![]() |
||
![]() |
Des jeunes à la mission loc ale du quatorzièmeÀ Paris, rue de Châtillon, comme dans plus de 300 autres dispositifs semblables en France, on aide les exclus de 18 à 25 ans à construire un parcours dinsertion. On les accueille, les écoute, les diagnostique, les oriente, voire on les soigne pour les « bobos » les plus urgents. En 1998, ils ont été plus de 1500 à pousser la porte pour demander un petit ou un grand coup de main. |
La mission locale du quatorzième arrondissement de Paris ne ressemble à aucune autre. Passez le portail, suivez le chemin à travers le jardin et entrez dans cette bâtisse, véritable maison bourgeoise sur trois niveaux. Au rez-de-chaussée, niveau accueil, des informations sont affichées sur les différents tableaux : comment devenir français, quelles démarches effectuer pour son immatriculation à la Sécurité sociale, des propositions de spectacles à des prix raisonnables Niveau trois : salles pour les entretiens individuels, ateliers de recherche demploi, de découverte des métiers, espace cyber-emploi Installée depuis cinq ans, rue de Châtillon, léquipe suit environ deux mille cinq cents jeunes. Les missions locales et PAIO (Permanences daccueil, dinformation et dorientation) existent depuis 1982. Conçu au départ comme une réponse conjoncturelle à laccroissement du chômage des jeunes, ce dispositif sest peu à peu inscrit dans un cadre structurel. Résultat : plus de trois cents missions locales et presquautant de PAIO en 1999. Les PAIO accueillant les jeunes de 16 à 18 ans, alors que les missions locales travaillent avec des jeunes jusquà 25 ans. Financées par lEtat et les collectivités territoriales, elles sont présidées par les élus. Leur rôle ? Poser un diagnostic général de la situation pour chaque jeune qui le demande et trouver lensemble des solutions pour son entrée dans la vie active. Léquipe du 14e, composée de vingt-deux membres, dont dix conseillers, accueille, oriente, et met en relation. « Nous assurons linterface entre le public et les institutions. Notre travail consiste à écouter, diagnostiquer, et à mettre en uvre les dispositifs nationaux », résume Dominique Lucas-Creps, directrice de la mission locale. En 1998, environ 1500 nouveaux jeunes ont été suivis par cette mission locale, qui couvre les 6e, 7e, 14e, 15e et 16e arrondissements. Des jeunes en difficulté dans le 16e arrondissement de Paris ? « Les jeunes du 16e qui fréquentent la mission locale sont essentiellement dorigine étrangère, enfants du personnel. » En moyenne, un conseiller reçoit 350 jeunes sur lannée. Un tiers nétant venu quune ou deux fois pour régler des situations relativement simples (entrée en formation ou en emploi direct). Un tiers encore devra être suivi environ trois à cinq fois et le dernier tiers impliquant un suivi lourd, voire très lourd amenant les conseillers à jouer un rôle très voisin de celui dun travailleur social (estimations de la mission locale). En plus de lorientation et de laccueil, les missions locales ont également un rôle à jouer au niveau social. Parce quavant de trouver des solutions demploi, il faut avoir stabilisé sa situation personnelle. Ainsi, une permanence de la CAF (Caisse dallocations familiales) et de la CPAM (Caisse primaire dassurance maladie) est assurée au sein même de la mission locale. « Notre plus gros problème, cest le logement. Il y a des jeunes à qui on pourrait trouver un emploi, mais qui nont pas de logement fixe. » Cest le cas de Sébastien suivi dans ce cadre précis, dans le département des Hauts-de-Seine. « Avant tout, le boulot cest essayer de mettre de lordre dans ma tête et dans mes papiers, dans mes démarches. Quand on les trimbale dans une valise, il faut avoir affaire à quelquun qui puisse prendre du recul, avec de la méthode. Cest pas facile à trouver. Surtout si on veut plus que de lassistanat. Le but cest arriver jusquà un job ! Cest comprendre que tout marche ensemble. Alors on reprend tout à zéro et on fait de lordre. Cest des choses que jarrive pas à faire seul : savoir par quel bout prendre les problèmes » Cest lhistoire du serpent qui se mord la queue Plus de 50 % des jeunes accueillis par les conseillers ne sont plus dans leur famille. Cest pourquoi, si le but principal des missions locales consiste à aider les jeunes dans leurs recherches demploi ou de formation, leur rôle ne peut pas se limiter là. Sébastien : « Même le fait de venir ici nétait pas évident Ce nest déjà pas quelque chose que lon ne fait pas spontanément si on na pas un minimum dencadrement. ». « On traite autant des questions demplois que ce qui concerne le social », souligne Dominique Lucas-Creps. Ici, on na pas attendu le gouvernement et son programme TRACE (Trajet daccès à lemploi) pour recentrer laction de la mission sur les publics les plus en difficulté. Cest pourtant bien dans ce cadre-là que Sébastien a été lui « amené jusquà la mission locale ». Sébastien ne manque pas dhumour : « Un véritable accompagnement et au sens propre sil vous plaît ! »
