Numéro 517, 3 février 2000

Le plan Allègre sur la violence scolaire

Incontestablement, le comportement des jeunes à l’école devient la préoccupation principale des Français. Ceux-ci exigent que l’on fasse quelque chose et veulent savoir qui, quoi et quand. C’est pourquoi le 27 janvier 2000 les propos du ministre de l’éducation ont été très écoutés. Reste le plus dur : convaincre les citoyens, petits et grands, par... des résultats

Le plan antiviolence de Claude Allègre, en date du 5 novembre 1997, avait déjà concentré, sur 400 établissements, quelques moyens humains supplémentaires : assistantes sociales, infirmières, emplois-jeunes (plusieurs dizaines de milliers), conseillers principaux d’éducation, etc. Dix-huit mois plus tard, il est constaté une contention des incivilités, mais aussi leur déplacement massif dans les salles de classe même.

L’année 1998 avait été riche d’informations : le ministère de l’Intérieur admettait en avril que les violences urbaines avaient « plus que quadruplé entre 1993 et 1997 » ; deux députés, Christine Lazerges et Jean-Pierre Balduyck, dans le cadre d’une mission interministérielle, avaient, dans un rapport remarqué, pointé deux urgences, une « politique volontariste et spécifique de traitement des mineurs délinquants » d’une part, des « conditions d’un meilleur dialogue entre les jeunes et les forces de sécurité » d’autre part. Les rédacteurs préconisaient des efforts de formation pour les policiers, des moyens supplémentaires pour la justice des mineurs, des mesures de responsabilisation des familles et de mobilisation du secteur éducatif. En outre, la création de 400 classes-relais et le doublement des postes d’éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) avaient été proposés.

Deux sociologues, Nicole Le Guennec et Sophie Body-Gendrot avaient elles aussi, pour leur part, dressé un bilan inquiétant dans leur rapport sur les violences urbaines. Relevant une nouvelle forme des agressions, qui s’en prennent maintenant à toutes les institutions, elles émettaient dix propositions au sujet du rôle et de la place de la police en banlieue. Réuni le 2 juin de cette même année 98 à Matignon sous la présidence de Lionel Jospin, un conseil de sécurité intérieure essayait alors de trouver quelques réponses.

Un sondage, réalisé à la fin 1999 par la Sofrès, pour le compte de la Fédération syndicale unitaire (FSU) et s’adressant aux 15-24 ans, a montré que cette préoccupation était récurrente. À la question Selon vous, quels sont les problèmes les plus graves auxquels sont confrontés les jeunes d’aujourd’hui ? 60 % des jeunes interrogés répondaient « la violence », item arrivant ainsi en deuxième position, entre « le chômage » (76 %) et « la drogue » (50 %). Début 99, la création du collectif Stop la violence entendait « ringardiser la violence », à la suite du meurtre de Stéphane, 22 ans, à Bouffémont (Val d’Oise), alors qu’il s’interposait dans une bagarre entre jeunes.

Et de nombreuses initiatives fleurissent dans les associations. L’association nationale des communautés éducatives (ANCE) (2) propose quelques pistes : ne plus supprimer de postes d’enseignants dans des zones reconnues comme particulièrement difficiles ou vulnérables ; combattre l’échec scolaire par une réelle personnalisation des réponses pédagogiques, développer les classes-relais « et autres initiatives de pédagogies adaptées » ; dialoguer avec les jeunes, mais aussi avec leurs parents ; renforcer le service social scolaire et du service de santé scolaire.

À Gennevilliers (Hauts-de-Seine), dans le quartier du Luth — bien connu des travailleurs sociaux —, Lionel Jospin, accompagné de Claude Bartolone pour la Ville, Claude Allègre et Ségolène Royal pour la partie scolaire, avait réaffirmé, le 14 janvier, sa préoccupation devant le phénomène : « La sécurité est un droit, l’insécurité est une injustice sociale » en pariant sur le développement de la police de proximité. Ségolène Royal vient d’annoncer la relance d’une campagne d’information intitulée Non au racket et la distribution de trois millions de dépliants ayant pour objectif d’expliquer « comment briser la loi du silence » (1).

Cars de police dans les rues avoisinantes, filtrages, forêt de télés, de perches, de téléobjectifs et de micros, quelle ambiance ! « Surréaliste », se moque-t-on… Rarement conférence de presse n’a été si incontournable, dirait-on. Jeudi 27 janvier, Claude Allègre annonçait en effet la « phase 2 du plan antiviolence », en compagnie de la ministre chargée de l’Enseignement scolaire, Ségolène Royal, et de celui délégué à la Ville, Claude Bartolone, mais aussi en présence de proviseurs et de chefs d’établissements. Rappelant les résultats « contrastés » de la phase I du plan engagé début 1998, un renforcement de la coordination, point fort de la réussite est présenté : pour la première fois, une mission, composée d’un inspecteur général, d’un commissaire et d’un magistrat, travaillera en liaison étroite avec la direction de l’Enseignement scolaire ; un groupe de conseillers opérationnels sera constitué, formé de chefs d’établissements ayant enregistré des résultats positifs ; un point de rencontre interministériel tous les 15 jours est programmé ; une réunion des sous-préfets chargés de la politique de la ville et des responsables académiques sera organisée au mois de mars. Un système de remontées journalières des incidents est mis en place, avec bientôt un nouveau logiciel implanté dans tous les établissements ; un travail de suivi et d’information sera également mené à l’échelon des académies et des établissements eux-mêmes.

