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Jeunes, pourquoi la violence ?Avec, un sociologue, un professionnel et un psychanalyste, tous trois auteurs douvrages sur le problème, nous avons tenté de comprendre le comportement agressif et délinquant dune partie de la jeunesse. Pour le premier, Hugues Lagrange une culture du renoncement sest mise en place chez ces jeunes avec une socialisation transgressive. Pour le second, Jean-Marie Petitclerc, il existe une véritable décridibilisation de ladulte qui doit réapprendre à simposer. Enfin, selon le troisième, Jean-Pierre Chartier, de plus en plus de ces jeunes nont dautres alternatives que la délinquance pour se créer une identité. Tous les trois saccordent sur la nécessité dune réponse politique claire, mais également sur ladoption par les acteurs de terrain dune stratégique commune : il est urgent quils coordonnent leur action. Débat |
Hugues Lagrange est sociologue. À lire : La civilité à lépreuve. Paris, PUF, 1995. La pacification des murs et ses limites, in Esprit, décembre1998, Violence par temps de paix.
Jean-Marie Petitclerc est directeur de lassociation Valdocco à Argenteuil. Il est aussi chargé de mission au conseil général des Yvelines sur la thématique de la violence des jeunes et auteur de : « La violence et les jeunes » (Salvator 1999)
Jean-Pierre Chartier est directeur de lEcole de psychologues praticiens. Docteur en psychologie. Diplômé E.P.P. Psychanalyste, Membre du IVe Groupe. Habilité à diriger des recherches doctorales. Auteur de : Les adolescents difficiles. Dunod, 1997. Ladolescent incasable : bourreau ou martyr. Hommes en perspectives, 1991. Ladolescent, le psychanalyste, et linstitution, Dunod 1998. Etc
Hugues Lagrange : Depuis une dizaine dannées, les facteurs de la délinquance et de la déviance des jeunes ont été formidablement aggravés par la persistance du chômage des 15 à 25 ans dépourvus de diplômes. Cela suggère bien, selon lidée qui avait été développée par le sociologue Merton, que la délinquance intervient en termes de circonstances, comme une alternative à limpossibilité de se réaliser par la voie légale. Les jeunes sengagent dans la « transgression », non pas directement parce quils sont eux-mêmes chômeurs mais parce quils vivent dans un milieu dans lequel la perte de statut a nourri une culture du renoncement, et une socialisation transgressive.
En fait, il ne sagit pas de la démission des pères, ou dun effondrement psychique subit, mais bel et bien de laltération de la socialisation des jeunes, produit par le chômage durable des familles. Le taux de celui-ci dans les quartiers difficiles est sans commune mesure avec le niveau général. Il y a donc une concentration spatiale du chômage, des situations familiales difficiles, de la pauvreté, de la relégation qui débouche sur une culture déviante, et amène des jeunes, qui éventuellement nauraient pas été délinquants dans dautres conditions de vie, via les grands frères, vers la déviance.
Jean-Marie Petitclerc : Tout ce discours sur la délinquance et la violence dexclusion, que lon voit largement répandu sur les ondes et que développe Hugues, est sociologiquement pertinent, et pédagogiquement désastreux, car il ôte toute responsabilité personnelle du jeune dans lacte quil pose. Ainsi, à un jeune qui avait brûlé une voiture en justifiant son acte par le chômage de son père et lincarcération de son frère, jai répondu : « Arrête ton char ! Tu as la boîte dallumettes dans une main et lallumette dans lautre, tu choisis dallumer lessence, et au moment où tu prends la décision dallumer le tout que viennent faire ton père et ton frère ? ». Je crois quon mesure les effets pervers dun discours généreux, qui soi-disant est dans la compréhension, mais débouche sur lexcuse et finalement en voulant couvrir les jeunes, les enfonce.
La violence des enfants et des adolescents nest pas un phénomène nouveau. Un journaliste qui titrait « La guerre des gangs » suite à un affrontement entre bandes dArgenteuil et de Chanteloup aurait très bien pu intituler son article « La guerre des boutons version an 2000 ». Un groupe de jeunes tapant sur dautres adolescents faisant irruption sur leur territoire, cela existe depuis toujours dans nos villages. Ce qui est nouveau et plus inquiétant est le manque de repères et de limites qui débouche sur une violence extrême pour des futilités. Ainsi, on peut mourir sur un trottoir à Marseille à cause dun hamburger, ou sur un quai de gare à Bouffémont pour une question dhonneur.
