Numéro 520, 24 février 2000

Les chars à voile du CAT mettent le turbo

Résidents et encadrement du Centre d’aide par le travail de Lavilletertre ont les ambitions sportives haut placées. Ils ont baptisé leur club le Géant des vents et, d’entraînements en compétitions, entendent bien jouer dans la cour des grands. Reportage sur une aventure qui a jeté le handicap mental à la mer


En avril prochain, une exposition nationale intitulée Vivre et travailler ensemble réunira à Limoges des centres d’aide par le travail, des ateliers protégés et des entreprises d’insertion avec l’objectif d’exposer réalisations et expériences (1). Car ces endroits sont plein de ressources : nous en avons récemment rencontré une illustration plus que convaincante.

Plein hiver, dans un paysage encore percuté par la tempête de décembre 99, en une zone rurale de l’Oise, limitrophe du Val d’Oise et de l’Eure : Lavilletertre est une minuscule agglomération de 570 habitants qui, à partir de 1921 et jusque plusieurs décennies plus tard, a accueilli des enfants handicapés dans une immense propriété ; l’institution se mue progressivement en maison de repos, en institut médico-pédagogique, puis en institut médico-professionnel (IMPRO), avant de se transformer, il y a presque vingt ans, en centre d’aide par le travail (CAT). Sur la place centrale, un portail au fronton moussu annonce que nous sommes bien à la Maison des frères de Saint Jean de Dieu, la bâtisse est belle, imposante, à l’ancienne mode éducative, munie d’une chapelle (dont un des vitraux est proposé en carte postale, parmi d’autres, sur un tourniquet à l’entrée) et de plusieurs dépendances. Une fois à l’intérieur, on aperçoit, d’ailleurs, de grands crucifix dans certaines pièces. Voilà pour le décor (2).

Le CAT accueille actuellement, en internat et externat, soixante-dix travailleurs adultes handicapés mentaux, dont soixante sont résidents au foyer d’hébergement. Les centres d’aide par le travail, stipule l’article 30 de la loi d’orientation de 1975, doivent offrir aux personnes handicapées, entre autres choses, « un milieu de vie favorisant leur épanouissement personnel et leur intégration sociale »…

C’est à la suite de plusieurs sorties en bord de mer, en s’essayant à la conduite d’un char à voile, qu’un groupe de résidents très motivés a souhaité aller plus loin. Mais pendant un an, faute de moyens, cela a été plus aisé, à tous points de vue, de faire du bateau à voile. L’équipe a commencé à voir certains bénéfices : « Enseigner les activités physiques et sportives (APS) à des personnes handicapées mentales, c’est s’engager prioritairement dans un processus de développement de la personne dans de multiples dimensions, relationnelle, cognitive, physique, émotionnelle et imaginative », reconnaît d’ailleurs le projet pédagogique de l’établissement ; cependant, lorsque — la passion se faisant insistante — a été de nouveau évoquée l’idée de pratiquer le char à voile, force a été de constater qu’il n’y avait pas d’exemple existant auquel se référer, ni aucun ouvrage sur le sujet. Tout était à créer.

Alors, depuis 1994, avec la détermination du même groupe de résidents, appuyés sur la compétence et la volonté d’un encadrant, Miguel Martin-Romo, aide-médico-psychologique de profession — 38 ans, embauché en 1990, diplômé en 1993 —, un projet viable a pris corps. Aujourd’hui, la moitié des résidents ont déjà pratiqué, et à plusieurs reprises, la conduite du char à voile, certains en compétition, et l’institution possède trois chars, dont un biplace. Voyons comment tout cela a pu se structurer.

