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La France accepte-t-elle ses citoyens musulmans ?Le mois de Ramadan se termine. Chaque année, cest le moment où lon se demande le plus si lon peut être musulman, bien avec sa famille et français ? |
Yacine a seize ans. 1999, juste avant lan 2000, sera aussi lannée de son premier Ramadan. « En fait jai commencé en 98 à moitié, pour me préparer. Maintenant, cest bon ! » Pas de nourriture, de boisson, de mauvaises pensées, de jurons «et le reste » (pas de relations sexuelles) avant le coucher du soleil. Alors cest quoi les mauvaises pensées ? Yacine : « En vouloir à des gens, larrivisme, vouloir écraser les autres, la jalousie, les insultes, les ressentiments. En sinterdisant ça, on remet en question son comportement durant toute lannée. Certains, cest vrai, nen tirent rien. Moi, jespère que ça maidera à être juste. » Abdy, son grand frère : « Il y a la partie visible, cest le jeûne. Il y a aussi ce qui se passe dans la tête, cest ça le plus important. Parce que beaucoup font Ramadan seulement pour respecter la tradition, pour les parents. » Samia, leur soeur : « Ou pour les voisins ». Yacine : « Pour frimer, pour faire mouslim parce quêtre mouslim, cest quelque chose »
Oui. Justement, cest quoi exactement ? Silence, hésitations. Certes, la question est difficile. Pourtant Samia : « On ne nous la pas imposé. Cest sûrement pour ça Cest venu de nous. On nous parlait de la religion, mais faire ramadan, cest venu de nous. » Yacine : « Cest le moment cest bien. » Laspect de fête familiale est-il aussi important ? Yacine « Oui, bien sûr. » Samia : « Pour moi, pas vraiment. Je ne le fais pas pour la famille. Les fêtes de familles, ça me soûle même pas mal. Le Ramadan, cest autre chose. » Les prières se font-elles à la mosquée ? Abdy « Non, moi jy vais pas. Dabord cest pas un endroit « correct » : il ny a pas de place, cest un ancien garage, cest offensant de faire des lieux de prière comme ça. Lautre possibilité, cest daller au foyer Sonacotra. Mais là, cest pas chez nous. » Abdy aborde ici deux points sensibles. Avec plus de quatre millions de fidèles, lislam est aujourdhui la deuxième religion de France. Les véritables lieux de culte y sont pourtant rarissimes. Caves et garages aménagés, faisant office de lieux de prière, y sont nombreux. Or le Coran recommande de partager la prière, particulièrement le vendredi. « La solidarité et le partage sont essentiels dans lislam. Ok, franchement, cest pas parce quil y aurait un endroit convenable, je dis pas grandiose, je dis convenable Franchement, cest peut être pas pour ça que jirais, mais quand même, je suis français : jaurai le sentiment quon me respecte. Et il y a aussi des pratiquants parmi les jeunes. »
Le renvoi au foyer Sonacotra (lieu de résidence de travailleurs immigrés) est pour ces jeunes particulièrement choquant. Non pas quils méprisent les habitants du foyer, mais ils sentent là, et justement, une contradiction majeure avec leur citoyenneté française. Samia : « Moi, si on avait un lieu correct et intéressant, où lon puisse aussi avoir des commentaires du Coran, discuter, échanger, je suis sûre que jirais. » De fait, les conférences du samedi organisées au centre culturel atenant à la mosquée Addawa, Paris XIXe, ne désemplissent pas. Dialogue interreligieux, place des femmes dans lislam, engagement et laïcité, action contre le Sida ici, des personnalités de toutes confessions viennent longuement débattre.
Beaucoup de jeunes musulmans éprouvent le désir denrichir leur islamité, sans y voir de contradiction personnelle avec leur citoyenneté française.
