient, mais on a tout de même entendu, ça et là, ricaner quelques cnaemistes : « lUnesco naurait pas fait mieux ! » ; même la musique précédant la reprise des débats genre symphonique pompeux , les lourdes tentures écarlates, les deux logos pharaoniques Cnaemo de part et dautre de la tribune, les immenses plantes vertes figées, tout cela pouvait renforcer le soupçon dimmensité du thème qui « avait beaucoup impressionné » certains des intervenants eux-mêmes.
La réactivité de la salle avait été encouragée : micros baladeurs, standard SVP, et Carrefour Magazine, un reportage audiovisuel sur la manifestation, monté par les étudiants de lIRTS-Nancy et projeté en salles à intervalles réguliers. Lintervention théâtralisée de travailleurs sociaux, « LEMO pour le dire » a par ailleurs présenté « quelques idées issues de notre pratique dAEMO judiciaire », à partir de dialogues et de recueils de lapsus de trois équipes.
Dans les couloirs, quelques stands proposaient leurs initiatives : ainsi lassociation Cest la qualification quil faut développer (CQFD) annonçait-elle un colloque les 21 et 22 septembre prochains ; de même, les désormais fameux Entretiens de Saint Étienne cette année du 15 au 17 novembre proposaient à ceux qui le veulent dêtre intervenant pour « faire partager expériences professionnelles, projets, utopies » (1).
La place de lhomme, propos fourre-tout, propos gigogne ? Le contenu de plusieurs débats et tables rondes est malheureusement venu renforcer linquiétude de départ : comment ne pas être daccord avec la plupart des grandes et très générales idées humanistes émises ? Comment sinscrire en faux quand sont dénoncés, en vrac, les sectes, les intégrismes, les nationalismes, Pinochet, les institutions « usines, dortoirs, casernes », Le Pen, le « règne sans partage du fric », etc. ? Comment, de même, ne pas crier au consensus facile et évidemment mou quand, a contrario, on se déclare résolu qui ne le serait, dans cette assistance ? à faire obstacle à la « démission dépressive », à la résignation ? Comment ne pas être daccord avec laffirmation des valeurs de linterdisciplinarité, ou avec certaines assertions, genre « le politique doit être au service du sujet social » ? Ou encore, pour une énième fois, lassertion incontournablement correcte qu« il convient de dire ce que lon fait, et de faire ce que lon dit » ? Un participant sest dailleurs insolemment et publiquement écrié « des débats comme ça, jen ai plein à la télé ! » ; des accusations de sinistrose et de pessimisme ont été émises ; il fut même un congressiste pour sécrier très franchement au micro « je memmerde ! » Aucune réponse na été fournie au professionnel exprimant « limpuissance du travailleur social en face de familles totalement « out », tellement marginalisées quincapables dadopter une position citoyenne » Et certains débats manquaient fâcheusement de contradicteurs.
