Numéro 522, 9 mars 2000

La synthèse numéro un au palmarès des réunions

Alors, utile ou superflu l’immuable rite institutionnel ? Tout simplement… indispensable ! Mais, bien sûr ça dépend de ce que l’on en fait. S’il est bien préparé et bien animé, ce moment est l’occasion pour échanger sur la situation des usagers et pour établir un diagnostic, formuler des stratégies éducatives ou thérapeutiques. C’est aussi l’opportunité pour s’informer, se former et s’engager. Quant à la présence de l’usager dans cet aréopage, il est toujours l’objet d’un débat, tout comme celui de la… réunion idéale. Débat de deux spécialistes

Dominique Fablet est enseignant-chercheur au Centre de recherche éducation et Formation à l’Université de Paris X-Nanterre. Auteur d’un ouvrage intitulé : « Développer l’analyse des pratiques professionnelles dans le champs des institutions socio-éducatives ». Ed : L’harmattan (janvier 2000)

Gérard Moussu est sociologue, auteur d’une thèse sur l’analyse des conflits du travail, dans le travail social. Responsable du pôle animation-perfectionnement – recherche à l’IRTS Aquitaine de Talence

Que peut-on dire aujourd’hui de la « synthèse » ? Celle-ci est-elle toujours d’actualité, voire utile ?

Gérard Moussu : Lorsque l’on écoute les commentaires que font les travailleurs sociaux au sujet de leur réalité quotidienne, un terme revient de manière récurrente : la complexification des situations (celle des enfants, des familles, des résidents, etc.). Le travail social doit absolument prendre conscience que sa légitimité sortira renforcée d’un recours systématisé à des procédures simplifiées et rigoureuses de présentation des situations professionnelles. Il s’agit donc d’abandonner, s’il en est encore besoin, la représentation de la synthèse comme un temps sacrifié à un rite hebdomadaire vidé de son sens pour adopter une technique permettant de solutionner les problèmes intégrés à la démarche professionnelle globale.

Dominique Fablet : Ce n’est pas tant l’utilité des réunions qui est à interroger que leur opportunité et leur efficacité au regard des objectifs poursuivis. En ce sens, je rejoins la position de Gérard Moussu…

Le terme ne figure pas dans le dictionnaire critique d’action sociale ou le guide du secteur social et médico-social, ce qui peut apparaître regrettable, car il s’agit bien d’une modalité de travail usuelle dans le champ professionnel des interventions socio-éducatives.

Évidemment, se prononcer sur la synthèse apparaît délicat dans la mesure où un tel dispositif importé du champ médical, par l’intermédiaire des pédopsychiatres, renvoie à une multiplicité de types de réunions possibles. C’est en effet l’un des résultats auquel aboutit un article déjà ancien, publié avec Paul Durning, à propos de synthèses ou, du moins, des réunions désignées par ce terme dans des internats spécialisés. Des investigations ultérieures, notamment à l’occasion de sessions de formation avec les professionnels du secteur, ont permis de montrer que la palette était encore plus large que celle que nous avions alors mise en évidence.

Si l’on entend par « synthèse » la réunion de professionnels, de catégories diversifiées, amenés à traiter ensemble de la situation d’un usager, la définition, simple jusque-là, se complexifie à partir du moment où sont énoncées les multiples visées possibles assignables aux échanges entre professionnels : transmission d’informations, mise au point d’un diagnostic, prise de décision quant au traitement ou à l’orientation de l’usager, analyse du contre-transfert des intervenants… D’où, bien souvent des confusions entre participants à la même réunion de synthèse, sans parler de celles assez inévitables de professionnels évoquant le déroulement de la réunion de synthèse dans leur établissement ou service respectif.

En quoi les missions de la « synthèse » se sont-elles diversifiées ces dernières années : pluridisciplinarité, contre-pouvoir institutionnel, citoyenneté des usagers, etc ?

Dominique Fablet : Plusieurs phénomènes ont sans doute contribué à rendre encore davantage nécessaires la concertation, la coordination et la coopération entre professionnels du champ socio-éducatif. Tout d’abord le décloisonnement progressif des institutions et, corrélativement, la nécessité de s’engager dans des pratiques partenariales. Il est de plus en plus rare, maintenant, que les synthèses qui pourraient être d’ailleurs désignées sous un autre nom ne concernent que les professionnels d’un même établissement ou d’un même service ; les synthèses se sont démultipliées du fait du développement de la « pluri-professionnalité » et du partenariat inter-institutionnel. Par ailleurs, quels que soient les secteurs — enfance en difficulté ou secteur médico-social — obligation est faite de réviser périodiquement les dossiers ou de réaménager les projets individualisés, autant d’occasions pour échanger à propos de la situation des usagers auprès desquels on intervient.