Yamina, 45 ans, enseignante en français à Saint-Denis : « Les parents pour la plupart ne connaissent de lislam que quelques versets, la plupart des interdits (sans avoir la possibilité dy apporter la moindre explication) et les grandes traditions comme le Ramadan. Cela ne suffit plus à beaucoup de jeunes. Ils ont fait des études, ils sinterrogent, réfléchissent à la nécessaire adaptation de leur pratique à une société moderne, industrielle, visant à légalité entre hommes et femmes . Des sujets cruciaux quils ont le droit, et je dirais même le devoir, de se poser. Hélas la plupart ne reçoivent aucune réponse. Ou pas forcement celles qui vont dans le sens de ce que doit être lislam de France : moderne, libéral, modéré et savant ! » Lenthousiasme rayonnant de Yamina a pour première adepte sa collègue Liliane, prof dhistoire dans le même établissement. « Heureusement que jai rencontré Yamina ! Maintenant jaborde ce mois de Ramadan très sereinement. Avant, javais une certaine appréhension. Latmosphère en classe est chez nous, durant quatre semaines, incontestablement différente. Les élèves sont différents Jai donc choisi de ne plus faire limpasse sur cette période particulière. Oui, nous en parlons, et jai dautres rapports avec eux : jai de mon coté beaucoup appris sur lislam et cela apaise les élèves. Il y a bien quelques intégristes de la laïcité (rires) qui trouvent à y redire. Mais une chose est incontestable : nous apprenons. Tous. »
Cette soif de connaissance est aussi palpable à la bibliothèque municipale de cette autre ville de Seine-Saint-Denis. Danièle y est bibliothécaire depuis six ans. « Jai beaucoup plus de demande de documentation concernant lislam. Y compris des ados. Jai donc pris linitiative de contacter limam du quartier voisin, un homme réputé pour son ouverture. Celui-ci ma conseillé plusieurs ouvrages (sourire) et tout le monde est ravi ! ».
Limam dont parle Danièle est un homme posé et chaleureux dune cinquantaine dannées. Dorigine algérienne, il se décrit comme « un enfant de deux terres. Et finalement un enfant du monde ». Il précise « Jai été touché par la démarche de Madame Danièle. Jaimerais organiser des sortes de causeries pendant ce mois de Ramadan. Mais hors de la Mosquée, afin davoir des espaces déchanges avec les non-musulmans. Cest très difficile. Il ny a pas beaucoup, disons plutôt pas assez, de Madame Danièle à la Mairie. » En résumé, aucune salle municipale na été obtenue. « Nous avons pourtant la chance davoir ici un imam non seulement francophone, mais spécialiste de littérature française, théologien érudit et tolérant. Moi, qui ne suis pas croyante, jai eu avec lui des discussions extraordinaires. Cet homme-là est une chance pour les jeunes : beaucoup ont des questions dordre spirituel mais aussi familial, social et parfois psychologique. Il est une passerelle, rare et pourtant nécessaire. »
Rare, effectivement. Aujourdhui en France, la plupart des imams sont en quelque sorte « importés » (et, le plus souvent, seulement pour quelques années) dAlgérie ou du Maroc. Beaucoup sont non-francophones et peu sensibles à la culture française. Par ailleurs leur approche des difficultés encore plus aiguës dans certains quartiers (toxicomanie, Sida, chômage, décomposition sociale et familiale ) est totalement inexistante. Outre ceux cités, dautres hommes, aux connaissances incertaines, sautoproclament imams et canalisent un sentiment de rejet que peuvent ressentir les jeunes musulmans.
La formation dimams français est donc une revendication de nombreuses composantes (pourtant en désaccord sur bien dautres plans) de la communauté musulmane. Et plus particulièrement, on le comprendra, des jeunes garçons et filles.
Même si la question du culte nest pas leur principale revendication. Les discriminations raciales (à lembauche, au logement, aux loisirs ), les relations avec la police et la justice restent, on le constate quotidiennement, leur priorité.
« Les musulmans de France ne sont pour la plupart, pas pratiquants » constatent de nombreux sociologues. Mais le sentiment religieux peut-il se mesurer vraiment en pourcentages et en catégories ? Pour Soheib Bencheikh, grand mufti de Marseille : « Séparer les pratiquants des non-pratiquants est absurde. Etre musulman cest essayer de pratiquer ». Dans son livre « Marianne et le Prophète » (1), Soheib Bencheikh revient attentivement et brillamment sur lhistoire de la laïcité française et révèle son ambiguïté devant lislam dont le droit de culte nest pas garanti par sa précarité. Dautant que Soheib Bencheikh croie au développement dun islam de France. Et se méfie du financement de mosquées par des États ayant une certaine conception de leur religion Pour lui, lislam nétant pas une religion ethnique, il doit sadapter au contexte culturel, pouvant sen enrichir comme lenrichir lui-même de sa propre vision des choses. Voilà qui est bien loin du communautarisme parfois reproché aux associations soutenant ces démarches. Soheib Bencheikh nhésite pas à annoncer que la laïcité est, en soi, une chance pour lislam de France.
La chance pour la France est aussi celle dêtre une terre aujourdhui habitée par les trois grandes religions monothéistes, elles-mêmes confrontées (parfois volontiers, parfois à rebrousse-poil) à de grands mouvements didées laïques.