Ce programme axe son action sur les jeunes exclus de la vie professionnelle, pour raisons sociales, personnelles Les missions locales et PAIO ont en charge sa réalisation. Rue de Châtillon, depuis deux ans, on a recentré laction vers les publics les plus en difficulté. « On ninscrit plus les Bac + 3 et plus, on se contente de les renvoyer vers les structures adéquates, comme lANPE ou lAPEC (Agence pour lemploi des cadres) », explique Dominique Lucas-Creps. De plus, la mission locale a passé une convention avec lAFIJ (1) pour faciliter linsertion professionnelle des jeunes diplômés, qui viennent grossir les fichiers de la mission depuis deux ans. Ce partenariat, initié pour délester la charge de léquipe de la mission locale, a une deuxième mission. En effet, les conseillers constatent des discriminations à lembauche à lencontre des jeunes diplômés dorigine étrangère.
« Avec ce partenariat, ils ont plus de temps et de moyens pour leurs recherches. On est là pour du qualitatif », rappelle Dominique Lucas-Creps. De fait, la mission locale gère également les problèmes annexes, mais handicapants, qui empêchent souvent le jeune de trouver une formation ou un emploi. Questions sociales, de logement, psychologiques 70 % des jeunes qui passent à la mission locale nont aucune ressource, 28 % vivent dans des situations extrêmement précaires concernant le logement. « Or, les réponses quon va apporter concernant lavenir et le désir professionnel du jeune dépendent des ressources et du logement ». Cest pourquoi ici, une psycho-clinicienne assure une présence à mi-temps. La mission locale travaille également en relais avec des assistantes sociales. Les jeunes qui passent la porte de la mission locale sont envoyés par les services sociaux, les associations. Ils sont 35 % à venir par ce biais. 25 % sont envoyés par les ANPE, le reste arrivant grâce au bouche-à-oreille. « Ils viennent ici avec, en tête, lidée que cest leur chance de sen sortir. Les conseillers orientent et accompagnent le jeune dans ses désirs professionnels. Mais beaucoup narrivent pas à se déterminer, ou bien leurs désirs sont irréalistes. On casse des projets pour en reconstruire dautres avec eux. » En 1998, sur 1500 jeunes, 797 contrats ont été signés (parfois, deux pour un même jeune). Mais, « mettre à lemploi » ne signifie pas pour autant que le jeune est sorti des galères. Rue de Châtillon, léquipe a constaté que, si un grand nombre de jeunes accèdent à lemploi, beaucoup dentre eux ne dépassent pas la période dessai ou ne terminent pas leur contrat. Linsertion professionnelle se limite encore trop souvent au placement à lemploi. « Or elle doit permettre dassurer le maintien dans le poste, dautant plus que les raisons qui font échouer les contrats sont souvent dordre social. » Depuis deux ans, la mission locale travaille en partenariat avec un cadre des ressources humaines, qui propose aux jeunes des simulations dentretien dembauche et leur donne des conseils. Première étape que léquipe souhaite développer, en offrant la possibilité dun accompagnement extérieur. La mise en place dun réseau de parrainage a également été initiée. Un réseau qui renforce le suivi et laction dans le temps et le champs hors mission locale. Ces individus-parrains, pour la plupart encore dans la vie active, jouent un rôle de soutien auprès des jeunes, en instaurant des relations de confiance beaucoup plus étroites, dues au fait quils suivent un nombre réduit de jeunes. De fait, les contrats signés par les jeunes passés par la rue de Châtillon ont été majoritairement des CDI. Cest pourquoi, si certaines exigences du programme TRACE sont réalisables, selon Dominique Lucas-Creps, dautres ne tiennent pas compte de la réalité des choses. Tout dépend en fait des problèmes auxquels sont confrontés les jeunes qui entrent dans le dispositif. Lavantage de TRACE existe néanmoins. « Cela nous permet de compléter ce que nous faisons. » À la mission locale du 14e, ce programme permet de travailler avec un opérateur extérieur (un organisme de formation). Cet opérateur effectue un suivi beaucoup plus fréquent auprès des jeunes entrés dans le programme. Cela revient à développer un accompagnement et un suivi renforcés.
