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En avril prochain, une exposition nationale intitulée Vivre et travailler ensemble réunira à Limoges des centres daide par le travail, des ateliers protégés et des entreprises dinsertion avec lobjectif dexposer réalisations et expériences (1). Car ces endroits sont plein de ressources : nous en avons récemment rencontré une illustration plus que convaincante.
Plein hiver, dans un paysage encore percuté par la tempête de décembre 99, en une zone rurale de lOise, limitrophe du Val dOise et de lEure : Lavilletertre est une minuscule agglomération de 570 habitants qui, à partir de 1921 et jusque plusieurs décennies plus tard, a accueilli des enfants handicapés dans une immense propriété ; linstitution se mue progressivement en maison de repos, en institut médico-pédagogique, puis en institut médico-professionnel (IMPRO), avant de se transformer, il y a presque vingt ans, en centre daide par le travail (CAT). Sur la place centrale, un portail au fronton moussu annonce que nous sommes bien à la Maison des frères de Saint Jean de Dieu, la bâtisse est belle, imposante, à lancienne mode éducative, munie dune chapelle (dont un des vitraux est proposé en carte postale, parmi dautres, sur un tourniquet à lentrée) et de plusieurs dépendances. Une fois à lintérieur, on aperçoit, dailleurs, de grands crucifix dans certaines pièces. Voilà pour le décor (2).
Le CAT accueille actuellement, en internat et externat, soixante-dix travailleurs adultes handicapés mentaux, dont soixante sont résidents au foyer dhébergement. Les centres daide par le travail, stipule larticle 30 de la loi dorientation de 1975, doivent offrir aux personnes handicapées, entre autres choses, « un milieu de vie favorisant leur épanouissement personnel et leur intégration sociale »
Cest à la suite de plusieurs sorties en bord de mer, en sessayant à la conduite dun char à voile, quun groupe de résidents très motivés a souhaité aller plus loin. Mais pendant un an, faute de moyens, cela a été plus aisé, à tous points de vue, de faire du bateau à voile. Léquipe a commencé à voir certains bénéfices : « Enseigner les activités physiques et sportives (APS) à des personnes handicapées mentales, cest sengager prioritairement dans un processus de développement de la personne dans de multiples dimensions, relationnelle, cognitive, physique, émotionnelle et imaginative », reconnaît dailleurs le projet pédagogique de létablissement ; cependant, lorsque la passion se faisant insistante a été de nouveau évoquée lidée de pratiquer le char à voile, force a été de constater quil ny avait pas dexemple existant auquel se référer, ni aucun ouvrage sur le sujet. Tout était à créer.
Alors, depuis 1994, avec la détermination du même groupe de résidents, appuyés sur la compétence et la volonté dun encadrant, Miguel Martin-Romo, aide-médico-psychologique de profession 38 ans, embauché en 1990, diplômé en 1993 , un projet viable a pris corps. Aujourdhui, la moitié des résidents ont déjà pratiqué, et à plusieurs reprises, la conduite du char à voile, certains en compétition, et linstitution possède trois chars, dont un biplace. Voyons comment tout cela a pu se structurer.
Les différents membres de léquipe que nous rencontrons, y compris ceux qui ne participent pas à lactivité, semblent partager lenthousiasme qui la sous-tend, et même dans une période traversée, nous laisse-t-on entendre, par quelques turbulences institutionnelles (quatre directeurs en trois ans, problèmes divers de gestion, grève en 1999 puis vacance de direction, assurée actuellement, depuis lété dernier, par un chargé de gestion CREAI, mais cela ferait lobjet dun tout autre reportage ). Aucune réticence ni de la part des tutelles, ni du conseil dadministration, ni de la hiérarchie interne de létablissement nest jamais venue entraver, nous assure-t-on, la bonne marche du projet. Les encadrants lexpliquent par le côté somme toute peu onéreux de lactivité (nous verrons précisément cela plus loin). La direction des interventions sanitaires et sociales (DISS), par exemple, na jamais fait obstacle.
Comment ça marche ? Les éducateurs nous emmènent voir les engins quun des résidents a montés pour notre venue ; candides, nous faisons connaissance avec les différentes parties de la machine, la place des pieds, linclinaison du corps, le maniement de lobjet. Nous constatons une certaine différence de sophistication entre les chars.
En effet, le premier a été fabriqué au CAT par les résidents eux-mêmes : cinq à six mois de travail. Élaboration des plans, fabrication et soudure des éléments, achèvement dune structure démontable et transportable ont pris une bonne partie de lannée scolaire 1996/97. Le 11 juin 97, les travailleurs handicapés posaient devant leur réalisation, lors dun pot donné par leur institution. Quelques fières photos paraîtront dans la presse locale (Le Courrier Picard, Le Parisien-Oise, LImpartial, Paris-Normandie ). Il aura fallu, pour ce faire, laide financière de certaines entreprises locales et de familles de résidents. Une fois construit, on emmena le char faire ses galops dessai sur les plages de Berck, de Ouistreham ou de Saint-Brévin, et dispenser les premières initiations à la conduite.
