5 rue du Moulin Bayard 31015 Toulouse cedex 6

Tél. 05 62 73 34 40 Fax 05 62 73 00 29

Numéro 512, 16 décembre 1999

Un outil de pédagogie institutionnelle qui s’appuie sur la parole

Un institut de rééducation a créé un lieu où l’on parle, réfléchit et décide, afin d’aider à réguler le déluge d’énergie, de tension et de virulence typique chez ces enfants « atteints de troubles du caractère et du comportement ». Une journée à l’IR des Landettes de Saint-Nazaire

Autour de la table, onze enfants et quatre adultes se retrouvent comme chaque matin de 9h00 à 9h30. Le président de séance est aujourd’hui le directeur-adjoint (voir interview ci-contre). L’ordre du jour est tout d’abord rappelé : avant-conseil (tout enfant ou tout adulte peut y faire part d’une information qu’il lui tient à cœur) demandes, projets, envies (c’est le moment de formuler ses souhaits et ses désirs), divers (si on a oublié de dire quelque chose), félicitations (si on a à adresser des félicitations à quelqu’un) enfin organisation de la journée.

La séance est officiellement ouverte par son président. « Avez-vous des informations à communiquer ? » Déjà, plusieurs mains se lèvent, mais un enfant se précipite et intervient. Il est aussitôt arrêté : la parole ne lui a pas été accordée. Il devra attendre son tour. Les uns après les autres, les enfants s’expriment. Un intervenant ne peut parler qu’à condition que son prédécesseur ait fini son propos. Le président de séance lui demande d’ailleurs s’il a terminé pour attribuer le tour de parole à quelqu’un d’autre. Un premier enfant relate le film qu’il a vu la veille au soir. Le second aborde la disparition du support à rouleau de papier dans le WC. Le troisième de la synthèse qui a eu lieu la veille à son propos. Mais bientôt, les échanges sont couverts par le chahut de deux garçons qui se disputent. Le président leur demande de cesser. Comme ils continuent, il leur enjoint de changer de place. Mais cela n’est pas suffisant pour l’un des deux qui continue à s’énerver : « Tu ne te sens pas capable de rester au conseil ce matin ? Je te demande de sortir quelques instants pour te calmer » Un adulte se lève alors et accompagne l’enfant. Il est là non pour lui faire des reproches, mais pour l’aider à contenir son trop plein d’énergie. Quelques minutes plus tard, il frappe à la porte de la salle : « Te sens-tu capable de revenir ? » lui demande calmement le président de séance. Devant l’acquiescement de l’enfant, il l’invite à prendre à nouveau place dans le groupe. Il n’a pas été puni, ni exclu. Il a simplement été invité à se retirer pour s’apaiser, aidé en cela par un éducateur. Mais ce n’est décidément pas son jour. L’enfant au bout de quelques instants pose ostensiblement ses pieds sur la table. Le président le reprend à nouveau, lui intimant d’avoir à respecter les règles du conseil. Il se fait à nouveau reprendre peu de temps après : il a subitement bondi en offrant un superbe doigt d’honneur à son copain de chahut resté de l’autre côté de la table et qui l’a certainement provoqué du regard. Le président lui demande à nouveau de sortir avec un adulte en expliquant : « Ce geste inconvenant ne peut être toléré dans le conseil. Décidément, ce matin, tu n’arrives pas respecter les règles. Tu ne reviendras que lorsque tu seras prêt à les appliquer. » La tension a baissé d’un cran. Le dialogue peut à nouveau reprendre. C’est au tour d’une éducatrice d’intervenir. Mais, elle se fait aussitôt reprendre par un enfant : elle n’a pas attendu son tour. Le président confirme bien que les règles du conseil sont valables pour les enfants tout comme pour les adultes. Dans la rubrique « demandes », c’est une institutrice qui exprime le souhait qu’on puisse acheter un poisson. Le projet est accepté. Un enfant renchérit en faisant la même demande pour sa classe. Là, il s’agit d’un achat plus conséquent puisqu’il n’y a pas du tout d’aquarium, lui explique le président. Il ne pourra pas se concrétiser immédiatement. Il est important que les adultes expliquent les raisons de leurs décisions et surtout soient capables de faire ce qu’ils disent. Vient le point « divers » de l’ordre du jour. « Quelqu’un a-t-il encore quelque chose à dire ? » C’est au tour d’une petite fille de lever le doigt : l’ambiance s’est calmée. Sécurisée, elle peut se risquer. Très mutique, il faut imposer le silence et lui laisser le temps d’exprimer sa phrase : elle rapporte une activité effectuée la veille en classe. Enfin, on passe aux félicitations. C’est l’occasion pour les adultes de noter un comportement particulièrement intéressant d’un enfant : un tel a réussi à plonger à la piscine alors que cela faisait des semaines qu’il n’y arrivait pas, une telle a bien réussi un exercice à l’école… Mais il est arrivé que cette pratique soit inversée par les enfants qui se sont mis à féliciter les adultes : pour avoir fait un bon repas (le cuisinier), pour avoir réussi une belle tresse sur un enfant (une éducatrice)… Aujourd’hui, c’est au tour d’une éducatrice de féliciter deux enfants à qui elle avait demandé de rester sages et qui ont réussi à respecter leur promesse. Enfin, dernier point de l’ordre du jour : l’organisation de la journée. Très vite un enfant demande la parole et veut savoir qui va remplacer l’intervenant malade. Le président donne alors l’information que tout le monde n’a pas encore eue : effectivement il y a quelqu’un d’absent. Un échange a lieu sur la réorganisation des groupes d’enfants. Puis, le président clôt officiellement la séance. Un temps de récupération est accordé aux enfants : la séance du conseil leur a demandé beaucoup d’énergie et de concentration. Il leur faut récupérer avant de passer en classe où ils vont être à nouveau sollicités.

