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La délinquance des mineurs sest nettement accrue au cours des dernières décennies. Un peu moins, toutefois, que le sentiment dinsécurité qui a fait monter dans lopinion publique limpression dun laxisme de la justice pénale et la revendication dun renforcement de la répression. Que disent les chiffres ? Entre 1993 et 1998, on est passé de 2 368 à 4 030 mineurs incarcérés. Et, depuis le début 1999, on a noté un accroissement de 36 % par rapport à la même période, en 1998. (1) On ne peut donc pas considérer, loin de là, que la machine répressive soit enrayée.
Il existe, en France, trois centres de jeunes détenus (CJD) à Aix-Luynes, Bordeaux-Gradignan et Fleury-Mérogis. Ces établissements peuvent recevoir des mineurs et de jeunes majeurs de 18 à 21 ans. Par ailleurs, 51 établissements, essentiellement des maisons darrêt, disposent de quelques cellules ou de quartiers de mineurs.
Lobservatoire internationale des prisons a fait récemment le point (2) sur létat des lieux de lemprisonnement des mineurs en France. Larticle 11 de lordonnance du 8 mai 1945 (qui est le texte fondateur du traitement de lenfance délinquante) affirme que cette incarcération doit seffectuer dune manière séparée des adultes. Ce principe nest pas toujours respecté et lon peut dire quil lest même rarement pour les filles. Ainsi, les 34 mineures incarcérées en 1996 lont été dans des quartiers de femmes adultes. De même (voir encadré page 7) le code procédure pénale prévoit une cellule individuelle pour les moins de 21 ans. Cela nest pas souvent le cas, comme l« avoue » une circulaire de ladministration pénitentiaire en date du 4 février 1994 : « [Il est] impératif de veiller à ce que plus de deux mineurs ne soient pas placés dans la même cellule. » Ainsi, à Metz, en mai 1999, on comptait 37 mineurs incarcérés pour 11 places ! Les conditions dhygiène savèrent notoirement insuffisantes dans de nombreux établissements vétustes. Le détenu reçoit, à son arrivée, quil soit mineur ou non, un savon, un rouleau de papier hygiénique et un flacon de shampooing, dotation qui ne sera pas renouvelée quelle que soit la durée de son séjour. Il lui reste à cantiner pour sapprovisionner (sil na pas dargent, tant pis pour lui). La réglementation prévoit que « le régime alimentaire des détenus de moins de 21 ans doit être amélioré par rapport à celui des adultes ». De fait, la nourriture demeure en général de mauvaise qualité, souvent servie froide. Là encore, le cantinage est la seule solution pour améliorer un ordinaire le plus souvent insatisfaisant. Les activités socioculturelles et sportives sont aléatoires. Ainsi, à la maison darrêt de St Paul à Lyon, il ny a pas de terrain de sport alors que le CJD de Fleury-Mérogis est doté dun terrain de basket, de volley, de handball, dun gymnase, dun mur descalade et dune salle de musculation. Quant aux activités scolaires ou socioculturelles, la plupart des établissements manquent cruellement de moyens matériels et humains. Les mineurs restent la plupart du temps inactifs, nayant alors pour seule alternative que de rester enfermés dans leur cellule 21 heures daffilée devant la télévision. Cest dans un tel contexte doisiveté que la violence sest mise à monter au CDJ de Fleury-Mérogis : les ateliers et salles de formation ayant dû rester fermés durant 6 mois pour cause de déflocage de lamiante. La situation sest à ce point détériorée, quen début dannée 1999, un certain nombre de personnels dont les responsables des services médicaux et médico-psychologiques, denseignement et même une juge dapplication des peines ont fait parvenir une lettre ouverte à la presse. Ils y dénoncent la banalisation dune situation de violence extrême. Alors que les mineurs et jeunes majeurs ne représentent que 10 % de la population générale de létablissement (3), ils constituent 40 % des détenus qui sont condamnés au régime du quartier disciplinaire. Les faits qui leur sont reprochés sont presque exclusivement des violences verbales, injures ou menaces envers les surveillants, mais aussi des rackets et violences entre détenus. Quotidiennement, linfirmerie reçoit des jeunes portant des traces de coups, hématomes, ecchymoses, plaies par lames de rasoir au niveau du visage, du cou, des membres et du thorax. Les nouveaux arrivés sont systématiquement bizutés : agressions, coups, rackets. Les seules interventions des personnels de surveillance ont lieu au moment de la fouille lorsquils conseillent de laisser les vêtements de marque (Nike, Reebook, Lacoste, ). Les violences se déroulent dans les cours de promenade. En cas de bagarre, le personnel ne se risque pas à y pénétrer. « Il voulait ma veste en cuir, témoigne un jeune détenu. La bagarre a duré environ 10 à 15 minutes, le surveillant a tout vu. Il nest pas venu, il a laissé faire jusquà ce que la bagarre soit finie et na rien fait. Cétait juste en face des caméras. Quand je suis allé me laver au robinet, le surveillant ma demandé si je voulais aller à linfirmerie. Jai accepté ». Cela se passe aussi dans la salle de douche : le bruit assourdissant et la buée favorisant les règlements de compte et empêchant toute surveillance efficace. Mais linsécurité a aussi gagné les salles dattente des parloirs. Résultats : de nombreux jeunes sont terrorisés et se replient sur eux-mêmes, refusant de sortir de leur cellule, renonçant à lécole, à la formation professionnelle, aux activités sportives et même à la cour de promenade. Lorsquils sont agressés, ils refusent de porter plainte par crainte des représailles pendant ou après lincarcération. Nest-il pas paradoxal, sétonnent les signataires de la lettre ouverte, que la société incarcère de plus en plus souvent des jeunes pour des problèmes de violence et quelle les laisse sans réagir devenir victimes des mêmes crimes et délits à lintérieur de la prison, sous le regard dadultes qui ninterviennent pas et laissant la plupart du temps sans suite judiciaire les actes commis ?
