Numéro 518, 10 février 2000

Comment les femmes-relais sont devenues indispensables aux quartiers difficiles

Interprètes, médiatrices ou régulatrices on peut voir ces habitantes des cités faire le lien entre les administrations et les individus ou groupes qui sont paumés par la langue, la culture, les difficultés diverses. Elles animent des réunions d’information, organisent des animations de quartier, participent à des activités, effectuent des démarches, résolvent des conflits. Mais d’où viennent donc et où vont ces… militantes ? Bénévoles ? Professionnelles ? Enquête sur des dames en passe de devenir des travailleuses sociales à part entière

Le 14 décembre dernier, une série de mesures lançait la deuxième étape de la politique de la ville : parmi elles, un programme prévoyait la création, sur trois ans, de dix mille postes d’adultes-relais. Réservés aux habitants sans emploi des quartiers concernés, ils seront financés sur la base d’un temps plein à 80 % du SMIC et pourront être organisés en temps partiel, le gouvernement s’étant engagé à en créer trois mille dès cette année. « Les missions confiées à ces adultes », précisait le Comité interministériel des villes (CIV), « visent à améliorer les rapports sociaux entre les habitants, les services publics et les équipements de proximité. Il s’agit à la fois de créer du lien social sur les quartiers, de prévenir et de traiter les conflits mineurs de la vie quotidienne et de faciliter l’action des équipements et associations de proximité ».

« Ce programme », poursuivait le communiqué du CIV, « permettra en particulier de donner une assise aux nombreux programmes de femmes-relais qui se sont développés ces dernières années ». Mais de quoi s’agit-il exactement ? Et qui s’en sert ?

Environ trois cents associations ont recours à leurs services, et sept à huit cents exercent sur le territoire national : les chiffres sont de Thierry Le Lay, conseiller auprès de la ministre de l’Emploi et de la Solidarité, Martine Aubry, fort intéressée, nous le verrons, par l’émergence de cette nouvelle qualification. Mais les professionnel (le) s concerné (e) s réévaluent tous ces chiffres à la hausse, la totalité des associations n’étant pas encore répertoriée, et le font graviter autour du millier d’intervenantes.

Les femmes-relais se définissent en tant que médiatrices sociales et culturelles : « La médiation est un acte volontaire », définit le Guide la médiation sociale et culturelle (voir encadré 2), « par lequel un tiers neutre et indépendant réalise une passerelle entre deux parties, afin d’ouvrir des espaces pour faciliter la communication ; de permettre à travers le décodage des mots, des non-dits et des attitudes, une compréhension mutuelle ; de contribuer, en situation conflictuelle, à l’explication des enjeux ; de donner la possibilité aux personnes concernées d’exercer leurs responsabilités ».

En juillet 1997, une première journée d’études sur le sujet avait fait apparaître quatre obstacles pouvant venir faire obstacle à la légitimité de l’intervention des femmes-relais : leur appartenance ethnique, leur appartenance territoriale, le genre (masculin, féminin), la déontologie professionnelle (plus particulièrement le droit de réserve) ; une démarche d’évaluation, inscrite dans le cadre d’un projet européen, a donc été engagée avec l’Arifa, association de femmes-relais de Clichy-sous-Bois et de Montfermeil (93) et sept autres associations analogues de Seine-Saint-Denis. Un groupe de travail a été organisé par l’association Profession Banlieue, animé par l’IRTS-Paris (1) et a engagé des entretiens avec des habitants bénéficiaires de l’action des femmes-relais et avec les responsables des services sociaux ou des services publics locaux.

Les réponses à ces entretiens ont fait apparaître que l’appartenance ethnique est « peu importante pour les usagers comme pour les responsables institutionnels au regard de leur appartenance géographique, voire de la connaissance partagée des modes de vie populaires », l’efficience de leur intervention étant considérée comme liée à la proximité géographique et relationnelle. D’autre part, la présence des femmes-relais « met en évidence des dysfonctionnements institutionnels dans la relation aux usagers », et la connaissance des populations en grande difficulté, acquise par les associations de femmes-relais, pourrait être « un appui réel pour les transformations nécessaires du service public » ; les missions repérées sont en effet : être, à la demande de la personne ou des institutions, un intermédiaire, voire un facilitateur entre différents interlocuteurs ; favoriser l’écoute et la prise en compte de la personne de la part des institutions ; faire connaître aux institutions concernées les exigences et contraintes des institutions. Les interlocuteurs sollicités, enfin, se prononcent en faveur d’une reconnaissance statutaire et d’une valorisation des femmes-relais médiatrices, encore que des nuances apparaissent « quant à une professionnalisation qui pourrait être excessive ou sur le risque d’une institutionnalisation de la fonction ».

« Au vu de ces constats », conclut la Recherche-action, « il nous appartient aujourd’hui de réfléchir sur la reconnaissance de cette fonction afin de les sortir de leur précarité et de nous questionner sur : la définition, voire l’intitulé de cette fonction (relais/médiation) ; les contours de cette activité et son articulation avec les autres professions de l’intervention sociale ; la formation qualifiante ou diplômante à envisager ; et enfin, le statut de ces personnes-relais engagées au quotidien tant auprès des habitants que des institutions ».

