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La synthèse numéro un au palmarès des réunionsAlors, utile ou superflu limmuable rite institutionnel ? Tout simplement indispensable ! Mais, bien sûr ça dépend de ce que lon en fait. Sil est bien préparé et bien animé, ce moment est loccasion pour échanger sur la situation des usagers et pour établir un diagnostic, formuler des stratégies éducatives ou thérapeutiques. Cest aussi lopportunité pour sinformer, se former et sengager. Quant à la présence de lusager dans cet aréopage, il est toujours lobjet dun débat, tout comme celui de la réunion idéale. Débat de deux spécialistes |
Gérard Moussu : Lorsque lon écoute les commentaires que font les travailleurs sociaux au sujet de leur réalité quotidienne, un terme revient de manière récurrente : la complexification des situations (celle des enfants, des familles, des résidents, etc.). Le travail social doit absolument prendre conscience que sa légitimité sortira renforcée dun recours systématisé à des procédures simplifiées et rigoureuses de présentation des situations professionnelles. Il sagit donc dabandonner, sil en est encore besoin, la représentation de la synthèse comme un temps sacrifié à un rite hebdomadaire vidé de son sens pour adopter une technique permettant de solutionner les problèmes intégrés à la démarche professionnelle globale.
Dominique Fablet : Ce nest pas tant lutilité des réunions qui est à interroger que leur opportunité et leur efficacité au regard des objectifs poursuivis. En ce sens, je rejoins la position de Gérard Moussu
Le terme ne figure pas dans le dictionnaire critique daction sociale ou le guide du secteur social et médico-social, ce qui peut apparaître regrettable, car il sagit bien dune modalité de travail usuelle dans le champ professionnel des interventions socio-éducatives.
Évidemment, se prononcer sur la synthèse apparaît délicat dans la mesure où un tel dispositif importé du champ médical, par lintermédiaire des pédopsychiatres, renvoie à une multiplicité de types de réunions possibles. Cest en effet lun des résultats auquel aboutit un article déjà ancien, publié avec Paul Durning, à propos de synthèses ou, du moins, des réunions désignées par ce terme dans des internats spécialisés. Des investigations ultérieures, notamment à loccasion de sessions de formation avec les professionnels du secteur, ont permis de montrer que la palette était encore plus large que celle que nous avions alors mise en évidence.
Si lon entend par « synthèse » la réunion de professionnels, de catégories diversifiées, amenés à traiter ensemble de la situation dun usager, la définition, simple jusque-là, se complexifie à partir du moment où sont énoncées les multiples visées possibles assignables aux échanges entre professionnels : transmission dinformations, mise au point dun diagnostic, prise de décision quant au traitement ou à lorientation de lusager, analyse du contre-transfert des intervenants Doù, bien souvent des confusions entre participants à la même réunion de synthèse, sans parler de celles assez inévitables de professionnels évoquant le déroulement de la réunion de synthèse dans leur établissement ou service respectif.
En quoi les missions de la « synthèse » se sont-elles diversifiées ces dernières années : pluridisciplinarité, contre-pouvoir institutionnel, citoyenneté des usagers, etc ?Dominique Fablet : Plusieurs phénomènes ont sans doute contribué à rendre encore davantage nécessaires la concertation, la coordination et la coopération entre professionnels du champ socio-éducatif. Tout dabord le décloisonnement progressif des institutions et, corrélativement, la nécessité de sengager dans des pratiques partenariales. Il est de plus en plus rare, maintenant, que les synthèses qui pourraient être dailleurs désignées sous un autre nom ne concernent que les professionnels dun même établissement ou dun même service ; les synthèses se sont démultipliées du fait du développement de la « pluri-professionnalité » et du partenariat inter-institutionnel. Par ailleurs, quels que soient les secteurs enfance en difficulté ou secteur médico-social obligation est faite de réviser périodiquement les dossiers ou de réaménager les projets individualisés, autant doccasions pour échanger à propos de la situation des usagers auprès desquels on intervient.
Gérard Moussu : Pour approfondir ou compléter ce que dit Dominique Fablet il faut revenir à lobjectif central de ce dispositif technique : établir un diagnostic dune situation, formuler des propositions et stratégies éducatives, sociales ou thérapeutiques. Le processus sous-jacent à ce système repose sur larticulation de deux niveaux dinformations dont dispose (ou doit disposer) le travailleur social : les informations génériques sur une personne ou une situation sociale et les informations procédurales disponibles concernant les missions juridiques, les protocoles thérapeutiques ou les choix éducatifs envisagés.
