Numéro 517, 3 février 2000

Comment les Hauts-de-Seine inventèrent les médiateurs éducatifs

Avant l’éducation nationale, en 1996, ce conseil général a créé des postes provisoires d’« éducateurs de jeunes ». Ceux-ci utilisent la médiation dans les conflits enseignants-élèves et élèves-élèves. Ils sont devenus indispensables, mais les gardera-t-on pour autant ?


Pour Maëlise Langumier, conseillère pédagogique au conseil général, la gestion de ce nouveau dispositif s’est faite de manière très pragmatique. Les remises en cause des systèmes en place sont nombreuses à voir le jour à partir de cette nouvelle approche. Pourtant, au départ, il s’agissait bel et bien de trouver des solutions rapides et efficaces aux multiples problèmes de violence posés dans les établissements scolaires. Dès mars 1996, le dispositif est mis en place avec seize agents sur le département. Un mois plus tard, ils sont trente, et soixante-deux aujourd’hui. Si l’âge de ces nouveaux arrivants varie de vingt et un à quarante-deux ans, sa moyenne est de vingt-neuf ans. Une formation Bac + 2 est exigée. Dans la réalité, une expérience dans l’animation, et une forte personnalité, sont fort appréciées. « Ils doivent être à l’aise dans la fermeté, avoir une bonne relation avec l’autorité et avec la loi. Beaucoup ont fait des études et se sont aperçus que celles-ci ne leur correspondaient pas. Certains ont fait un BTS ou un Bac pro. Puis passent leur BAFA à l’occasion d’un job dans une colonie de vacances. Et, là, ils découvrent leur intérêt pour l’animation » précise Maëlise Langumier. Ils et elles, car les femmes sont nombreuses dans le dispositif.

Mais à quoi sert donc un médiateur éducatif ? Dans un document daté de 1998, faisant le point sur le processus en route, Maëlise Langumier insiste sur la multiplicité des tâches, reléguant du même coup la gestion de la violence au second plan : « Quand il y a une bagarre, écrit-elle, les médiateurs séparent les élèves qui se battent […], ils évitent les entrées intempestives de parents d’élèves en colère venus réclamer des comptes à un professeur ou de jeunes ayant à régler un problème avec un élève. Cependant ces tâches sont très minoritaires. »

Le sont-elles vraiment ? « Oui, affirme-t-elle, aujourd’hui c’est la différence essentielle avec les Grands frères de la RATP. Nos médiateurs ne gèrent pas seulement le quotidien, ils peuvent agir sur le long terme, du fait de leur présence dans l’établissement. Ils vont au-devant des élèves mais le but, c’est que ceux-ci aillent d’eux-mêmes à leur rencontre. »

Le dialogue et le suivi des élèves sont donc présentés dans le document-référence comme une mission essentielle : « Le dialogue se tisse partout : dans la cour, dans les couloirs, à la cantine […]. Les médiateurs sont [aussi] attentifs à ces élèves qui passent souvent inaperçus : élèves sages mais inhibés et solitaires, ou souffre-douleur de leurs camarades, ou encore victimes de rumeurs […] Ils reçoivent également bien des confidences : à eux de signaler les cas graves (maltraitance, viols, incestes). […] Ils mènent aussi un dialogue avec les élèves renvoyés de cours pour réfléchir à leur situation et à la sanction à laquelle ils se sont exposés […] Ils accompagnent les élèves […] concernant les dossiers d’orientation à remplir, les établissements sollicités pour les stages. » Dernier point : l’animation, créée à partir de leurs compétences propres. « Théâtre, groupe de parole, réflexion sur la loi […] initiation au secourisme, campagne antitabac… »

Alors, de vrais super (wo) men, nos médiateurs ? Revenons à ce propos sur leur statut. Les contrats de six mois proposés, certes renouvelables, et la plupart du temps renouvelés, ne leur offrent qu’un statut précaire. On reste donc dans l’expérimentation. Comme dans le cas des Grands-frères (2), on a cherché à répondre à des besoins par des réponses intelligentes, mais on n’a pas encore réellement créé de nouvelle profession. Et la route reste longue jusqu’à cette prochaine étape… On cherche à éviter, me dit-on, un nouveau statut de fonctionnaire. Reste qu’ici comme ailleurs, si l’on veut aller jusqu’au bout des constats dressés et de leurs nouvelles réponses, on ne pourra faire l’économie d’une reconnaissance professionnelle.