Oui, comment la médiation sociale des femmes-relais peut-elle s’inscrire dans les métiers de l’intervention sociale ? Les savoirs sociaux peuvent-ils être le fondement d’une qualification professionnelle et de son inscription dans un parcours professionnel ? L’action sociale peut-elle intégrer dans ses pratiques professionnelles les modes d’intervention des femmes-relais ou doit-elle s’appuyer sur le développement de ces pratiques par des associations autonomes ? Et comment l’institution peut-elle intégrer et s’enrichir des formes d’intervention des femmes-relais pour transformer se propres pratiques ? Toutes ces questions étaient clairement posées par Profession Banlieue à l’occasion d’une journée de réflexion intitulée Femmes-relais : quelle place dans l’intervention sociale ?, le 17 novembre dernier, à Saint-Denis. Dans la grande salle de la Bourse du travail (400 places), bien remplie, les illustrations abondent : à Bondy, des femmes-relais ont été placées sous statut municipal pour leur donner un début de pérennité ; elles animent les jeudis de Bondy-Nord, sur des sujets d’actualité, avec un grand succès ; 77 % de la population de certaines communes étant composés de familles étrangères, des centres de PMI du 93 font appel à elles pour l’interprétariat ; et même la Direction des étrangers, à la Préfecture, entend améliorer l’accueil du public, grâce à elles, depuis mars 1999. La Ddass des Deux-Sèvres vient de demander à une responsable de circonscription d’initier un réseau de femmes-relais. Etc.

Mais ces femmes ne sont pas des « auxiliaires subalternes du travail social, mais bien plutôt un autre pôle de légitimité », estime Élisabeth Maurel, chercheur grenobloise, qui ne le situe « ni dans une société de repli communautariste, ni dans une société de discrimination » ; leurs compétences sont biographiques, c’est-à-dire liées à la personne : elles se déclinent en savoirs sociaux, ou en qualifications expérientielles. L’appartenance au milieu est leur première légitimité, mais n’en est-il pas de même d’un permanent syndical… ou pour un militant des Alcooliques anonymes, poursuit la sociologue. « Dans le travail social, plus on est diplômé, moins on a de contacts avec les personnes », dénonce-t-elle, « il faut inverser cela », donc construire une nouvelle logique de compétences, créer une nouvelle fonction d’avocat social, donner qualification et légitimité à cette action de médiation et de proximité.

Rappelant donc que Martine Aubry manifeste le plus grand intérêt pour leurs activités, un de ses conseillers, Thierry Le Lay, parle d’« étendre la nature de (leurs) fonctions », par exemple dans le domaine des discriminations, qui ne « remontent » pas suffisamment. Sur la pérennité, il propose de créer un certain nombre de postes d’adultes-relais, sur le même mode que les emplois-jeunes, avec des critères de formation initiale et continue ; un groupe de travail interministériel se mettra donc en place (Ville, Emploi et Solidarité, Formation professionnelle, Santé et action sociale…), et ce « dans les jours qui viennent ».Un colloque européen sur la médiation dans l’intervention sociale sera réuni, probablement en septembre 2000, à Paris.

Joël Plantet

(1) Profession Banlieue15, rue Catulienne 93200 Saint-Denis.Tél. 01 48 09 26 36. E-mail : profession.banlieue@wanadoo.fr

Arifa – Espace Vie sociale14, rue Utrillo – 93370 Montfermeil.Tél. 01 43 88 18 31.

Irts-Paris – Département Itinéraires Insertion – 145, avenue Parmentier – 75010 Paris.Tél. 01 42 03 24 20. E-mail : irtsparis@wanadoo.fr


Deux exemples


Un collectif pour la médiation sociale et culturelle

Défini comme une « plate-forme d’appui, d’échange et de réflexion entre les médiatrices », le Collectif pour la médiation sociale et culturelle est actuellement composé de 45 associations et plus de 150 médiatrices. Sa première production, en 1995, a été une Charte de la médiation sociale et culturelle qui définit l’éthique sur laquelle doivent prendre appui les actions menées ; puis un Rapport de synthèse sur la médiation socioculturelle a été édité, avec pour objectif une meilleure reconnaissance institutionnelle, voire la définition d’un statut ; un Guide sur la médiation sociale et culturelle a également été émis, à destination première des personnes médiatrices.

Le Collectif est regroupé au sein d’un réseau national d’associations de femmes, Femmes inter-associations – Inter Service Migrants (FIA-ISM) (1) qui, dans une perspective interculturelle, entend être une instance de communication et de réflexion pour les associations, groupes ou organismes menant des actions avec des femmes de toutes cultures.

(1) FIA-ISM – Collectif pour la médiation sociale et culturelle – 6, rue Jean Dollfus. 75018 Paris. Tél. 01 44 85 96 46 (Présidente : Madame Adolé Ankrah). Publie un bulletin, Regards, 3 n°s dans l’année.


Quelques éléments bibliographiques


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