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Numéro 511, 9 décembre 1999

« Sanctionner ou punir? »

Entre l’autoritarisme et le laxisme, l’abus de pouvoir et le vide qui, ni les uns ni les autres, n’offrent de relation signifiante, il y a la place pour une fonction structurante et instituante. Cette alternative ne peut être donnée que par la compétence professionnelle !

Maryse Vaillant, psychologue clinicienne et chargée de mission à la PJJ (voir encadré), le rappelle avec humour lors de la journée organisée par l’UFTS de Vic-Le-Comte et le Journal du droit des jeunes à Clermont-Ferrand (1). Quand, en 1964, elle est entrée à l’éducation surveillée (dénomination qu’avait alors l’actuelle protection judiciaire de la jeunesse) comme jeune éducatrice, le premier conseil que lui donna son directeur fut le suivant : « Faites un pas en arrière quand vous donnez une claque. » Dix ans plus tard, en 1974, l’ambiance a changé : les éducateurs se damneraient alors, plutôt que de dénoncer à la police un jeune qui vient de voler une mobylette. Et puis, en 1984, est édictée la loi sur les travaux d’intérêt général. Progressivement, émerge la conviction selon laquelle aider un jeune n’exclut pas de lui demander de répondre de ses actes. C’est qu’il y en a eu du chemin de fait depuis ces temps héroïques où aide et répression, soutien et sanction se regardaient en chien de faïence de part et d’autre du fossé de la méfiance et du procès d’intention. Aujourd’hui, ce qui compte ce n’est pas le rappel de la loi pour la loi, le rapport de force n’étant pas éducatif en soi. Il s’agit bien plus de concevoir la loi comme le seul moyen de préserver la place de l’autre et d’accepter de la faire respecter, au besoin, par la contrainte et la contention.

Pour Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre à Louvain, les moyens dont dispose l’adulte pour favoriser chez le jeune cette socialisation se répartissent sur trois niveaux. Il y a tout d’abord l’exemplarité de son propre comportement qui peut, bien mieux que tout discours, favoriser la convivialité des rapports humains. Face à un jeune qui se réfugie trop dans la passivité et le plaisir, il y a toutes les attitudes qui permettent de l’investir (écoute, offre de parole, encouragements…) et de l’aider à progresser. Mais, cela peut ne pas être suffisant. La destructivité que manifestent certains adolescents n’est pas acceptable tant pour leur propre sécurité que pour celle de la société. Intervient alors une autorité qui va s’exercer dans trois directions : réguler la vie en commun, imposer un cadre structurant et offrir un contenant. Pour autant, ce qui compte avant tout, ce n’est pas de placer l’individu en position de sujétion ou de soumission, mais bien de stimuler sa liberté intérieure afin de lui permettre d’effectuer les bons choix. Et, c’est bien là, que selon Roland Janvier, directeur de maison d’enfant à caractère social, se situe la problématique des institutions socio-éducatives qui évoluent entre contrat social et contrôle social. C’est dans leur quotidien qu’elles doivent démontrer qu’un groupe correctement régulé vaut mieux que la loi de la jungle. Cela signifie que dans les micro-laboratoires que constituent les groupes de vie formés par les jeunes et leurs éducateurs, c’est bien la loi qui est le bien fondé de la vie commune. Les adultes doivent se conformer aux comportements qu’ils demandent aux enfants et respecter le principe de dire ce qu’ils font et faire ce qu’ils ont dit. Cette rigueur ne doit toutefois pas être confondue avec un rapport rigide à la loi. Il est nécessaire d’identifier les tâtonnements et essais des jeunes pour ce qu’ils sont, à savoir des symptômes de leur difficulté à intégrer chaque jour les repères et les limites. Entre l’autoritarisme et le laxisme, l’abus de pouvoir et le vide qui, ni les uns ni les autres n’offrent de relation signifiante, il y a place pour une fonction structurante et instituante. Il convient, en fait, de concevoir le fonctionnement institutionnel sur trois niveaux : ce qui est non négociable (règles garantissant les droits, libertés et la sécurité de chacun), ce qui est éventuellement négociable (rythme de vie, emploi du temps, loisirs…) et ce qui est obligatoirement négociable car relevant de la co-responsabilité entre les adultes et les jeunes (tel par exemple le projet individualisé).

Face à cette unanimité venant placer l’autorité (mais pas l’autoritarisme) au cœur des pratiques éducatives, il convenait de venir relativiser la problématique en s’interrogeant sur des abus d’autorité. C’est ce que vint asséner Jean-Louis Borrie, avocat, qui rappela qu’en tant que personne (morale), l’institution a un intérêt spécifique qui l’oppose parfois à l’intérêt bien compris de l’usager bénéficiaire de ses services. Image à préserver, respectabilité à maintenir, patrimoine à défendre, peuvent peser comme force d’inertie. Cela se manifeste dans l’hésitation qu’on a vue parfois à procéder à un signalement (de peur de salir une réputation jusque-là infaillible), ou encore dans les indications données aux rapports adressés aux diverses instances judiciaires ou administratives (où s’arrêtent les informations et où commencent les interprétations subjectives ?). Dès lors, qu’est-ce qui peut constituer la légitimité institutionnelle ? Pas en tout cas sa propre justification sous peine de tomber dans le totalitarisme. Seules les instances de contrôle externe (tutelle, magistrat, CDES ou COTOREP…) ou internes (représentants des usagers ou du personnel), mais aussi le cadre de l’activité (mandat ou mission, droit du travail…) constituent les facteurs de cette légitimité.

L’éducation sans limite n’a pas plus de sens que le répressif sans éducatif, conclura Michel Huyette, ancien juge des enfants et actuel conseiller à la Cour d’appel de Grenoble. Le magistrat plaidera pour une stricte séparation des mesures pénales qui doivent se limiter à la sanction et des mesures d’aide éducative où l’éducatif vient prendre toute sa place. Michel Huyette bouclera ainsi la boucle, revenant à la question du départ : quel rapport entre le répressif et l’éducation ? Ni exclusion, ni fusion, ni opposition stérile, ni confusion, mais une juste articulation. Il s’agit de dépasser les émotions provoquées par la délinquance pour penser en même temps le devoir d’éducation et le devoir de sanction, en s’appuyant sur la compétence des professionnels.

Jacques Trémintin

(1) « Sanctionner ou punir » colloque organisé par l’Unité de Formation des Travailleurs Sociaux de Vic-Le-Comte et le Journal du Droit des Jeunes le 22 octobre 1999 à Clermont-Ferrand.


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