La synthèse consiste alors « à mobiliser des connaissances, des capacités et des qualités pour faire face à un problème donné ». En dautres termes elle symbolise la compétence en acte du travailleur social. Elle constitue le lieu où la professionnalisation du travailleur social doit être le plus visible et qui fonde un support de légitimité. Elle repose sur le recours indispensable aux avis experts des autres professionnels et devrait être lapanage des cadres socio-éducatifs qui sont les personnes-ressources ou carrefours de linformation dans les services et établissements.
Gérard Moussu : Si lon considère que la synthèse est un lieu de production des savoirs et des représentations, elle constitue nécessairement un pôle de référence théorique. On peut même imaginer que ce soit, outre son objectif de propositions de solutions, le principal endroit de convergences des connaissances théoriques et praxéologiques. Encore faut-il une volonté institutionnelle affirmée en ce sens. Si lon veut établir une analogie avec la démarche de sociologie clinique développée par François Dubet, il sagit de proposer des hypothèses aux acteurs et dobserver les réactions qui en découlent. Les savoirs ainsi développés, résultent dun travail réalisé à partir de lintelligibilité des actions vécues. Ces acteurs étant pour ce qui nous occupe, les professionnels et les usagers. Je formule donc lhypothèse quil y a une coproduction du sens des situations vécues qui peut être attendue de la participation des usagers aux synthèses. La dimension formative est donc présente pour les professionnels, les usagers, et les familles.
Dominique Fablet : En effet, bien que ce ne soit pas la visée première de la synthèse (ce serait davantage celle de groupes danalyse des pratiques professionnelles), il est permis despérer que laspect formateur soit présent. Doù la nécessité que les réunions de synthèse soient bien préparées, que leurs objectifs et leurs fonctions soient clairement définis, que les pratiques danimation se révèlent efficaces, sans parler des suites (notamment écrites) à donner Cela suppose, en ces périodes dengouement parfois inconsidéré pour les Nouvelles Technologies de lInformation et de la Communication (NTIC), un intérêt renouvelé pour les situations groupales dinteraction et de communication ainsi que la prise en compte des dimensions institutionnelles. Mais cest évoquer là les rôles et pratiques danimation déquipes relevant de lencadrement direct et intermédiaire dans le secteur socio-éducatif, dont les compétences ne sauraient se limiter à une bonne connaissance des politiques sociales
Dominique Fablet : On ne peut répondre de manière générale sans envisager le dispositif de réunions dans lequel sinscrit la réunion de synthèse, dans un établissement ou un service donné. Des moments de concertation et de coordination entre professionnels savèrent nécessaires, dautres avec les usagers le sont tout autant (il a même fallu des textes réglementaires pour rappeler que cétait indispensable !). Après, ce qui est le plus important pour les professionnels, cest de mettre au point des dispositifs déchanges avec les usagers et de maîtriser ces dispositifs déchanges, plutôt que de vouloir jouer aux apprentis sorciers.
Gérard Moussu : En ce domaine, on ne peut en rester à un flou artistique, et la présence ainsi que la participation des usagers doivent être posées comme une hypothèse de travail dont il faut mesurer les résultats après une phase dessai. Elle inclut donc une dimension évaluative des effets dun dispositif technique. Les avantages attendus sont de plusieurs ordres.
Ceci étant assez proche des vertus de lagir communicationnel développé par J. Habermas. Pour les usagers, les inconvénients relèvent de situations qui peuvent être douloureuses à vivre si elles nont pas été préparées : il ne sagit pas dévoquer sans précaution la réalité de situations où lintimité du sujet ou de son entourage, sont mises à découvert.
Le postulat est ici que lobligation de précaution exerce des effets positifs sur les conditions de préparation et de réalisation de la synthèse. Trop souvent encore, existe la toute-puissance de professionnels, qui se manifeste sans garde-fous techniques et déontologiques (les situations observées dans certains CLI à loccasion des signatures de contrat dinsertion sont assez édifiantes à cet égard.)
Dominique Fablet : Proposer un modèle général applicable quels que soient les contextes organisationnels apparaîtrait prétentieux, voire nuisible. Cela ninterdit pas, par contre, dinciter les professionnels à laction. Sachant que les dispositifs de communication et de rencontre en situation de face à face constituent un levier non négligeable pour le changement des pratiques professionnelles et quen la matière des progrès substantiels peuvent être réalisés ; il paraît important de repérer les aménagements à promouvoir et dengager progressivement les modifications susceptibles daméliorer les pratiques.