Jacques Trémintin


Une séance du conseil

Les enfants parlent et entendent. Ils apprécient cette instance. À 14 ans quand ils changent d’établissement l’une des premières questions que certains posent c’est de savoir s’il y a… un conseil d’enfants et un conseil d’établissement

En ce 18 novembre, les huit délégués se retrouvent pour la seconde fois, depuis la rentrée scolaire. Quelques têtes ont changé, s’étonnent certains enfants. L’assistante sociale — c’est elle qui anime le conseil ce mois-ci — réexplique qu’en cas d’empêchement du représentant titulaire, c’est au suppléant de prendre sa place. Cette fois-ci, un enfant est malade et un autre a dû faire une démarche à l’extérieur, d’où les deux personnes nouvelles. À l’ordre du jour de cette séance, la préparation du conseil d’établissement programmé le 6 décembre, la présentation du dépliant exposant les règles de vie élaborées au cours des deux années précédentes, et, enfin, un échange avec le journaliste de Lien Social exceptionnellement admis à participer à ce conseil d’enfants.

Chaque délégué va tout d’abord lire les propositions faites par son groupe en vue d’une inscription à l’ordre du jour du conseil d’établissement. Un cahier est utilisé à cet effet qui sert de liaison et de support écrit à ce qui est dit. C’est d’abord Benoît et Thomas, âgés de 11ans, délégués du groupe de la Pirogue, qui se font aider par l’adulte pour lire les remarques inscrites sur leur cahier. Ils demandent à changer les plats qui servent à transporter la soupe et à prévoir les mêmes types de glace pour éviter les disputes. Aurélien, 13 ans, du groupe Drakkar rapporte, quant à lui, le souhait de beaucoup de ses copains d’avoir plutôt du steak haché que du steak… à cause des appareils dentaires. Mathieu, 13 ans, qui a été élu représentant des enfants au conseil d’établissement explique qu’il faudrait des bancs dans la cour de récréation. Il rappelle ensuite une demande faite l’an passé : le remplacement des couvertures et des draps par des couettes. L’adulte qui gère la séance explique que deux unités de vie en ont été dotées en 1999. Les deux autres le seront en 2000. Benoît, du groupe de la Pirogue, intervient alors pour expliquer que sur son unité, certains enfants trouvent que les housses de couette, « c’est dur à mettre ». Le débat s’ouvre… peut-être que les éducateurs pourraient aider ceux qui ont le plus de mal. Johny, au nom de la Goëlette propose l’installation d’un grillage derrière le terrain de football, pour éviter d’aller chercher le ballon dans le champ d’à-côté. L’adulte présent a consciencieusement noté toutes les demandes qui seront mises à l’ordre du jour du conseil d’établissement.

Second sujet traité, la maquette proposée par l’imprimeur de la plaquette exposant le règlement intérieur. Forme, couleur sont débattues. Un vote a lieu qui tranche entre les différentes versions possibles. Johny suggérera que ce soit les délégués des enfants qui soient chargés de distribuer le document final à leurs copains et leurs copines.