Au mois doctobre 1998, une soirée paella, organisée par les résidents et les éducateurs du CAT dans la salle des fêtes du village mise gratuitement à disposition, bonnes relations obligent , a réuni familles, amis, commerçants et voisins (120 personnes, tout de même, au total), apportant ainsi une contribution au projet dachat. Car est apparue lidée, encore plus ambitieuse, daller en compétition, avec un matériel approprié. Et, le 14 novembre 98, pour la première fois, Miguel Martin-Romo et Martial, un résident, participent, sur la plage de Ouistreham, au Raid de la Paix, compétition ouverte aux professionnels et aux amateurs : mais leur matériel est loué, les fonds récoltés nétant pas encore suffisants. La course rassemble trente et un chars à voile, onze speed-sails (sorte de planche à voile munie de quatre roues, pilotée debout) et douze chars à cerf-volant. Il fait un temps exécrable, un vent de force 6 à 7. Quel baptême ! Des averses de pluie, de grêle retardent le départ, pour une course qui sera finalement écourtée. Une vingtaine de résidents sont là pour soutenir les deux champions : finalement, pour eux, la course sachèvera rapidement, au bout de quelques centaines de mètres : « Martial sest retourné en faisant une lune et moi, jai cassé », racontera léducateur à Ouest-France, le 17 novembre 98, avant de conclure avec conviction : « Limportant était de participer ! »
Le deuxième char, le fameux biplace, sera acheté 9 000 francs, en février 1999, grâce également aux bénéfices générés par les soirées organisées par le CAT. Il faut savoir, nous précise Miguel, quun char biplace neuf coûte aux alentours de 16 000 francs. Le troisième, un mono 5, avec une voile de 6m2, sera également acheté doccasion, merci aux sponsors, pour 3500 francs, vers le mois de juin suivant. Et qui plus est, avec le surplus les différentes soirées et collectes ayant ramené 16 000 francs en tout , léquipe peut séquiper en combinaisons, lunettes et casques, indispensables pour une pratique sécurisée.
Avril 1999 : six résidents du CAT suivent des cours dinitiation ou de perfectionnement sur la plage de Riva-Bella, à Ouistreham, avec un moniteur qui, en lien avec lencadrant des résidents de Lavilletertre, prépare un mémoire sur le sport adapté.
Il y a en effet des choses à intégrer : lécoute permet de régler la voile, le palonnier sert à diriger avec ses pieds, et une fois positionné dans lengin, vous vous trouvez presque allongé : après mise en relation du char avec le vent, il vous reste alors à synchroniser et coordonner. Facile à dire ! Mais les terrains peuvent être différents sables secs, mous, plage ondulée, etc. , la force du vent inégale, les parcours variables, et des obstacles peuvent surgir ; en outre, des consignes, en course, peuvent venir complexifier laffaire, par exemple devoir lever une roue sur le bord de près ; lanticipation des actions est, bien sûr, essentielle.
Les règles de conduite de chars à voile sont évidemment extrêmement importantes : la priorité à droite, bien sûr ; mais, nous explique-t-on, lorsque deux chars se trouvent face à face, chacun deux doit sécarter vers la droite Il faut aussi savoir dépasser et être dépassé : un dépassement est engagé, par exemple, lorsquil y a moins de deux mètres entre les extrémités des chars rattrapant et rattrapé
Intégration des règles, donc, mais aussi connaissance de la provenance du vent, maîtrise de son corps, de la vitesse et le cas échéant de la peur ; il sagit aussi de savoir monter les chars écoute, poulie, nuds, etc. et de les nettoyer après usage. La conduite en solo présuppose, bien sûr, la maîtrise de la vitesse du vent ; le biplace suppose un plaisir partagé, mais soit sur une base de confiance lun des deux ne faisant rien , soit en se distribuant les tâches de pilotage. Dans tous les cas, il sagit aussi de pouvoir, de savoir aussi réagir face à un obstacle.
En regard de toutes ces données, la dimension de la valorisation est facile à comprendre : « A travers cette activité physique et sportive », senflamme le rédacteur du projet, « lindividu retrouvera un corps de possibilités, de créations, de plaisir. Agir sur le monde, réhabiliter un espace de plus en plus élargi, avec les autres, lenvironnement ».