Bon nombre dassociations travaillent dailleurs au dialogue interreligieux, dans le cadre général dune confrontation didées, ou bien sur des questions spécifiques comme celle des couples mixtes. De fait, dans les quartiers, ce dialogue se fait, pour bien des familles, de manière très spontanée. Le prêtre, mais aussi les religieuses, y sont parfois à la fois confidents et médiateurs de conflits, notamment à lécoute de familles musulmanes. Ces rencontres trouvent un formidable écho dans le livre co-écrit par le père Christian Delorme, prêtre en diocèse à Lyon, membre du Haut Conseil à lintégration et Rachid Benzine, écrivain et enseignant musulman : « Nous avons tant de choses à nous dire » (2). Titre éloquent. Dans son dernier ouvrage, « Les banlieues de Dieu » (3), Christian Delorme met laccent sur ces croisements dhistoires, de vies et de luttes au côté de musulmans mais aussi de communistes, dassociatifs dhommes et de femmes qui font lhistoire des quartiers.
La période du Ramadan, dans un pays comme la France, peut être aussi un moment privilégié de partage. Dans les maisons des Potes (4), par exemple, le repas de rupture du jeûne est loccasion dinviter musulmans et non-musulmans à la rencontre. Voilà qui pourrait sans doute se développer encore. Bams, la rappeuse qui a sorti un superbe album au titre déchiré («Vivre ou mourir ») (5) fait cette année son premier Ramadan.
« Je suis croyante mais je me définis pas par rapport à une religion. Je voulais faire le Ramadan pour savoir comment vivre une partie de la journée sans manger, boire, fumer mais aussi sans sénerver, en me contrôlant. » Karim, jeune journaliste spécialiste (entre autres) de hip hop, ne fera pas cette année le Ramadan. « Je ne veux plus le faire pour la famille. Cela doit venir de soi et, actuellement, ce nest pas le cas. Ça doit dire vouloir dire vraiment quelque chose, avoir du sens. » Peut-être que cela viendra plus tard. De fait, ses raisons pour ne pas faire le Ramadan renvoient à celles évoquées par Samia, Abdy et Yacine qui ont choisi eux de le faire Le désir de sens, et donc de savoir, se ressent chez les uns comme chez les autres.
Malgré cela, restons prudent. Lislam de France, qui a donné son nom à une remarquable revue (6), est encore à sa recherche. Et il lui faudra du temps. Cela exige un travail y compris théologique qui doit pour cela avoir les moyens de se réaliser. En sortant avant tout de lanonymat.
Alors que Jean-Pierre Chevènement semble se pencher sérieusement sur la question, les associations (et différentes fédérations) musulmanes ont des avis très différents sur les mesures à prendre et ne sont pas exclues de luttes de pouvoir internes. Un consensus semble pourtant se détacher sur trois nécessités. Le développement de lieux de culte décents, de carrés de cimetières musulmans (il y en a aujourdhui très peu en France).
La réalisatrice Yamina Benguigui (7) rappelle à ce sujet que linscription dans un pays passe aussi par la possibilité dy enterrer les morts de sa famille.
Enfin, la formation des imams, précédemment évoquée.
Pour les jeunes musulmans de France, la conscientisation dun islam à la française implique également une possibilité démancipation. Cette évolution ne pourrait en effet que mettre laccent sur les traditions et coutumes locales, issues des pays dorigine, qui nont que peu à voir avec léthique musulmane ou lui sont, par exemple dans le cas des mariages forcés ou de lexcision, totalement contraires. A laube de ce nouveau millénaire, on ne peut que le souhaiter, pour chacun et chacune.
Marc Cheb Sun
(1) Marianne et le Prophète, Soheib Bencheikh, Ed. Grasset.
(2) Nous avons tant de choses à nous dire, Rachid Benzine et Christian Delorme, Ed. Albin Michel.
(3) Les banlieues de Dieu, Christian Delorme, Ed. Bayard.
(4) Maisons de quartiers rassemblées par la fédération Nationale des Maisons des Potes.
(5) Bams, Vivre ou mourir, Trema.
(6) Revue Islam de France, éditions Al Bouraq. Signalons ausi lexcellent magazine Medina.
(7) Yamina Benguigui, réalisatrice de Mémoires dimmigrés, lhéritage maghrébin.
