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Un outil de pédagogie institutionnelle qui sappuie sur la paroleUn institut de rééducation a créé un lieu où lon parle, réfléchit et décide, afin daider à réguler le déluge dénergie, de tension et de virulence typique chez ces enfants « atteints de troubles du caractère et du comportement ». Une journée à lIR des Landettes de Saint-Nazaire |
Autour de la table, onze enfants et quatre adultes se retrouvent comme chaque matin de 9h00 à 9h30. Le président de séance est aujourdhui le directeur-adjoint (voir interview ci-contre). Lordre du jour est tout dabord rappelé : avant-conseil (tout enfant ou tout adulte peut y faire part dune information quil lui tient à cur) demandes, projets, envies (cest le moment de formuler ses souhaits et ses désirs), divers (si on a oublié de dire quelque chose), félicitations (si on a à adresser des félicitations à quelquun) enfin organisation de la journée.
La séance est officiellement ouverte par son président. « Avez-vous des informations à communiquer ? » Déjà, plusieurs mains se lèvent, mais un enfant se précipite et intervient. Il est aussitôt arrêté : la parole ne lui a pas été accordée. Il devra attendre son tour. Les uns après les autres, les enfants sexpriment. Un intervenant ne peut parler quà condition que son prédécesseur ait fini son propos. Le président de séance lui demande dailleurs sil a terminé pour attribuer le tour de parole à quelquun dautre. Un premier enfant relate le film quil a vu la veille au soir. Le second aborde la disparition du support à rouleau de papier dans le WC. Le troisième de la synthèse qui a eu lieu la veille à son propos. Mais bientôt, les échanges sont couverts par le chahut de deux garçons qui se disputent. Le président leur demande de cesser. Comme ils continuent, il leur enjoint de changer de place. Mais cela nest pas suffisant pour lun des deux qui continue à sénerver : « Tu ne te sens pas capable de rester au conseil ce matin ? Je te demande de sortir quelques instants pour te calmer » Un adulte se lève alors et accompagne lenfant. Il est là non pour lui faire des reproches, mais pour laider à contenir son trop plein dénergie. Quelques minutes plus tard, il frappe à la porte de la salle : « Te sens-tu capable de revenir ? » lui demande calmement le président de séance. Devant lacquiescement de lenfant, il linvite à prendre à nouveau place dans le groupe. Il na pas été puni, ni exclu. Il a simplement été invité à se retirer pour sapaiser, aidé en cela par un éducateur. Mais ce nest décidément pas son jour. Lenfant au bout de quelques instants pose ostensiblement ses pieds sur la table. Le président le reprend à nouveau, lui intimant davoir à respecter les règles du conseil. Il se fait à nouveau reprendre peu de temps après : il a subitement bondi en offrant un superbe doigt dhonneur à son copain de chahut resté de lautre côté de la table et qui la certainement provoqué du regard. Le président lui demande à nouveau de sortir avec un adulte en expliquant : « Ce geste inconvenant ne peut être toléré dans le conseil. Décidément, ce matin, tu narrives pas respecter les règles. Tu ne reviendras que lorsque tu seras prêt à les appliquer. » La tension a baissé dun cran. Le dialogue peut à nouveau reprendre. Cest au tour dune éducatrice dintervenir. Mais, elle se fait aussitôt reprendre par un enfant : elle na pas attendu son tour. Le président confirme bien que les règles du conseil sont valables pour les enfants tout comme pour les adultes. Dans la rubrique « demandes », cest une institutrice qui exprime le souhait quon puisse acheter un poisson. Le projet est accepté. Un enfant renchérit en faisant la même demande pour sa classe. Là, il sagit dun achat plus conséquent puisquil ny a pas du tout daquarium, lui explique le président. Il ne pourra pas se concrétiser immédiatement. Il est important que les adultes expliquent les raisons de leurs décisions et surtout soient capables de faire ce quils disent. Vient le point « divers » de lordre du jour. « Quelquun a-t-il encore quelque chose à dire ? » Cest au tour dune petite fille de lever le doigt : lambiance sest