Gérard Moussu : Pour approfondir ou compléter ce que dit Dominique Fablet il faut revenir à l’objectif central de ce dispositif technique : établir un diagnostic d’une situation, formuler des propositions et stratégies éducatives, sociales ou thérapeutiques. Le processus sous-jacent à ce système repose sur l’articulation de deux niveaux d’informations dont dispose (ou doit disposer) le travailleur social : les informations génériques sur une personne ou une situation sociale et les informations procédurales disponibles concernant les missions juridiques, les protocoles thérapeutiques ou les choix éducatifs envisagés.

La synthèse consiste alors « à mobiliser des connaissances, des capacités et des qualités pour faire face à un problème donné ». En d’autres termes elle symbolise la compétence en acte du travailleur social. Elle constitue le lieu où la professionnalisation du travailleur social doit être le plus visible et qui fonde un support de légitimité. Elle repose sur le recours indispensable aux avis experts des autres professionnels et devrait être l’apanage des cadres socio-éducatifs qui sont les personnes-ressources ou carrefours de l’information dans les services et établissements.

La « synthèse » est-elle formatrice pour les participants ?

Gérard Moussu : Si l’on considère que la synthèse est un lieu de production des savoirs et des représentations, elle constitue nécessairement un pôle de référence théorique. On peut même imaginer que ce soit, outre son objectif de propositions de solutions, le principal endroit de convergences des connaissances théoriques et praxéologiques. Encore faut-il une volonté institutionnelle affirmée en ce sens. Si l’on veut établir une analogie avec la démarche de sociologie clinique développée par François Dubet, il s’agit de proposer des hypothèses aux acteurs et d’observer les réactions qui en découlent. Les savoirs ainsi développés, résultent d’un travail réalisé à partir de l’intelligibilité des actions vécues. Ces acteurs étant pour ce qui nous occupe, les professionnels et les usagers. Je formule donc l’hypothèse qu’il y a une coproduction du sens des situations vécues qui peut être attendue de la participation des usagers aux synthèses. La dimension formative est donc présente pour les professionnels, les usagers, et les familles.

Dominique Fablet : En effet, bien que ce ne soit pas la visée première de la synthèse (ce serait davantage celle de groupes d’analyse des pratiques professionnelles), il est permis d’espérer que l’aspect formateur soit présent. D’où la nécessité que les réunions de synthèse soient bien préparées, que leurs objectifs et leurs fonctions soient clairement définis, que les pratiques d’animation se révèlent efficaces, sans parler des suites (notamment écrites) à donner… Cela suppose, en ces périodes d’engouement parfois inconsidéré pour les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), un intérêt renouvelé pour les situations groupales d’interaction et de communication ainsi que la prise en compte des dimensions institutionnelles. Mais c’est évoquer là les rôles et pratiques d’animation d’équipes relevant de l’encadrement direct et intermédiaire dans le secteur socio-éducatif, dont les compétences ne sauraient se limiter à une bonne connaissance des politiques sociales…

La présence des usagers est-elle nécessaire ? Si oui quels en sont les avantages et les inconvénients ?

Dominique Fablet : On ne peut répondre de manière générale sans envisager le dispositif de réunions dans lequel s’inscrit la réunion de synthèse, dans un établissement ou un service donné. Des moments de concertation et de coordination entre professionnels s’avèrent nécessaires, d’autres avec les usagers le sont tout autant (il a même fallu des textes réglementaires pour rappeler que c’était indispensable !). Après, ce qui est le plus important pour les professionnels, c’est de mettre au point des dispositifs d’échanges avec les usagers et de maîtriser ces dispositifs d’échanges, plutôt que de vouloir jouer aux apprentis sorciers.

Gérard Moussu : En ce domaine, on ne peut en rester à un flou artistique, et la présence ainsi que la participation des usagers doivent être posées comme une hypothèse de travail dont il faut mesurer les résultats après une phase d’essai. Elle inclut donc une dimension évaluative des effets d’un dispositif technique. Les avantages attendus sont de plusieurs ordres.

Ceci étant assez proche des vertus de l’agir communicationnel développé par J. Habermas. Pour les usagers, les inconvénients relèvent de situations qui peuvent être douloureuses à vivre si elles n’ont pas été préparées : il ne s’agit pas d’évoquer sans précaution la réalité de situations où l’intimité du sujet ou de son entourage, sont mises à découvert.

Le postulat est ici que l’obligation de précaution exerce des effets positifs sur les conditions de préparation et de réalisation de la synthèse. Trop souvent encore, existe la toute-puissance de professionnels, qui se manifeste sans garde-fous techniques et déontologiques (les situations observées dans certains CLI à l’occasion des signatures de contrat d’insertion sont assez édifiantes à cet égard.)

Existe-t-il une synthèse idéale, dans ses contenus et sa forme ?

Dominique Fablet : Proposer un modèle général applicable quels que soient les contextes organisationnels apparaîtrait prétentieux, voire nuisible. Cela n’interdit pas, par contre, d’inciter les professionnels à l’action. Sachant que les dispositifs de communication et de rencontre en situation de face à face constituent un levier non négligeable pour le changement des pratiques professionnelles et qu’en la matière des progrès substantiels peuvent être réalisés ; il paraît important de repérer les aménagements à promouvoir et d’engager progressivement les modifications susceptibles d’améliorer les pratiques.

