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La profession d’éducateur de jeunes enfants en ébullitionRassemblés à Marseille en octobre 1999, ces professionnels de la petite enfance ont cherché à compter leur force et leur représentativité sur le plan national, à confronter leurs expériences, à engranger des savoirs et à arracher une reconnaissance statutaire par la réforme du décret régissant leur profession. Récit sur lenthousiasme dune troupe très majoritairement féminine qui attire, néanmoins, de plus en plus dhommes |
Le monde de la petite enfance est demblée un monde accueillant qui pousse au rêve et à la nostalgie des temps perdus. Dans le patio daccueil du Palais des congrès de Marseille, les exposants donnent à voir de la matière, des formes et des couleurs qui sont rarement aperçues dans les colloques classiques. Les poupées en chiffon côtoient les nounours au poil lustré tandis que les fabricants de mobilier rivalisent dingéniosité pour mettre lespace à la dimension des tout petits. Ainsi, au stand de Alphée rêve, une ancienne éducatrice spécialisée présente un mobilier en bois pour laménagement intérieur des espaces de vie de lenfant. Curieux de savoir comment une éducatrice parvient à se recycler de cette originale façon, elle nous avoue sans peine que, au bout de 18 ans de métier, elle a choisi dassocier ses compétences à celles de son compagnon ébéniste pour concevoir et proposer de laménagement intérieur. Juste à côté, au stand Marionnettes et pédagogie et devant un auditoire de professionnelles captivées, la démonstratrice simule lendormissement dun bébé chimpanzé par le biais dune marionnette en peluche, à la moue fort sympathique. Lanimal suce son pouce, murmure quelque chose à loreille de la personne, se replie sur lui-même en position ftale et sendort. Mais il ne faut pas sy tromper tout cela est bel et bien sérieux.
Tous les deux ans, la Fédération nationale des éducateurs de jeunes enfants (FNEJE) réunit ses « adhérents » pour son université dautomne. La FNEJE est un témoin vivant, bien que de plus en plus rare, de ces grandes fédérations de professionnels de léducation. Son dynamisme et son rôle dans la lutte en faveur de la reconnaissance des métiers de la petite enfance ne peuvent pas être remis en question tout comme son statut dinterlocuteur privilégié du gouvernement en matière de la politique de lenfance et de la famille. Pourtant sur les près de six cents congressistes réunis à Marseille, seulement 135 sont adhérents à la fédération par le biais de ses associations locales. De fait, la FNEJE 13 est active sur son stand afin de récolter les adhésions ou les cotisations non payées. Marseille est le port dattache de ces universités dautomnes. Nous voulions y voir un clin dil susceptible de faire coïncider le chiffre « 13 » du département avec celui des XIIIe universités. Mais non, là nétait point lintention semble-t-il. Les organisateurs nous confient que le choix de limplantation du congrès est guidé par le dynamisme des associations locales, cest-à-dire départementales et adhérentes à la fédération, qui peuvent donner un coup de main.
Pour les membres du conseil dadministration de la FNEJE, luniversité dautomne est dabord loccasion de se retrouver. Ici, le phénomène associatif joue son rôle à fond, il permet de rompre lisolement et le travail de chacun dans son coin. Au stand de la CERPE, centre de formation dAubervillers, deux éducatrices interpellent une formatrice qui fut intervenante dans la précédente université dété et engagent une discussion sur le terme de laccueil de « lenfant sourd ». Elles avouent nêtre pas tout à fait daccord avec ce que la formatrice a dit à lépoque et elles souhaitent en débattre. La réflexion a donc cheminé durant deux ans. Preuve que ces journées sont aussi un lieu de réassurance des savoirs et dapprentissage. De fait, dans la grande salle du Palais des congrès de Marseille, lécoute se fera très studieuse. La prise de note ira bon train et daucunes doubleront leurs écrits par un enregistrement au magnétophone. Les attitudes reflètent toutes une quête dinformations et une demande de savoirs. Une congressiste confie à sa voisine quelle est contente dêtre là et quil y a trop longtemps quelle na pas eu loccasion de sarrêter pour prendre le temps de réfléchir.
À 9h 50, les organisateurs savent que le colloque débutera en retard. Ils viennent de recevoir un coup de fil de laéroport où vient darriver M. Rémy, le délégué interministériel à la famille. Il faut traverser la ville avant de parvenir au parc Chanot et la circulation est dense. Tant pis pour le timing, lhomme est attendu, il a quelque chose à dire. Ses fonctions lui donnent un quasi-rang de ministre et cest lui qui, en place depuis un an, coordonne la politique de la famille de lactuel gouvernement. Aussi, les professionnels attendent-ils ladoption et la publication de la remise à jour du décret régissant les modalités daccueil et de garde des petits enfants. Il sagit dune attente qui dure puisque le travail de révision a commencé bien avant larrivée de M. Rémy et que le projet en est à la 38 ou 39e mouture. Or, parmi toutes les mesures contenues dans le décret, lune doit traduire la reconnaissance du statut de léducateur jeune enfant notamment en autorisant enfin laccès de celui-ci à la direction de certaines crèches et haltes-garderies. Ces postes étant jusqualors occupés par des infirmières puéricultrices. Ce combat des éducateurs ne sinscrit pas dans le schéma désormais classique de la lutte des places mais dans la volonté de faire admettre la dimension éducative des structures daccueil et de garde de jeunes enfants. En fait, M. Rémy parlera davancée significative concernant lélaboration du décret. Il promet une parution avant la fin de lannée mais aucune assurance dans le temps présent et dans le cadre du congrès. Son allocution sera ponctuée dautant de signes de découragement que dapplaudissement.
La profession est féminine à 96 % et le panel présent au forum ne trahit pas les chiffres. Il y a quelques « mecs » tout de même, à limage de Hervé. À lapparence et au look vestimentaire, une salopette à petits carreaux noirs et blancs, lhomme fait « jeune » éducateur jeune enfant. A priori, il appartient donc à une catégorie dhomme ayant grandi dans une culture reconnaissant au « mâle » la capacité de pouvoir materner lenfant. En fait, Hervé a 36 ans et sa survenue dans le métier suit un long cheminement. Sortie de lécole sans le bac, il a dabord touché aux métiers de lhorticulture avant de partir pour larmée. À son retour, il rejoint le monde de la prévention de quartier, soccupe un temps des personnes âgées avant que de se fixer sur les métiers de lanimation. Dailleurs, Hervé remarque fort justement que dans les métiers de lanimation, y compris auprès de la toute petite enfance, il y a beaucoup dintervenants hommes. Il explique cette différence par le fait que lanimation est moins marquée par limage de nursing et de maternage dont sont empreintes les structures de haltes-garderies ou de crèches. Hervé a donc grimpé un par un les échelons de la qualification professionnelle afin daccéder à la formation dEJE et obtenir son diplôme en 1990. Il affirme quau bout de dix ans dexpérience il se sent bien dans sa peau et absolument pas dévalorisé, ni dans sa virilité ni dans la qualité de sa vie professionnelle. Car, à juste titre dailleurs, il remarque que si les murs rendent acceptable lidée que lhomme puisse soccuper du tout petit, quil sagit même là dun plus recherché, cette évolution nest valable quau sein de lespace familial. Lhomme est dans son rôle de père lorsquil soccupe de ses propres enfants. En revanche, dès lors, que ces qualités sont développées en dehors du cercle familial, lengagement parait suspect. En effet, soccuper des tout petits est perçu par les ex-collègues animateurs comme étant la recherche dune planque ou dun job sans risque.
Philippe Gaberan
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