Les différents membres de l’équipe que nous rencontrons, y compris ceux qui ne participent pas à l’activité, semblent partager l’enthousiasme qui la sous-tend, et même dans une période traversée, nous laisse-t-on entendre, par quelques turbulences institutionnelles (quatre directeurs en trois ans, problèmes divers de gestion, grève en 1999 puis vacance de direction, assurée actuellement, depuis l’été dernier, par un chargé de gestion CREAI, mais cela ferait l’objet d’un tout autre reportage…). Aucune réticence — ni de la part des tutelles, ni du conseil d’administration, ni de la hiérarchie interne de l’établissement — n’est jamais venue entraver, nous assure-t-on, la bonne marche du projet. Les encadrants l’expliquent par le côté somme toute peu onéreux de l’activité (nous verrons précisément cela plus loin). La direction des interventions sanitaires et sociales (DISS), par exemple, n’a jamais fait obstacle.

Comment ça marche ? Les éducateurs nous emmènent voir les engins qu’un des résidents a montés pour notre venue ; candides, nous faisons connaissance avec les différentes parties de la machine, la place des pieds, l’inclinaison du corps, le maniement de l’objet. Nous constatons une certaine différence de sophistication entre les chars.

En effet, le premier a été fabriqué au CAT par les résidents eux-mêmes : cinq à six mois de travail. Élaboration des plans, fabrication et soudure des éléments, achèvement d’une structure démontable et transportable ont pris une bonne partie de l’année scolaire 1996/97. Le 11 juin 97, les travailleurs handicapés posaient devant leur réalisation, lors d’un pot donné par leur institution. Quelques fières photos paraîtront dans la presse locale (Le Courrier Picard, Le Parisien-Oise, L’Impartial, Paris-Normandie…). Il aura fallu, pour ce faire, l’aide financière de certaines entreprises locales et de familles de résidents. Une fois construit, on emmena le char faire ses galops d’essai sur les plages de Berck, de Ouistreham ou de Saint-Brévin, et dispenser les premières initiations à la conduite.

Au mois d’octobre 1998, une soirée paella, organisée par les résidents et les éducateurs du CAT dans la salle des fêtes du village — mise gratuitement à disposition, bonnes relations obligent —, a réuni familles, amis, commerçants et voisins (120 personnes, tout de même, au total), apportant ainsi une contribution au projet d’achat. Car est apparue l’idée, encore plus ambitieuse, d’aller en compétition, avec un matériel approprié. Et, le 14 novembre 98, pour la première fois, Miguel Martin-Romo et Martial, un résident, participent, sur la plage de Ouistreham, au Raid de la Paix, compétition ouverte aux professionnels et aux amateurs : mais leur matériel est loué, les fonds récoltés n’étant pas encore suffisants. La course rassemble trente et un chars à voile, onze speed-sails (sorte de planche à voile munie de quatre roues, pilotée debout) et douze chars à cerf-volant. Il fait un temps exécrable, un vent de force 6 à 7. Quel baptême ! Des averses de pluie, de grêle retardent le départ, pour une course qui sera finalement écourtée. Une vingtaine de résidents sont là pour soutenir les deux champions : finalement, pour eux, la course s’achèvera rapidement, au bout de quelques centaines de mètres : « Martial s’est retourné en faisant une lune et moi, j’ai cassé », racontera l’éducateur à Ouest-France, le 17 novembre 98, avant de conclure avec conviction : « L’important était de participer ! »…

Le deuxième char, le fameux biplace, sera acheté 9 000 francs, en février 1999, grâce également aux bénéfices générés par les soirées organisées par le CAT. Il faut savoir, nous précise Miguel, qu’un char biplace neuf coûte aux alentours de 16 000 francs. Le troisième, un mono 5, avec une voile de 6m2, sera également acheté d’occasion, merci aux sponsors, pour 3500 francs, vers le mois de juin suivant. Et qui plus est, avec le surplus — les différentes soirées et collectes ayant ramené 16 000 francs en tout —, l’équipe peut s’équiper en combinaisons, lunettes et casques, indispensables pour une pratique sécurisée.