calmée. Sécurisée, elle peut se risquer. Très mutique, il faut imposer le silence et lui laisser le temps dexprimer sa phrase : elle rapporte une activité effectuée la veille en classe. Enfin, on passe aux félicitations. Cest loccasion pour les adultes de noter un comportement particulièrement intéressant dun enfant : un tel a réussi à plonger à la piscine alors que cela faisait des semaines quil ny arrivait pas, une telle a bien réussi un exercice à lécole Mais il est arrivé que cette pratique soit inversée par les enfants qui se sont mis à féliciter les adultes : pour avoir fait un bon repas (le cuisinier), pour avoir réussi une belle tresse sur un enfant (une éducatrice) Aujourdhui, cest au tour dune éducatrice de féliciter deux enfants à qui elle avait demandé de rester sages et qui ont réussi à respecter leur promesse. Enfin, dernier point de lordre du jour : lorganisation de la journée. Très vite un enfant demande la parole et veut savoir qui va remplacer lintervenant malade. Le président donne alors linformation que tout le monde na pas encore eue : effectivement il y a quelquun dabsent. Un échange a lieu sur la réorganisation des groupes denfants. Puis, le président clôt officiellement la séance. Un temps de récupération est accordé aux enfants : la séance du conseil leur a demandé beaucoup dénergie et de concentration. Il leur faut récupérer avant de passer en classe où ils vont être à nouveau sollicités.
Jacques Trémintin
En ce 18 novembre, les huit délégués se retrouvent pour la seconde fois, depuis la rentrée scolaire. Quelques têtes ont changé, sétonnent certains enfants. Lassistante sociale cest elle qui anime le conseil ce mois-ci réexplique quen cas dempêchement du représentant titulaire, cest au suppléant de prendre sa place. Cette fois-ci, un enfant est malade et un autre a dû faire une démarche à lextérieur, doù les deux personnes nouvelles. À lordre du jour de cette séance, la préparation du conseil détablissement programmé le 6 décembre, la présentation du dépliant exposant les règles de vie élaborées au cours des deux années précédentes, et, enfin, un échange avec le journaliste de Lien Social exceptionnellement admis à participer à ce conseil denfants.
Chaque délégué va tout dabord lire les propositions faites par son groupe en vue dune inscription à lordre du jour du conseil détablissement. Un cahier est utilisé à cet effet qui sert de liaison et de support écrit à ce qui est dit. Cest dabord Benoît et Thomas, âgés de 11ans, délégués du groupe de la Pirogue, qui se font aider par ladulte pour lire les remarques inscrites sur leur cahier. Ils demandent à changer les plats qui servent à transporter la soupe et à prévoir les mêmes types de glace pour éviter les disputes. Aurélien, 13 ans, du groupe Drakkar rapporte, quant à lui, le souhait de beaucoup de ses copains davoir plutôt du steak haché que du steak à cause des appareils dentaires. Mathieu, 13 ans, qui a été élu représentant des enfants au conseil détablissement explique quil faudrait des bancs dans la cour de récréation. Il rappelle ensuite une demande faite lan passé : le remplacement des couvertures et des draps par des couettes. Ladulte qui gère la séance explique que deux unités de vie en ont été dotées en 1999. Les deux autres le seront en 2000. Benoît, du groupe de la Pirogue, intervient alors pour expliquer que sur son unité, certains enfants trouvent que les housses de couette, « cest dur à mettre ». Le débat souvre peut-être que les éducateurs pourraient aider ceux qui ont le plus de mal. Johny, au nom de la Goëlette propose linstallation dun grillage derrière le terrain de football, pour éviter daller chercher le ballon dans le champ dà-côté. Ladulte présent a consciencieusement noté toutes les demandes qui seront mises à lordre du jour du conseil détablissement.
Second sujet traité, la maquette proposée par limprimeur de la plaquette exposant le règlement intérieur. Forme, couleur sont débattues. Un vote a lieu qui tranche entre les différentes versions possibles. Johny suggérera que ce soit les délégués des enfants qui soient chargés de distribuer le document final à leurs copains et leurs copines.