Il s’agit donc, selon l’expression gouvernementale, de faire vivre « l’école du respect » : apprentissage des règles de vie et de la morale (« entendue au sens de construction des repères, des valeurs et des notions de bien et de mal »), discipline scolaire à fonder sur des principes « incontestables et transparents », mesures supplémentaires de lutte contre l’absentéisme…

L’intégration devra se faire davantage par les classes-relais, le dispositif école ouverte et les « classes de ville ». À l’aide d’instituteurs spécialisés, d’aides-éducateurs et d’éducateurs spécialisés, les classes-relais (au nombre de 150 actuellement, elles atteindront 200 à la fin de cette année scolaire, pour atteindre 250 à la fin 2000) accueillent les élèves en voie de marginalisation scolaire, les gardent en général une année scolaire avant de les faire entrer en apprentissage ou en formation ; les classes de ville (3) répondent, elles, aux orientations de la circulaire Éducation nationale/Ville. D’autre part, pour tenter de remédier à la question de l’intégration des jeunes sortis sans diplôme, une expérience de recrutement de 2000 emplois jeunes ouvriers sera initiée.

Soixante-quinze établissements ont été ciblés (dont la liste n’a heureusement été communiquée à aucun journaliste), caractérisés par des faits de violence récurrents : un dispositif de sécurité renforcé se mettra en place, dès la rentrée de février, autour de ces groupes scolaires, contribuant à la surveillance générale de l’établissement, des mesures de contrôle et de dissuasion pouvant être « strictement organisées ».

Quels moyens, pour tout cela ? Cent infirmières scolaires seront recrutées ; 400 postes de surveillants à temps plein — ou 800 à mi-temps — seront spécifiquement affectés dans les établissements des zones de lutte contre la violence ; cent conseillers principaux d’éducation et 4000 aides-éducateurs, « qui bénéficieront tous d’une formation spécifique à la prévention de la violence et à la médiation » ; avec les 2000 emplois-jeunes ouvriers, ce sont donc environ 7000 personnes supplémentaires qui viendront étoffer les équipes des établissements concernés. Cet effort sera complété par l’apport de mille adultes-relais de la politique de la ville, embauchés pour assurer le lien avec les familles et pour intervenir dans l’école, hors temps pédagogique : cinq cents d’entre eux prendront leur fonction en priorité dans les quartiers concernés par des problèmes de violence scolaire (10 000 postes seront créés en trois ans).

Au plan de la formation : 30 millions de francs sont débloqués pour « assurer la montée en puissance du dispositif » de formation de ces milliers d’emplois-jeunes ; par ailleurs, un dispositif de validation des acquis professionnels est engagé avec les trois IUT délivrant actuellement des DEUST de médiation sociale ; de même, sera créée à la rentrée prochaine une nouvelle option de « gestion urbaine » au sein de la spécialité de DUT « Carrières sociales »… En outre, un dispositif de formation sera mis en place pour l’ensemble des personnels des établissements du plan de lutte contre la violence. Rappelons qu’une « formation d’animateurs de réseaux de mobilisation face aux violences urbaines » avait déjà été lancée l’an dernier par le ministère de la Ville.

La réaffirmation du refus de l’impunité des auteurs de violence, et la solidarité avec les victimes ont été fermement soulignées. Enfin, la concertation avec les responsables des programmes de télévision pour accélérer la baisse des programmes violents, et la création de clubs antiviolence mis en place dans les établissements du second degré feront l’objet, dans trois semaines, d’une nouvelle conférence de presse, a assuré Claude Allègre, au cours de laquelle il devrait annoncer la création d’un comité national de soutien coprésidé par Georges Charpak et Carole Bouquet. « Vous connaissez les principes qui fondent l’école de la République. Le premier est l’égalité des chances », nous a lancé Claude Allègre en présentant ces dispositions. Croyons-y résolument.

Joël Plantet

(1) SOS Violences scolaires : 0801 55 55 00. Du lundi au vendredi, de 9 h à 18 h.

(2) ANCE : 145, boulevard de Magenta 75010 Paris. Tél. 01 44 63 51 15. e-mail : ance@ance.org ou deonto@ance.org

(3) Voir Classes de ville, mode d’emploi, fascicule édité par la Délégation interministérielle à la Ville (194, av. du Président Wilson 93217 Saint-Denis la Plaine (50 F).


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