Du coup, TRACE et les emplois-jeunes ne visent pas tout à fait les mêmes publics. En effet, si les emplois-jeunes ont été créés pour mettre à lemploi des jeunes qui narrivaient pas à entrer dans la vie active, ils sont également ouverts aux Bac et plus. Qualifiés ou moins, ce dispositif vise les jeunes employables, cest-à-dire qui vont suffisamment bien. TRACE, quant à lui, vise les jeunes exclus, cumulant des difficultés qui les empêchent de trouver un travail. Cest donc un suivi approfondi vers lemployabilité, pour arriver, pas à pas, vers lautonomie. Lintérêt, cest aussi que le jeune signe un contrat qui lengage. « Ça formalise les choses et ça laide à se prendre lui-même plus au sérieux », estime-t-on rue de Châtillon. Lan dernier, la mission locale a suivi et fait signer soixante-dix jeunes. Les prévisions pour lan deux mille : cent trente contrats supplémentaires. Parce que, cest encore lun des paradoxes de ce dispositif, des quotas sont fixés. Paradoxe ? Pas si sûr. Cela permet au moins de véritablement suivre ces jeunes. Rien ne sert de multiplier les contrats si, au final, on ne peut assurer un service de qualité égal pour tous. « TRACE, on le faisait déjà. Mais son mérite cest de poser des questions par rapport au suivi des jeunes. Ça recentre peut-être le travail de certaines missions locales vers les publics les plus en difficulté. Le mauvais côté, cest que les jeunes très en galère, il nous faut trois, quatre ans pour les sortir de la situation. Croire quon peut les mettre à lemploi au bout de dix-huit mois, ça me fait rigoler. Dix-huit mois, cest trop juste ! » A long terme, ce système risque de les envoyer tout droit vers des emplois non qualifiés pour répondre aux objectifs. Effet pervers du dispositif. À la mission locale du 14e, on se demande également sil est pertinent de créer un public prioritaire chez les jeunes. Cette mesure ne va-t-elle pas les stigmatiser davantage ?