Il existe une décrédibilisation des adultes dans leur fonction de régulateur de cette violence des jeunes. Par exemple, au temps de la « Guerre des boutons » quand ladulte surgissait, les gamins cessaient de se battre, alors quaujourdhui ladulte « passe son chemin ». Autrement dit, la violence nest pas un problème de jeunes, mais dadultes de notre génération qui aujourdhui sont en difficulté pour assurer leur mission dapprentissage et de régulation de la violence des jeunes. On parle beaucoup de crise dautorité chez les jeunes et de loin je préfère la problématique de la crédibilité des porteurs dautorité. En conséquence, toute la violence dans les quartiers nest que la faillite de lintervention des adultes dans cette mission daider les jeunes à réguler leur violence. Comme dit le philosophe Comte-Sponville, la violence est naturelle, mais ce qui ne lest pas, car cest le fruit de léducation, cest la convivialité et la paix.
Jean-Pierre Chartier : Tout le monde peut comprendre que les mots ; adolescence, violence et délinquance, riment entre eux . mais on ne peut en conclure que tous les adolescents sont forcément violents et délinquants, même dans les quartiers sensibles. Tout le problème est de différencier une violence liée à la crise de ladolescence, à savoir la quête didentité sexuée, car cest bien la puberté qui initie la fameuse crise dopposition bien connue, et celle plus délictueuse dun certain nombre dadolescents vivant dans des quartiers difficiles. Or, cette identité se trouve par des actes articulés autour dessais et derreurs. En clair, ladolescent revit ce que vit le petit enfant de deux à trois ans, lorsquil répond « non » systématiquement à tout ce quon lui propose y compris à ce qui lui fait plaisir Ceci entraîne bien sûr des actes relativement violents, surtout dans le discours avec les parents. Quel est ladolescent normal qui ne sest pas opposé à ses parents et commis déventuelles transgressions dans le cadre social ?
Il existe ainsi une délinquance non pathologique liée à la crise daffirmation de soi, qui caractérise tout adolescent normal. Il suffit de se rappeler son passé pour sen convaincre. Qui à ces âges-là (11-16 ans) na jamais dérobé dans des supermarchés des produits indispensables à sa « survie » tel quun disque ou un livre ? Voire un tube de rouge à lèvres pour les filles ? Etc. Qui na pas ressenti lexcitation éprouvée lors du passage à la caisse sans se faire prendre en ayant commis ce délit ? Cette petite délinquance ne doit être ni banalisée, ni diabolisée. Mais quoi quil en soit, ce ne sont pas ces jeunes-là qui deviennent délinquants. Lautre forme de délinquance qui sévit plutôt en banlieue, sest profondément transformée ces dix dernières années. Par le passé, la délinquance « traditionnelle » était liée à lacte, aujourdhui celle-ci sarticule autour du « manque à être ». En fait, ce sont des jeunes qui ne vont exister que dans la mesure où ils vont commettre des délits. Il y a ainsi de plus en plus de jeunes vivant en quartiers sensibles, qui nexistent que dans la transgression. Sur ce registre, les « recettes » classiques ne fonctionnent plus.
Jean-Marie Petitclerc : Cest un réel problème qui ne relève pas du racisme, mais de léducation. Le drame aujourdhui est quau niveau de notre espace public, avec la montée de lindividualisme le citoyen lambda ne se sent plus légitimé pour intervenir auprès dun enfant qui nest pas le sien. Ce qui faisait barrière auparavant à des comportements de débordements, cétait lintime conviction que la famille de celui qui « déconnait » dans lespace public était très vite mise au courant. Actuellement, ce lien ne fonctionne plus. Il faut savoir que pour les gens issus de limmigration, le schéma éducatif repose sur le fait que le jeune garçon est élevé sous légide de la mère jusquà la puberté et le pré-adolescent par la communauté des hommes qui fonctionnent en relais avec le père. Or, en adaptant ce même processus, que lon nabandonne pas par le simple fait de traverser la Méditerranée, dans un pays où lespace public a perdu toute fonction de citoyenneté, on aboutit à des désastres. Le problème qui se pose est justement ce manque de communication entre lespace public et la famille. Lorsquon côtoie un adolescent multirécidiviste dans la délinquance, sil est métropolitain, on peut dire à 90 % que cela relève dun dysfonctionnement de la cellule familiale, par contre sil sagit dun « ado » issu de limmigration, on peut affirmer que la cause relève de ce cloisonnement entre la famille et lespace public qui autorise que ce jeune puisse faire tout et nimporte quoi sans que la famille soit au courant. Cest cela qui permet dexpliquer une délinquance majorée des jeunes issus de limmigration.