Avril 1999 : six résidents du CAT suivent des cours d’initiation ou de perfectionnement sur la plage de Riva-Bella, à Ouistreham, avec un moniteur qui, en lien avec l’encadrant des résidents de Lavilletertre, prépare un mémoire sur le sport adapté.

Il y a en effet des choses à intégrer : l’écoute permet de régler la voile, le palonnier sert à diriger avec ses pieds, et une fois positionné dans l’engin, vous vous trouvez presque allongé : après mise en relation du char avec le vent, il vous reste alors à synchroniser et coordonner. Facile à dire ! Mais les terrains peuvent être différents — sables secs, mous, plage ondulée, etc. —, la force du vent inégale, les parcours variables, et des obstacles peuvent surgir ; en outre, des consignes, en course, peuvent venir complexifier l’affaire, par exemple devoir lever une roue sur le bord de près… ; l’anticipation des actions est, bien sûr, essentielle.

Les règles de conduite de chars à voile sont évidemment extrêmement importantes : la priorité à droite, bien sûr ; mais, nous explique-t-on, lorsque deux chars se trouvent face à face, chacun d’eux doit s’écarter vers la droite… Il faut aussi savoir dépasser et être dépassé : un dépassement est engagé, par exemple, lorsqu’il y a moins de deux mètres entre les extrémités des chars rattrapant et rattrapé…

Intégration des règles, donc, mais aussi connaissance de la provenance du vent, maîtrise de son corps, de la vitesse et le cas échéant de la peur ; il s’agit aussi de savoir monter les chars — écoute, poulie, nœuds, etc. — et de les nettoyer après usage. La conduite en solo présuppose, bien sûr, la maîtrise de la vitesse du vent ; le biplace suppose un plaisir partagé, mais soit sur une base de confiance — l’un des deux ne faisant rien —, soit en se distribuant les tâches de pilotage. Dans tous les cas, il s’agit aussi de pouvoir, de savoir aussi réagir face à un obstacle.

En regard de toutes ces données, la dimension de la valorisation est facile à comprendre : « A travers cette activité physique et sportive », s’enflamme le rédacteur du projet, « l’individu retrouvera un corps de possibilités, de créations, de plaisir. Agir sur le monde, réhabiliter un espace de plus en plus élargi, avec les autres, l’environnement ».

Et les pratiquants réguliers, qu’en pensent-ils ? Angélique, 25 ans, Lydie, 38 ans, Martial, 30 ans, Daniel, 46 ans, Jean-Pascal, 43 ans, et Roland, 56 ans, ont accepté une réunion avec nous, enregistrée, pour évoquer les plaisirs, les peurs et le sens d’une telle aventure. Ils travaillent dans les espaces verts, « en bûcheronnage », en blanchisserie et buanderie, ou encore en cannage-paillage. Ils savent communiquer — même avec, pour certains, des difficultés d’élocution — leurs savoir (« faire une lune », donc, ah oui, c’est se retourner, joli, non ?), et sont plutôt convaincants lorsqu’ils exposent leurs arguments. Arrivent, dans le désordre, comme bénéfices premiers : être avec les copains, sentir le plaisir de la vitesse, être regardé par des spectateurs, faire des dérapages (surtout certains, hein, Martial ?), partager le plaisir — mais aussi les manœuvres du pilotage — dans l’engin biplace, savoir éviter la peur lorsqu’elle se présente. Tous parviennent à évoquer l’appréhension de la première séance, la reconnaissent, se souviennent pour certains de leur envie d’abandonner, mais disent aussi leur joie, ô combien, d’avoir aujourd’hui surmonté ces difficultés. Certains rayonnent en parlant, un autre est plus réservé, mais, au fur et à mesure de nos questionnements, les regards s’illuminent ; la passion est là, c’est clair. La parole, sur cette activité, semble fluide. Il est vrai que ces résidents ont déjà parfois rencontré d’autres journalistes de presse locale… D’ailleurs, ils veulent savoir qui nous sommes, alors nous leur parlons de Lien Social — à qui le journal s’adresse, de quoi il traite… —, après avoir été chercher deux numéros dans une bibliothèque : ils sont captivés de découvrir ce que lisent leurs éducs.