Si un jeune le demande et si ses parents en sont daccord, nous indique la directrice dun grand établissement de la région parisienne dépendant de lAide sociale à lenfance, le pré-adolescent en effet, laccueil se fait jusquà lâge de treize ans aura toute possibilité dobserver le Ramadan : il pourra soit venir à table avec les autres sans manger, sil le désire, soit rester dans sa chambre ou dans la salle de jeux. Il en va, selon la professionnelle interrogée, du respect des croyances, et de la définition même dun travail daccompagnement basique : être éventuellement là, avant le lever du soleil, à cause du Ramadan elle nous indique avoir souvent connu cette situation lorsquelle-même était éducatrice fait bien partie du travail éducatif ; dailleurs, en face dun éducateur réticent, elle na pas hésité, un jour, à brandir la menace de la faute professionnelle. Et si une famille catholique lui demandait que soit servi du poisson le vendredi ? Elle le ferait, de la même manière. « Tout cela rejoint les préoccupations de la Convention internationale des droits de lenfant », conclut-elle.
Sur la même longueur dondes, la responsable dun autre foyer parisien estime que ladaptation logistique des équipes nest pas si lourde : mise à disposition par une maîtresse de maison de la nourriture avant le lever du soleil et après la tombée de la nuit, liberté laissée aux jeunes concernés dêtre dans dautres lieux au moment des repas
Aucun a priori ne doit venir contrarier la liberté de croire. Les principes, là, sont clairement énoncés, il nest pas fait état de quelconques difficultés.
Attention au politiquement correct, sécrie pour sa part la chef de service dun autre établissement, accueillant, celui-là, des adolescentes : si, cette année, tout se passe bien, il y a un an, six jeunes filles de confession musulmane suivaient le Ramadan. Mais pour certaines des adolescentes, se souvient-elle, il sest agi de brandir cette appartenance identitaire pour en tirer dautres bénéfices, plus douteux : ainsi, la fiesta dans les chambres, toute la nuit, sous prétexte de Ramadan, suppose dévidents problèmes pour léquipe éducative et vis-à-vis des autres jeunes (en loccurrence, la situation sest soldée par des exclusions) ; ainsi, une jeune fille refusant de faire la vaisselle parce quil y a une trace de viande de porc dans une assiette peut entraîner des tensions avec les professionnels, de même que ne pas vouloir partager une chambre avec une autre adolescente non musulmane Alors, si léducateur fait la part des choses entre tradition, phénomène identitaire et recherche de spiritualité, il peut se trouver rapidement en face de situations difficiles à gérer, et doit reconnaître que ce nest pas aussi évident quon le dit parfois. Il nest pas question pour autant, nous est-il précisé, dinterdire la pratique du Ramadan !
Certains, comme ce directeur dun centre dorientation scolaire et professionnelle, pointent dautres inconvénients, comme la grande fatigue qui peut frapper les adolescents en cours de Ramadan ; ici, dans ce contexte de formation, cela peut poser plus particulièrement problème, par exemple dans certains ateliers : des discussions sont alors engagées et, si le jeune persiste dans sa volonté de suivre le Ramadan, il sera « étroitement surveillé ». Son institution est par ailleurs de plus en plus souvent sollicitée par des jeunes qui veulent lobserver, et le prosélytisme quil qualifie de « contamination collective » entre les jeunes marche bien. Ce professionnel estime nécessaires certains aménagements dans la vie institutionnelle, insuffisamment pensés en général, pour prendre véritablement en compte le phénomène ; la liaison avec les familles lui semble essentielle, y compris pour vérifier ce que disent les adolescents de leur position quant à cette pratique religieuse. Il estime enfin que les équipes éducatives, toutes ces dernières années, ont été amenées à beaucoup plus de souplesse : pouvoir par exemple ne pas manger de porc à la cantine « allait moins de soi », selon lui, « il y a quelques années »...
Ailleurs encore, une éducatrice nous dira clairement quau plan des horaires la gestion du Ramadan est beaucoup plus aisée lhiver que lété. Elle pointe en outre le décalage parfois mal vécu entre le fait de vivre cette période dans létablissement ou chez eux : le repas fourni dans linstitution, par exemple, est loin dêtre aussi copieux que dans la famille, et ce ne peut être de toute façon la fête, comme ce leût été dans leur famille.
Sur dix ans, une évolution a été constatée, nous précise encore le directeur dun établissement de province : un rajeunissement des postulants au Ramadan a été observé. Mais attention aux demandes-provocation, telle celle de ce jeune de onze ans (contact avait été alors pris avec la mosquée de Marseille, pour confirmation quaucune obligation ne concerne un enfant de cet âge) ; létablissement met à disposition des frigos pleins, mais demande en contrepartie une certaine cohérence, à savoir la continuité de leffort : malgré cela, à ce jour, aucun jeune na pu tenir jusquau bout, sans toutefois vivre cet arrêt comme un échec. LAïd-el-Fitr, qui marque la fin du Ramadan (autour du 8 janvier cette année) a vu aussi des familles demander le retour des adolescent (e) s.
Joël Plantet
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