Certaines tables rondes ont été jugées trop longues et floues ; dautres ont permis des interventions riches, sur la citoyenneté et les normes de qualité, par exemple ; laborieuse, très laborieuse, lune dentre elles a voulu sintéresser aux grands intégrateurs sociaux nous savons tous quils ont du plomb dans laile que sont travail, famille, éducation, religion et santé : les interventions des uns et des autres, labsence de réel débat même, ont fait parler « daboulie, dimpossibilité de se projeter dans un avenir », un comble en regard de la thématique générale développée ! Le seul « éducateur » à la tribune, « Frère Bernard Jost » sest livré à un exposé charismatique de catéchisme partisan quelques dizaines de participants quittent la salle , avec commandements de Dieu et nature humano-divine de lhomme : où donc sommes-nous ? Lorateur très chrétien aura dailleurs symboliquement, en un aphorisme peu risqué, le dernier mot de ce faux débat : « Si le mal est contagieux, le bien lest encore plus » Tout est dit, ite missa est. Pourtant, dans son allocution douverture, Denis Vernadat, président du Cnaemo, avait pourtant proposé : « Réfléchissons ensemble à nos responsabilités déducateurs pour poser ensemble les exigences, pour ne pas sacrifier les générations à linstrumentalisation généralisée, à un mode de vie prêt-à-porter, pour préserver des espaces de créativité, de droit aux différences, de liberté »
Sous cette « place de lhomme », on a pu, en vain, chercher un fil conducteur. Jean-Luc Hees, directeur de France-Inter, avait cependant proposé une jolie formule, permettant larticulation de la singularité avec luniversalité : « Luniversel, cest le local sans les murs » ; le président de Radio-France, Jean-Marie Cavada, « page de pub vivante pour la DASS » avait, lui, rendu aux professionnels présents un des plus vibrants hommages : « Je dois à des gens comme vous de ne pas avoir eu une enfance personnelle trop désastreuse » ; les premières notes étaient plutôt prometteuses
Certes, le sujet et les travailleurs sociaux sont aux premières loges pour le constater est entre crise et mutation. Et comme « lhumanité est talonnée par la nécessité de se fonder pour vivre » (dixit Pierre Legendre), lécrivain Jean-Claude Guillebaud expose sa notion de refondation du monde : nos bouleversements sociétaux « impensés, immaîtrisés » représentent une rupture historique, caractérisée par la vitesse vertigineuse des technologies et philosophiquement par labsence de projet, par l« évanouissement du futur ».
La « mise à mort » dune association deux-sèvrienne (2), médiatisée par ses salariés au Carrefour, vient cruellement illustrer certains contextes insécurisants : difficultés financières, élaboration dun plan social, désengagement des tutelles
Dans son allocution de clôture, le président du carrefour a indiqué plusieurs pistes : la prise en compte de la parentalité « discours (duquel les praticiens sont en partie exclus » en premier lieu, avec pour le champ professionnel la nécessiter didentifier les besoins sociaux individuels et collectifs en la matière, avant de les faire intégrer dans le cadre délaboration de politiques sociales adaptées ; le devoir déducation de la société, dautre part, « oblige à repenser une réponse référée à une prestation de droit commun en direction dune aide éducative centrée sur la notion daide demandée » ; il propose enfin aux autres associations du « champ élargi de la protection de lenfance » une approche commune, « lassociation de nos points de vue respectifs pour avancer ensemble dans ce travail et constituer ainsi une force de proposition conséquente auprès de représentants de la puissance publique ». Le mouvement Éducation et Société avait également, dans cette assemblée, préconisé louverture en direction des « collègues de la fonction publique ».
Au final, donc, une rencontre certes (très) généraliste avec cependant quelques interventions fortes , une réunion multi-directionnelle, sans ateliers ni travaux de groupe, souffrant également dune représentation éthique des pratiques professionnelles. Ce fut un carrefour dautoroutes où fut réitérée, sur tous les tons, la nécessité du droit et devoir dingérence du travail social dans le débat démocratique. Et puis, disait un congressiste en sortant, « on a pas assez rigolé ; moins quaux autres carrefours »
Les seize délégations régionales du Cnaemo, quant à elles, se portent assez bien et le renforcement des implantations régionales augure bien de lengagement de la base militante de terrain ; certains y ont vu une contradiction avec labsence de contenu réel et consistant de la grand-messe de cette année. Lan prochain les vingt et unièmes assises auront lieu à Montpellier : sur un thème plus pointu ?
Joël Plantet
(1) CQFD c/o Cedias 5, rue Las Cases 75007 Paris.
AFORE 31 rue Berthelot 42100 Saint-Étienne. Tél. 04 77 59 36 50.
(2) Association Deux-Sèvrienne de la protection de la jeunesse - BP 3072 23 rue Henri Sellier 79012 Niort cedex. Tél. 05 49 77 18 70.
Revenir à l'index, à la page de garde.