Pour Malika et Bruno, médiateurs éducatifs dans un collège de Montrouge ce poste est un tremplin vers une carrière sociale. Tous deux ont participé aux débuts du projet en faisant partie des quelques premiers médiateurs. Bruno : « La formation, c’est important mais l’état d’esprit et la manière d’être passent avant. J’ai fait un CES à Puteaux comme surveillant de collège. Après le premier jour, j’ai failli ne jamais revenir. Et puis je me suis accroché et finalement, en trois ans, je n’ai jamais donné une heure de colle ! En fait, j’étais déjà un médiateur, sans le savoir… Lorsqu’on m’a présenté deux médiateurs éducatifs, je les ai regardés travailler et je me suis dit mais voilà, c’est ça que je fais… »

Le souvenir d’un conflit particulièrement difficile ? Malika se rappelle d’une jeune fille d’origine marocaine : « Elle est venue me dire qu’elle était enceinte. Elle avait quatorze ans et me demandait de ne rien dire à personne. Bien sûr cela m’était impossible… Je l’ai d’abord écouté et convaincu d’aller voir ensemble l’assistante sociale. Puis est venu le problème de sa famille… Elle ne voulait rien dire à son père. Je l’ai appelé devant elle, ça a été très dur. Elle s’est sentie trahie, m’a insultée. Elle disait « mon père me tuera s’il apprend ça ». Lorsque son père est venu, il a compris tout de suite. Il a signé une autorisation d’IVG. »

Lorsque l’on évoque leurs origines africaines (Maghreb et Côte d’Ivoire), Bruno et Malika sont catégoriques. Bruno : « Ici, je n’ai pas de couleur ». Malika : « Certains élèves ont pu essayer de faire jouer ça. Mais il faut être vigilant. Nous ne représentons aucune communauté ». Au conseil général, Maëlise Langumier affirme ne pas tenir compte des origines ethniques des candidats. « Cela dit, on trouve parmi eux beaucoup de jeunes issus de l’immigration. Cela s’explique par les discriminations dont ils sont victimes. À qualification égale, nous avons plus de demandes, et plus de succès, venant de leur part ».

Le principal du collège confirme : ces nouveaux métiers restituent bien une forme de mixité sociale et culturelle, qui sinon n’est présente que du côté élèves. Pour lui, le bilan est tout à fait positif. « Les tensions, comme les conseils de discipline, ont considérablement diminué. Entre prévention et répression, la médiation doit trouver sa vraie place dans l’Education nationale. C’est une évidence. Et actuellement, les médiateurs sont les seuls à être formés pour gérer des problèmes qui, s’ils sont regrettables, n’en sont pas moins devenus courants. Obligatoirement à prendre en compte. Les surveillants ne sont pas préparés à cela. Quant aux professeurs, non plus. C’est d’ailleurs assez étonnant. Cela pourrait se comprendre chez des enseignants en fin de carrière car les comportements ont changé. Mais ce n’est hélas pas très différent chez les jeunes professeurs sortis de l’UIFM : ils n’ont aucune formation à ces questions et cela est beaucoup plus surprenant. »

Longtemps en effet, l’enseignement fut le fruit d’une mixité sociale. Notamment chez les instituteurs. Parmi eux, bon nombre d’enfants venant de milieux ouvriers et paysans avaient trouvé leur place. Aujourd’hui, les enseignants, pour la plupart, sont issus des classes moyennes. En faisant leur entrée dans l’école, ces médiateurs éducatifs apportent leur présence, leur expérience, leur savoir-faire et redonnent, à cette institution essentielle, un visage quelque peu plus ressemblant à la réalité française. Certes dans des emplois précaires, mais qui sont aussi porteurs d’innovation sociale…

Laurence Wurtz et Marc Cheb Sun

1 - Association de prévention pour une meilleure citoyenneté des jeunes.

2 - Voir Lien Social N° 345 - 03/96, Transports à l’ombre des Grands frères.


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