Le conseil d’enfants touche à sa fin. Un temps est néanmoins aménagé pour un échange avec le journaliste présent. Plusieurs enfants lui posent des questions : pourquoi est-il venu les voir ? Que va-t-il faire après avoir assisté à cette rencontre ? Puis, à leur tour, ils acceptent de répondre aux questions posées. Y a-t-il certaines de leurs demandes qui n’ont pas abouti dans les années passées ? Ca a été le cas pour le terrain de Rollers ou le circuit de VTT, pour des problèmes de place ou de financement. Comment se déroulent les élections ?

Dans chaque unité de vie, sur 15 enfants il y a 6 ou 7 candidats qui, chacun, présente la raison pour laquelle il veut être élu. Le scrutin se déroule de façon secrète, soit à partir de bulletins portant les photos des candidats, soit par l’intermédiaire d’un adulte à qui l’enfant vient communiquer le nom du représentant choisi dans l’oreille. Quelles sont les motivations pour devenir délégué ? De nombreuses réponses font référence à un altruisme étonnant : « Aider les autres », « Respecter les autres », « Bons moments à vivre ensemble, tout le monde s’écoute », « Ecouter les versions des autres, ça se peut qu’on n’ait pas les mêmes idées », « C’est cool, les deux délégués s’entraident ».

Les enfants de l’IME du Val de Sèvre sont orientés traditionnellement vers les IMPRO de la région à partir de 14 ans. L’une des premières questions que certains d’entre eux posent quand ils visitent leur futur établissement concerne l’existence d’un conseil d’enfants et d’un conseil d’établissement et les modalités d’évolution des conditions de vie.

Jacques Trémintin


« Utiliser le langage comme tiers »

Quel rôle peut jouer l’utilisation de la parole de l’enfant dans un institut de rééducation ?

Jacques Lambert (directeur adjoint de l’IRP des Landettes et de l’IME Marie Moreau.) : On a fait le constat que les enfants qui nous arrivent sont intelligents mais ont une blessure très profonde par rapport à leur parole qui n’a été entendue ni par le milieu familial, ni par l’école. Soit ils sont très inhibés, soit il sont dans un flot verbal incohérent, soit ils n’utilisent que les actes de violence pour répondre aux sollicitations. Nous, on leur dit : « Avec la parole on peut se dire et on peut dire des choses importantes ou agréables, mais aussi désagréables : il n’y a que la parole qui permette de régler les conflits. » On fait le pari de redonner confiance à ces enfants dans la parole et dans l’adulte grâce à un dispositif particulier qui est le conseil.

C’est toujours plus facile de poser un acte violent, un bras d’honneur ou un coup de poing à l’autre, que de prendre la parole dans les règles en levant la main, en demandant son tour au président de séance, en ayant élaboré une suite de mots ou une pensée, en étant écouté mais aussi en écoutant. Les réunir, tous ensemble, à un moment donné, une demi-heure dans la journée, c’est donc les remettre dans l’expérience de la réalité sociale.

La parole peut prendre diverses formes. Par exemple, quand on procède au vote, qu’on soit capable de prononcer des phrases ou pas, on peut se positionner. Cela nous est arrivé pour le choix d’un jeu de cour extérieur. Ceux qui étaient capables de s’exprimer ont donné leur avis et ceux qui n’ont pu parler ont opiné du chef ou levé la main (on vote à main levée), faisant en tout cas un signe d’acquiescement ou de refus. Il y a possibilité de langage pour tous.

Comment réagit l’ensemble des professionnels de l’établissement ?

Notre parti pris est de ne pas répondre à la violence par une autre violence. Mais quand on est en contact avec ces enfants, on a tellement envie de répondre de façon immédiate qu’on réagit avec des paroles souvent lapidaires. Si on n’y prend pas garde, elles peuvent être violentes. Nous devons, nous aussi adultes, avoir la maîtrise de notre parole, dans les mêmes règles que les enfants. C’est un immense effort pour les professionnels, car c’est très difficile à mettre en place et à faire tenir. Cela demande une énergie intérieure énorme, une vigilance importante. Mais, cela peut aussi se traduire par une nouvelle tranquillité pour l’adulte. Ayant vu les progrès de certains jeunes, l’équipe sait qu’il peut y avoir là une certaine efficacité à utiliser le langage ainsi comme tiers. Aussi adhère-t-elle au principe, même si chacun l’intègre à son rythme. Nous travaillons par ailleurs sur une parole qui vient soutenir et ordonner le fonctionnement institutionnel.

Propos recueillis par Jacques Trémintin


Revenir à l'index, à la page de garde.