Hugues Lagrange : Je pense que la violence est la conséquence dune exclusion, dune non-reconnaissance liée à tous les problèmes dacculturation. Dans les quartiers, les jeunes français issus de milieu défavorisé mais pas de limmigration, participent autant à la délinquance que les autres.
Jean-Pierre Chartier : Je suis daccord Cest absurde ! Avec les anciens délinquants qui commettaient des actes délictueux pour saffirmer, il suffisait de leur rappeler les règles, ou comme disait Jacques Felossé (le fondateur des centres de léducation surveillée) : « Que la société leur aménage des espaces de transgression raisonnables », pour que ces jeunes récupèrent le processus de maturation normal de ladolescence. Mais actuellement tous les jeunes, quelle que soit leur origine culturelle ou cultuelle, qui se trouvent depuis toujours dans des situations carentielles (notamment au niveau des interdits structurants), sont dans des positions où ils veulent exister à tout prix et, la seule façon quils ont de le faire est daccumuler des délits qui leur donnent un statut, voire une carte didentité. Ainsi, ces « leaders négatifs » qui sortent de prison, et retournent dans leur « quartier », sont enfin « reconnus » par les autres Ils se créent une identité à travers la délinquance.
Hugues Lagrange : La Politique de la Ville récemment relancée na été précédée daucun bilan sérieux. En pratique, deux approches différentes se chevauchent, celle de Chevénement et celle du tandem Guigou/Aubry : dun côté, on « rajoute du flic » et à court terme cela produit des déplacements de la délinquance, mais absolument rien sur le moyen terme ; de lautre, on tente de maintenir de la prévention sans moyens supplémentaires. Mais, si on reste dans lincapacité de donner les emplois-jeunes aux plus en difficultés et dinsérer la formation professionnelle dans les contrats locaux de sécurité, on aura aucun résultat tangible sur la violence et la délinquance. Ce qui est aujourdhui scandaleux est quil nexiste aucun contrat local de sécurité dans lequel la Région, les directeurs de la formation professionnelle et de lemploi soient signataires
En outre, beaucoup de jeunes en situation dabsentéisme scolaire sont connus de la justice. Or, au cours de mes recherches, je me suis aperçu quil y avait « des temps » où une intervention de prévention aurait pu se mettre en place et ne la pas été. Il ny a pas eu de signalement, de prise en charge, et les seuls moments où ces jeunes ont rencontré linstitution, cest à loccasion dune interpellation par la police. Ainsi, autour des enjeux de travail local en partenariat, il me semble urgent que les acteurs mettent en commun ce quils ont comme informations et ce quils font, car il ny a que très peu de conscience de la dynamique locale de lensemble des problèmes vécus sur un quartier. Chaque administration doit sortir dune logique de type : « Moi je fais mon boulot », et accepter de travailler ensemble La politique de la Ville vient donc sinscrire comme « un cheveu sur la soupe », et nest quune bonne conscience surajoutée à une absence de politique commune entre les différents acteurs tant au niveau ministériel que sur le terrain. Le début dun contrat local de sécurité ce devrait dabord être la transparence et le décloisonnement de ces acteurs et de ces professions sur le terrain.
Jean Pierre Chartier : Cest vrai. De plus on ne peut plus aujourdhui appliquer à ces jeunes les méthodes de rééducation dil y a 20 ans. Les réponses quapportent aujourdhui les politiques vont plutôt dans le sens de la régression et de labsence de réflexion et cela quelle que soit la « couleur idéologique gouvernementale ». En effet, la plupart des acteurs de terrain et les professionnels ne sont pas consultés ou très peu, si bien quon en arrive à des déclarations de type : « Bon sauvage, ou sauvageon » avec à la clef, la réouverture des maisons de correction ; ou la recréation de centres durgences pour les jeunes qui bien sûr, ne sont pas fermés, mais dont il est convenu que ces « ados » ne puissent en sortir On a le sentiment dun retour sur le passé, à lépoque de la révolution française où en 1791, le magistrat Le Peletier de Saint-Fargeau disait : « Il faut créer des maisons pour les jeunes difficiles ». Le problème est quactuellement on ninvestit pas beaucoup dans lhumain.