Des projets ont pris corps chez les résidents : l’un veut acheter son propre char à voile, et a commencé à faire des économies ; une autre veut acquérir un char miniature télécommandé. Miguel, le responsable de l’activité, a également ses projets : il doit passer son brevet d’« initiateur » en avril 2000, avant de devenir moniteur fédéral en 2001.

Croisés dans un couloir, nous interrogeons une psychologue et un psychiatre : ils nous confirment clairement l’intérêt, à leurs yeux, d’une telle activité, au plan de la valorisation personnelle, et de la maîtrise des émotions, qui va en l’occurrence de pair avec celle de la vitesse (un char à voile peut facilement atteindre les cent kilomètres à l’heure) ; participent-ils d’une manière ou d’une autre, même indirecte, à l’activité ? Non, même s’il n’est pas exclu qu’en cas d’incident ou de grosse appréhension, il soit fait appel à eux. Mais ce n’est pas encore arrivé.

Il fallait maintenant un nom pour ce qui était bel et bien devenu un vrai club : après un véritable brain-storming des résidents et de l’équipe — « Char à poil », « Vent des sables » et d’autres, plus ou moins farfelus, ont été proposés — on opta, d’un commun accord, pour « Le Géant des vents ».

L’enjeu maintenant est bien de faire identifier cette discipline par la fédération française de sport adapté (FFSA) (3) qui, pour l’heure, ne reconnaît que la voile. « Au fil du temps, nos charavoilistes ont acquis une certaine maîtrise du char. Un nombre certain (35) s’accroche vraiment à cette activité sportive et souhaiterait, maintenant, accéder à la compétition. (…) Aussi, afin de multiplier les rencontres sportives, l’équipe éducative du foyer a envisagé la possibilité de rattacher le char à voile à la Fédération française de sport adapté », écrivait donc le 1er juillet 1999, la direction de l’établissement à la FFSA, en joignant toutes les coupures de presse relatives à l’activité. « Pratique originale », « ouvre sans conteste de nouvelles perspectives d’insertion dans des clubs locaux », reconnaît en retour la fédération qui propose, en septembre dernier, « de diffuser vos coordonnées afin d’envisager de prochains contacts avec des clubs de sport adapté qui pratiquent ce sport », en rappelant toutefois que tout cela implique la création d’une association sportive affiliée à la FFSA. « Il existe actuellement 20 disciplines officielles (…). Elles le sont devenues au regard de leur nombre de pratiquants et de l’éventail des compétitions (…). Néanmoins, le char à voile, même au travers d’une pratique très localisée, peut tout à fait être reconnu par la FFSA. Un cadre de pratique et une réglementation spécifique aux personnes handicapées seront alors à définir ». Bref, tout est possible.

Joël Plantet

(1) Renseignements au CREAHIL – rue du Buisson – 87170 Isle. Tél. 05 55 01 78 68.

Internet : http://www.inext.fr/abonnes/creahil

(2) CAT-Foyer Saint Jean de Dieu 60240 Lavilletertre. Tél. 03 44 49 06 06.

(3) FFSA – 182 avenue Raymond Losserand - 75014 Paris. Tél. 01 44 12 60 10.


Le char à voile pour les handicapés moteurs et sensoriels

L’association Handi char à voile, sur la côte vendéenne, affiliée à la Fédération française de char à voile, propose cette activité de façon adaptée aux personnes handicapées motrices et sensorielles. Christophe Lachal, son président, précise toutefois que la pratique du char à voile est praticable par tout type de handicap.

Handi char à voile - Hôtel de la vie associative - 264 route de Coulonges - 79000 Niort. Tél. 05 49 73 12 72 ou 05 49 76 10 31


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