Le conseil denfants touche à sa fin. Un temps est néanmoins aménagé pour un échange avec le journaliste présent. Plusieurs enfants lui posent des questions : pourquoi est-il venu les voir ? Que va-t-il faire après avoir assisté à cette rencontre ? Puis, à leur tour, ils acceptent de répondre aux questions posées. Y a-t-il certaines de leurs demandes qui nont pas abouti dans les années passées ? Ca a été le cas pour le terrain de Rollers ou le circuit de VTT, pour des problèmes de place ou de financement. Comment se déroulent les élections ?
Dans chaque unité de vie, sur 15 enfants il y a 6 ou 7 candidats qui, chacun, présente la raison pour laquelle il veut être élu. Le scrutin se déroule de façon secrète, soit à partir de bulletins portant les photos des candidats, soit par lintermédiaire dun adulte à qui lenfant vient communiquer le nom du représentant choisi dans loreille. Quelles sont les motivations pour devenir délégué ? De nombreuses réponses font référence à un altruisme étonnant : « Aider les autres », « Respecter les autres », « Bons moments à vivre ensemble, tout le monde sécoute », « Ecouter les versions des autres, ça se peut quon nait pas les mêmes idées », « Cest cool, les deux délégués sentraident ».
Les enfants de lIME du Val de Sèvre sont orientés traditionnellement vers les IMPRO de la région à partir de 14 ans. Lune des premières questions que certains dentre eux posent quand ils visitent leur futur établissement concerne lexistence dun conseil denfants et dun conseil détablissement et les modalités dévolution des conditions de vie.
Jacques Trémintin
Jacques Lambert (directeur adjoint de lIRP des Landettes et de lIME Marie Moreau.) : On a fait le constat que les enfants qui nous arrivent sont intelligents mais ont une blessure très profonde par rapport à leur parole qui na été entendue ni par le milieu familial, ni par lécole. Soit ils sont très inhibés, soit il sont dans un flot verbal incohérent, soit ils nutilisent que les actes de violence pour répondre aux sollicitations. Nous, on leur dit : « Avec la parole on peut se dire et on peut dire des choses importantes ou agréables, mais aussi désagréables : il ny a que la parole qui permette de régler les conflits. » On fait le pari de redonner confiance à ces enfants dans la parole et dans ladulte grâce à un dispositif particulier qui est le conseil.
Cest toujours plus facile de poser un acte violent, un bras dhonneur ou un coup de poing à lautre, que de prendre la parole dans les règles en levant la main, en demandant son tour au président de séance, en ayant élaboré une suite de mots ou une pensée, en étant écouté mais aussi en écoutant. Les réunir, tous ensemble, à un moment donné, une demi-heure dans la journée, cest donc les remettre dans lexpérience de la réalité sociale.
La parole peut prendre diverses formes. Par exemple, quand on procède au vote, quon soit capable de prononcer des phrases ou pas, on peut se positionner. Cela nous est arrivé pour le choix dun jeu de cour extérieur. Ceux qui étaient capables de sexprimer ont donné leur avis et ceux qui nont pu parler ont opiné du chef ou levé la main (on vote à main levée), faisant en tout cas un signe dacquiescement ou de refus. Il y a possibilité de langage pour tous.
Notre parti pris est de ne pas répondre à la violence par une autre violence. Mais quand on est en contact avec ces enfants, on a tellement envie de répondre de façon immédiate quon réagit avec des paroles souvent lapidaires. Si on ny prend pas garde, elles peuvent être violentes. Nous devons, nous aussi adultes, avoir la maîtrise de notre parole, dans les mêmes règles que les enfants. Cest un immense effort pour les professionnels, car cest très difficile à mettre en place et à faire tenir. Cela demande une énergie intérieure énorme, une vigilance importante. Mais, cela peut aussi se traduire par une nouvelle tranquillité pour ladulte. Ayant vu les progrès de certains jeunes, léquipe sait quil peut y avoir là une certaine efficacité à utiliser le langage ainsi comme tiers. Aussi adhère-t-elle au principe, même si chacun lintègre à son rythme. Nous travaillons par ailleurs sur une parole qui vient soutenir et ordonner le fonctionnement institutionnel.
Propos recueillis par Jacques Trémintin
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