Gérard Moussu : Certes, il nexiste pas de synthèse idéale, mais on peut toujours tendre vers un idéal de synthèse reposant sur un repérage méthodologique rigoureux du type évoqué par M. Lemay avec les réunions de résolution de problèmes, un contrôle technique régulier et assumé par un acteur référent qui est en droit dexiger des résultats en matière de diagnostic, de propositions dactions et dévaluation et une position déontologique clairement énoncée comme condition de lapplication de la méthode. Les contenus des dispositifs techniques adoptés peuvent sinspirer de méthodologies existantes et doivent faire lobjet dune appropriation par les équipes de travailleurs sociaux. Cest à cette condition que le travail déquipe revêt un sens autrement quincantatoire.
Propos recueillis par Guy Benloulou
Quel que soit le secteur dans lequel il intervient ou la population avec laquelle il travaille, tout professionnel du social ressent toujours, à un moment ou à un autre, le besoin de confronter son point de vue à celui de toutes celles et de tous ceux qui interviennent auprès du même usager.
La première raison tient dans une recherche de cohérence. Doù lintérêt de se concerter afin de tirer à peu près dans le même sens.
La deuxième raison tient dans la subjectivité de toute évaluation. Le plus sûr moyen déviter de senfermer dans des certitudes aveugles cest bien daccepter dentendre dautres modes dapproche que le sien sur une même situation.
Loutil le plus fréquemment utilisé pour cela est la synthèse. Ses modalités sont multiples. La direction des débats, les personnes invitées, le rythme de sa convocation, les thèmes abordés, la durée, le lieu de son organisation, la disposition des différents acteurs, la présence de la hiérarchie (et à quel niveau), la rencontre organisée ou non avec lusager dont il est question sont autant déléments qui changent dune institution à lautre. Les seules constantes que lon peut retenir, cest quil sagit bien de réunir différents professionnels afin de mettre en commun des informations et de faire le point sur un usager. Chacun proposant sa propre vision, tous les angles dobservation sont confrontés, ce qui permet daffiner la compréhension de la situation. Il ne reste plus quà définir en commun une orientation et ensuite à construire avec lusager un projet éducatif et social cohérent.
Pour autant, cette rencontre collective comporte toute une série de risques dont il faut être conscient, si on veut éviter de provoquer linverse de ce que lon recherche.
La synthèse ne garde, en effet, toute son efficacité quà condition que la parole soit libre et que chaque sensibilité puisse sexprimer. La présence de personnalités écrasantes peut entraîner une certaine monopolisation de la parole, ou une conformation à lavis donné par un acteur dominant. Cette dérive saccentuera avec un mode de gestion autoritaire et par trop directif de la réunion. Autre facteur de frein dans lexpression de la parole, la situation où linstitution est marquée par une idéologie dominante (psychanalyse, systémie, comportementalisme ) qui freinerait, voire empêcherait lexpression de tout avis qui ne respecterait pas les arcanes de la méthodologie imposée, appauvrissant dautant les échanges.
Également comme risque, la responsabilité du groupe qui amoindrit la responsabilité individuelle. On ne se sent pas impliqué de la même manière quand on est amené soi-même à trancher ou quand cest la réunion de synthèse qui a décidé.
Enfin, la synthèse peut déboucher sur un leurre, si elle atteste lidée quelle vient dadopter la seule solution possible. La pratique quotidienne démontre que la proposition retenue est seulement celle qui semble à un moment donné la plus cohérente ou la plus convaincante. La meilleure façon de limiter les erreurs dappréciation cest bien de rester ouvert au réel, à ce quexprime lusager, à lévolution dune situation mouvante, en transformation perpétuelle, mais aussi aux interprétations qui à un moment donné nont pas été retenues, mais qui peuvent toujours à un autre moment savérer fécondes. Il y a ainsi un danger à vouloir trouver un consensus en voulant, à tout prix, réduire la multiplicité des approches possibles. Le suivi de la situation ne peut que senrichir des divergences exposées et sappauvrir dun alignement sur un seul avis. Le maintien de désaccords est parfois bien plus pertinent que leur résorption si cela préserve la capacité de chacun à innover et à rebondir et évite de tomber dans la pensée unique.
La synthèse apparaît donc comme un outil indiscutable favorisant la cohérence et la cohésion de laction sociale à condition... de demeurer vigilant et prudent, de conserver une responsabilité individuelle, de ne pas exposer lusager à un étalage de sa vie privée.
Jacques TrémintinRevenir à l'index, à la page de garde.