Jean-Marie Petitclerc : Le drame en France est surtout davoir pensé que la prévention était la réponse à la délinquance. Or, ce nest que ce qui doit léviter. Par contre, lorsque la délinquance surgit, il faut réagir. On a omis de réfléchir à la pertinence de nos réactions face à cette délinquance. Je fais partie de ceux qui souhaitent réhabiliter la sanction dans léducation, et qui disent que celle-ci doit sinsérer dans la prévention et non pas dans la répression. On a toujours voulu articuler nos dispositifs autour de deux pôles prévention/répression comme sils se conjuguaient ou sopposaient. Les mesures du gouvernement sont dérisoires : 1800 policiers supplémentaires. À qui peut-on faire croire que mettre un demi-policier de plus et 1 ou 2 jeunes de moins dans un quartier peut changer quoi que ce soit Ce sont des mesures ridicules. Les deux grands chantiers à mettre en uvre sont dune part le fait de travailler ensemble dans la cohérence, en ce sens je rejoins lanalyse de Hugues et Jean-Pierre, mais aussi de sortir de la logique du travail social où quand un jeune pose problème, il faut chercher le spécialiste qui soit capable de le prendre en charge. Cette démarche a fait faillite, et au contraire, il faut que tous ensemble parents, éducateurs, policiers, magistrats, assistants sociaux, enseignants, servions à la cohérence.
Dautre part, osons poser le problème de la réaction indispensable à la délinquance enfantine. Cest un phénomène nouveau et il ny a aucune réponse. Je disais récemment à Elibabeth Guigou que la problématique nétait pas de savoir comment répondre à la multirécidive mais plutôt comment léviter, autrement dit comment aborder lidée de non-réponse par rapport au premier délit.
Hugues Lagrange : Il y a un déficit de culture commune, le juge a ses raisons, les travailleurs sociaux aussi, les policiers également, et il nexiste pas dendroits où ils mettent en commun, sur un même découpage territorial, leurs constats et leurs priorités. Bien sûr, les éducateurs spécialisés après avoir été à fond dans la psychologie ont rectifié le tir, compte tenu du caractère très social des problématiques. Mais ils sont complètement marginalisés. Il serait utile quil y ait des passages possibles entre éducateurs spécialisés de la prévention et ceux de la PJJ voire avec les juges pour enfants ou les commissaires de police. Quand verra-t-on un éducateur de prévention après 10 ans dexpérience sur le terrain et lobtention dun examen adapté nommé juge pour enfants ? Cest aussi cela la culture commune. De même quun policier pourrait devenir aussi éducateur en acquérant la formation complémentaire
Jean Pierre Chartier : On ne peut-être efficace auprès de ces jeunes que si lon travaille au sein déquipes qui intègrent évidemment des travailleurs sociaux qui vont permettre que la loi ne soit plus vécue comme « persécutive » pour ces jeunes, car ces derniers considèrent quils ont raison, et que la loi a tort.
En outre, un travail psychique est indispensable pour les amener à élaborer progressivement les outils de symbolisation qui ont manqué et qui font que ces adolescents sont restés figés dans le passage à lacte infantile. Cest cette coordination très peu réalisée dans les structures qui me semble urgente aujourdhui. Il est évident quen cette matière, le recours à la psychiatrie est un leurre, car cest une façon de se repasser le bébé qui est devenu trop lourd, dautant que ces jeunes « ne sont pas fous comme il convient de lêtre normalement » Ces jeunes ont une pathologie de lagir, et il nexiste aucun traitement contre cela. Quant à ce qui est de créer des médiateurs de même ethnie que ces jeunes, on saperçoit que ce nest pas leur demande et quils sont plongés dans des questionnements sur leur intégration et ont plutôt un énorme besoin de se confronter à la différence Je suis convaincu que par rapport à tout ce que les politiques proposent et que les formations développent, il est urgent de faire autrement. A savoir, réfléchir tous en commun sans cloisonnement corporatif et je souscris aux propositions de Hugues Lagrange pour tenter de créer une réelle synergie entre les travailleurs sociaux, les psys, les juges, les policiers et les élus, afin dobtenir des résultats autres que ce quon appelle la « transdisciplinarité » ou la « pluridisciplinarité ». La question posée est : « Veut-on faire baisser la délinquance à court terme à cause des élections, ou veut-on travailler sur un processus dhumanisation de ces jeunes en déshérence ? La seconde option demande beaucoup de temps et des moyens humains ».
Jean-Marie Petitclerc : Jai limpression que la situation a changé en lespace de deux décennies et malheureusement la formation des travailleurs sociaux ne sest pas adaptée. Il y a toujours cette approche très individuelle du spécialiste qui va sen sortir là où les autres se sont plantés et il me semble quactuellement le travailleur social est quelquun qui doit uvrer à la restauration du lien social et ne peut être quun animateur de réseau et cest là que la formation pêche car elle apporte peu doutils pour la construction de réponses en réseaux.
Propos recueillis par Guy Benloulou
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