Et les pratiquants réguliers, quen pensent-ils ? Angélique, 25 ans, Lydie, 38 ans, Martial, 30 ans, Daniel, 46 ans, Jean-Pascal, 43 ans, et Roland, 56 ans, ont accepté une réunion avec nous, enregistrée, pour évoquer les plaisirs, les peurs et le sens dune telle aventure. Ils travaillent dans les espaces verts, « en bûcheronnage », en blanchisserie et buanderie, ou encore en cannage-paillage. Ils savent communiquer même avec, pour certains, des difficultés délocution leurs savoir (« faire une lune », donc, ah oui, cest se retourner, joli, non ?), et sont plutôt convaincants lorsquils exposent leurs arguments. Arrivent, dans le désordre, comme bénéfices premiers : être avec les copains, sentir le plaisir de la vitesse, être regardé par des spectateurs, faire des dérapages (surtout certains, hein, Martial ?), partager le plaisir mais aussi les manuvres du pilotage dans lengin biplace, savoir éviter la peur lorsquelle se présente. Tous parviennent à évoquer lappréhension de la première séance, la reconnaissent, se souviennent pour certains de leur envie dabandonner, mais disent aussi leur joie, ô combien, davoir aujourdhui surmonté ces difficultés. Certains rayonnent en parlant, un autre est plus réservé, mais, au fur et à mesure de nos questionnements, les regards silluminent ; la passion est là, cest clair. La parole, sur cette activité, semble fluide. Il est vrai que ces résidents ont déjà parfois rencontré dautres journalistes de presse locale Dailleurs, ils veulent savoir qui nous sommes, alors nous leur parlons de Lien Social à qui le journal sadresse, de quoi il traite , après avoir été chercher deux numéros dans une bibliothèque : ils sont captivés de découvrir ce que lisent leurs éducs.
Des projets ont pris corps chez les résidents : lun veut acheter son propre char à voile, et a commencé à faire des économies ; une autre veut acquérir un char miniature télécommandé. Miguel, le responsable de lactivité, a également ses projets : il doit passer son brevet d« initiateur » en avril 2000, avant de devenir moniteur fédéral en 2001.
Croisés dans un couloir, nous interrogeons une psychologue et un psychiatre : ils nous confirment clairement lintérêt, à leurs yeux, dune telle activité, au plan de la valorisation personnelle, et de la maîtrise des émotions, qui va en loccurrence de pair avec celle de la vitesse (un char à voile peut facilement atteindre les cent kilomètres à lheure) ; participent-ils dune manière ou dune autre, même indirecte, à lactivité ? Non, même sil nest pas exclu quen cas dincident ou de grosse appréhension, il soit fait appel à eux. Mais ce nest pas encore arrivé.
Il fallait maintenant un nom pour ce qui était bel et bien devenu un vrai club : après un véritable brain-storming des résidents et de léquipe « Char à poil », « Vent des sables » et dautres, plus ou moins farfelus, ont été proposés on opta, dun commun accord, pour « Le Géant des vents ».
Lenjeu maintenant est bien de faire identifier cette discipline par la fédération française de sport adapté (FFSA) (3) qui, pour lheure, ne reconnaît que la voile. « Au fil du temps, nos charavoilistes ont acquis une certaine maîtrise du char. Un nombre certain (35) saccroche vraiment à cette activité sportive et souhaiterait, maintenant, accéder à la compétition. ( ) Aussi, afin de multiplier les rencontres sportives, léquipe éducative du foyer a envisagé la possibilité de rattacher le char à voile à la Fédération française de sport adapté », écrivait donc le 1er juillet 1999, la direction de létablissement à la FFSA, en joignant toutes les coupures de presse relatives à lactivité. « Pratique originale », « ouvre sans conteste de nouvelles perspectives dinsertion dans des clubs locaux », reconnaît en retour la fédération qui propose, en septembre dernier, « de diffuser vos coordonnées afin denvisager de prochains contacts avec des clubs de sport adapté qui pratiquent ce sport », en rappelant toutefois que tout cela implique la création dune association sportive affiliée à la FFSA. « Il existe actuellement 20 disciplines officielles ( ). Elles le sont devenues au regard de leur nombre de pratiquants et de léventail des compétitions ( ). Néanmoins, le char à voile, même au travers dune pratique très localisée, peut tout à fait être reconnu par la FFSA. Un cadre de pratique et une réglementation spécifique aux personnes handicapées seront alors à définir ». Bref, tout est possible.
Joël Plantet
(1) Renseignements au CREAHIL rue du Buisson 87170 Isle. Tél. 05 55 01 78 68.
Internet : http://www.inext.fr/abonnes/creahil
(2) CAT-Foyer Saint Jean de Dieu 60240 Lavilletertre. Tél. 03 44 49 06 06.
(3) FFSA 182 avenue Raymond Losserand - 75014 Paris. Tél. 01 44 12 60 10.
Lassociation Handi char à voile, sur la côte vendéenne, affiliée à la Fédération française de char à voile, propose cette activité de façon adaptée aux personnes handicapées motrices et sensorielles. Christophe Lachal, son président, précise toutefois que la pratique du char à voile est praticable par tout type de handicap.
Handi char à voile - Hôtel de la vie associative - 264 route de Coulonges - 79000 Niort. Tél. 05 49 73 12 72 ou 05 49 76 10 31
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