Sébastien : « Faut pas se voiler la face et faire semblant de ne pas voir les problèmes spécifiques. Cest comme pour les Noirs et les Arabes Parmi les jeunes suivis, je suis un des seuls Blancs. Les Gaulois trouvent plus vite du boulot et plus vite un appart Un jeune Noir à la rue, il est pas près den sortir. Et cest pas demain que ça changera »
Laurence Wurtz et Marc Cheb Sun
(1) AFIJ Association pour faciliter linsertion des jeunes diplômés
Les missions locales ont toujours eu une mission « d’accompagnement global » des jeunes qui consiste à construire avec eux des parcours d’insertion en les aidant à surmonter les difficultés de tous ordres (sociale, professionnelle, santé, logement). Elles constituent aujourd’hui avec les Permanences d’accueil, d’information et d’orientation, (PAIO), un réseau de 610 structures et 8 000 personnes qui accueillent 420 000 nouveaux jeunes par an et est en contact avec 1 300 000 jeunes. Le partenariat opérationnel avec les réseaux sociaux et l’ANPE notamment est une des caractéristiques de ce réseau. Donc, rien de bien nouveau pour les missions locales avec TRACE qui concerne simplement les jeunes les plus en difficulté, en situation de désocialisation. TRACE fait bénéficier ces jeunes d’un « accompagnement renforcé » de la mission locale pendant 18 mois. L’objectif est d’atteindre 50 % d’accès à l’emploi durable (contrat de plus de 6 mois). Il s’agit donc de construire avec ces jeunes des parcours d’insertion où vont alterner des phases de socialisation et de formation, d’immersion en entreprise, de contrat de travail de courte durée
Aujourd’hui plus de 30 000 jeunes sont engagés dans TRACE et bénéficient de cet accompagnement renforcé, donc d’une disponibilité de leur « référent ». Afin d’atteindre leur but, les missions locales sont amenées à resserrer leurs liens avec les travailleurs sociaux d’une part pour le repérage du public concerné, d’autre part dans le coaccompagnement du jeune.
Ces jeunes en rupture sont-ils prêts à s’engager dans ce dispositif ? Et le programme a-t-il les moyens de ses ambitions ?Ce programme TRACE est d’abord basé sur un engagement mutuel : la mission locale s’engage à tout mettre en uvre pour accompagner le jeune, qui lui, doit répondre aux sollicitations de celle-ci. Il est vrai que les plus en difficulté ont quelque fois du mal à se projeter au-delà du lendemain. Il faut pour cela que les conseillers des missions locales aillent au-devant d’eux.
L’idée de construire des parcours d’insertion individualisés n’est pas nouvelle. Elle est présente depuis 1982 avec la création des missions locales et PAIO, les stages de mobilisation, de pré-qualification et de qualification mis en place à l’époque. Il y eut ensuite le Crédit Formation Individualisé et PAQUE au début des années 1990. Malgré cela on trouve encore trop de jeunes qui ont pu faire un ou deux stages restés sans suite
Avec TRACE nous nous donnons les moyens de réussir la construction de ces parcours d’insertion vers l’emploi, pour les jeunes les plus éloignés de l’emploi en agissant dans la durée, en nous fixant des objectifs clairs, en renforçant le réseau des missions locales et PAIO (700 postes supplémentaires auront été créés d’ici la fin de l’an 2000), en finançant des opérateurs externes pour renforcer la capacité d’accompagnement, en augmentant les moyens des fonds d’aide aux jeunes, en mobilisant autour des missions locales l’ensemble des partenaires concernés par cette question.
Chaque année il sort 57 000 jeunes sans qualification de l’Education nationale, et réussir cet accès à l’emploi par le dispositif TRACE pour 60 000 jeunes est un objectif ambitieux. TRACE correspond à un nouvel élan et une nouvelle donne dans les politiques d’insertion des jeunes. C’est le fruit de l’expérience d’une volonté, c’est le meilleur dispositif qu’on ait pu imaginer car c’est l’alternative à l’assistanat pur et simple.Les opérateurs des missions locales sont-ils pour autant suffisamment « formés » pour travailler avec ce public ?
Les salariés des missions locales sont d’origines et de formations diverses : il y a des profils « conseillers à l’emploi de l’ANPE », éducateurs Il n’y a pas de formation initiale spécifique pour ces salariés, cependant de nombreuses initiatives ont été prises dans les régions pour compléter « la formation sur le tas ». Il faut aujourd’hui reconnaître le professionnalisme des missions locales. C’est pourquoi nous travaillons à la mise en place d’un statut du personnel des missions locales avec bien entendu un volet « qualification, emplois, compétences ». La négociation entre les partenaires sociaux est ouverte et nous souhaitons qu’elle aboutisse à la fin de l’année. Nous avons le projet, à partir de là, de mettre en place un système de formation.
Propos recueillis par Guy Benloulou
Revenir à l'index, à la page de garde.