Gérard Moussu : Certes, il n’existe pas de synthèse idéale, mais on peut toujours tendre vers un idéal de synthèse reposant sur un repérage méthodologique rigoureux du type évoqué par M. Lemay avec les réunions de résolution de problèmes, un contrôle technique régulier et assumé par un acteur référent qui est en droit d’exiger des résultats en matière de diagnostic, de propositions d’actions et d’évaluation et une position déontologique clairement énoncée comme condition de l’application de la méthode. Les contenus des dispositifs techniques adoptés peuvent s’inspirer de méthodologies existantes et doivent faire l’objet d’une appropriation par les équipes de travailleurs sociaux. C’est à cette condition que le travail d’équipe revêt un sens autrement qu’incantatoire.

Propos recueillis par Guy Benloulou


Bénéfices et risques d’une réunion controversée

La synthèse est un outil qui favorise la cohérence du travail en équipe. Mais attention, elle peut aussi être le lieu de l’aveuglement collectif et de la stigmatisation de la différence

Quel que soit le secteur dans lequel il intervient ou la population avec laquelle il travaille, tout professionnel du social ressent toujours, à un moment ou à un autre, le besoin de confronter son point de vue à celui de toutes celles et de tous ceux qui interviennent auprès du même usager.

La première raison tient dans une recherche de cohérence. D’où l’intérêt de se concerter afin de tirer à peu près dans le même sens.

La deuxième raison tient dans la subjectivité de toute évaluation. Le plus sûr moyen d’éviter de s’enfermer dans des certitudes aveugles c’est bien d’accepter d’entendre d’autres modes d’approche que le sien sur une même situation.

L’outil le plus fréquemment utilisé pour cela est la synthèse. Ses modalités sont multiples. La direction des débats, les personnes invitées, le rythme de sa convocation, les thèmes abordés, la durée, le lieu de son organisation, la disposition des différents acteurs, la présence de la hiérarchie (et à quel niveau), la rencontre organisée ou non avec l’usager dont il est question… sont autant d’éléments qui changent d’une institution à l’autre. Les seules constantes que l’on peut retenir, c’est qu’il s’agit bien de réunir différents professionnels afin de mettre en commun des informations et de faire le point sur un usager. Chacun proposant sa propre vision, tous les angles d’observation sont confrontés, ce qui permet d’affiner la compréhension de la situation. Il ne reste plus qu’à définir en commun une orientation et ensuite à construire avec l’usager un projet éducatif et social cohérent.

Pour autant, cette rencontre collective comporte toute une série de risques dont il faut être conscient, si on veut éviter de provoquer l’inverse de ce que l’on recherche.

La synthèse ne garde, en effet, toute son efficacité qu’à condition que la parole soit libre et que chaque sensibilité puisse s’exprimer. La présence de personnalités écrasantes peut entraîner une certaine monopolisation de la parole, ou une conformation à l’avis donné par un acteur dominant. Cette dérive s’accentuera avec un mode de gestion autoritaire et par trop directif de la réunion. Autre facteur de frein dans l’expression de la parole, la situation où l’institution est marquée par une idéologie dominante (psychanalyse, systémie, comportementalisme…) qui freinerait, voire empêcherait l’expression de tout avis qui ne respecterait pas les arcanes de la méthodologie imposée, appauvrissant d’autant les échanges.

Également comme risque, la responsabilité du groupe qui amoindrit la responsabilité individuelle. On ne se sent pas impliqué de la même manière quand on est amené soi-même à trancher ou quand c’est la réunion de synthèse qui a décidé.

Enfin, la synthèse peut déboucher sur un leurre, si elle atteste l’idée qu’elle vient d’adopter la seule solution possible. La pratique quotidienne démontre que la proposition retenue est seulement celle qui semble à un moment donné la plus cohérente ou la plus convaincante. La meilleure façon de limiter les erreurs d’appréciation c’est bien de rester ouvert au réel, à ce qu’exprime l’usager, à l’évolution d’une situation mouvante, en transformation perpétuelle, mais aussi aux interprétations qui à un moment donné n’ont pas été retenues, mais qui peuvent toujours à un autre moment s’avérer fécondes. Il y a ainsi un danger à vouloir trouver un consensus en voulant, à tout prix, réduire la multiplicité des approches possibles. Le suivi de la situation ne peut que s’enrichir des divergences exposées et s’appauvrir d’un alignement sur un seul avis. Le maintien de désaccords est parfois bien plus pertinent que leur résorption si cela préserve la capacité de chacun à innover et à rebondir et évite de tomber dans la pensée unique.

La synthèse apparaît donc comme un outil indiscutable favorisant la cohérence et la cohésion de l’action sociale à condition... de demeurer vigilant et prudent, de conserver une responsabilité individuelle, de ne pas exposer l’usager à un étalage de sa vie privée.

Jacques Trémintin

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