Hostilité méprisante, voire prétentieuse, agressivité à fleur de peau, lavenir proche na guère de signification pour eux, tout comme dailleurs leur passé le plus récent : les jeunes détenus sont trop souvent ancrés dans lasocialité et la morosité. Tout les ennuie, la vie leur semble dépourvue dintérêt sil ny a pas la « thune ». Ils sont incapables de dominer leurs émotions quand le réel ne se plie pas à leurs désirs. Le « tout, tout de suite » semble constituer leur seule raison de vivre. Pour y arriver, le passage à lacte est le mode de fonctionnement le plus rentable et le plus efficace quils aient pu tester. Le rapport à ladulte ne peut que passer par le conflit et la répression. Il ne peut y avoir de sympathie réciproque tant ils sont convaincus quils ne peuvent inspirer que de la haine.
Ce témoignage de Dominique Coignet, instituteur en maison darrêt se termine malgré tout par une note despoir : « Seule lautorité jointe à un optimisme raisonnable et à la croyance en léducabilité dautrui nous permet de ne pas succomber au découragement, à lapathie quespèrent nos jeunes élèves ». Pour autant, nombre de professionnels de léducation spécialisée y retrouveront les mécanismes, certes hypertrophiés et exacerbés, auxquels ils sont habitués chez certains jeunes quils ont en charge. Ils savent bien que derrière ces attitudes et comportements, il y a des montagnes de souffrance, des personnalités écorchées vives par la vie et des douleurs souvent bien plus considérables que tout ce qui a été provoqué par les passages à lacte de ces jeunes. Si les mêmes individus qui sont coupables dactes souvent graves sont aussi des victimes, cela ne signifie nullement quil faille les exonérer des nuisances quils ont commises. Sil est juste et nécessaire que la société leur demande des comptes, elle ne doit pas pour autant les traiter en déchets irrécupérables. Cest bien leur éducabilité et la possibilité de leur réinsertion qui doivent être retenus. Cela passe par une prise en charge individualisée à partir de petits groupes avec comme support lacquisition de règles de base de la vie en collectivité, dabord pour eux-mêmes, mais aussi pour les autres. Ce nest pas là une utopie, tel que le montre lorganisation du quartier des mineurs de la prison de Vilepinte. Composé de vingt-cinq places réparties sur deux niveaux, toutes les activités scolaires, culturelles, sportives, ludiques ou de promenade se font par groupe de six jeunes maximum. Lincarcération suit une progression en trois étapes allant du moins au plus autonome. Le passage dune phase à lautre dépend du comportement du jeune. En cas dincident, il peut y avoir rétrogradation (en plus des sanctions classiques). Chaque semaine, un point est fait sur la situation et lévolution de cinq jeunes. Un bulletin dinformation est alors adressé aux magistrats, à la famille et aux éducateurs. Une équipe stable constituée de quatre surveillants, de deux enseignants et dune conseillère dinsertion de probation assure le suivi.
La réponse à certains actes dune extrême gravité ne pourra sans doute pas éviter la privation de liberté. Les solutions alternatives à lincarcération ont pourtant un très grand vide à occuper : une étude de Pierre Tournier datant de 1992, montre que 97 % des mineurs restent moins de 6 mois derrière les barreaux, 80 % y séjournent 2 semaines et 76 % 10 jours. Reste à se donner les moyens : en 1996, le budget sécurité de la France sélevait à 58 457 millions de francs, alors que le montant alloué à la prévention sociale (y compris laide sociale départementale) nétait que de 13 954 millions de francs !
Jacques Trémintin
(1) Il est impressionnant de noter cette montée progressive : 1993 (2 368 mineurs incarcérés), 1994 (2 805), 1995 (3 805), 1996 (3 390), 1997 (3 582), 1998 (4 030), début 1999 (942 nouvelles incarcérations contre 642 à la même époque un an auparavant)
(2) Intervention au colloque des 8 & 9 octobre 1999 à St Denis « Mineurs en danger Mineurs dangereux. Quelles questions ? Quelles réponses ? »
(3) Fleury-Mérogis est un ensemble dincarcération réparti en sept sites différents : cinq sites pour la maison darrêt des hommes, un site pour la maison darrêt des femmes et un dernier pour le centre de jeunes détenus. Le CJD comporte 665 détenus dont 30 % de mineurs (dont 15 à 25 moins de 16 ans) et 70 % de 18-21 ans. 1 300 jeunes y sont passés en 1997 et en 1998, pour une durée moyenne de trois mois.
Le code de procédure pénale fixe très précisément les conditions de rétention des mineurs.
Laudition, tout dabord, par les forces de police ou de gendarmerie est possible, y compris par la contrainte, quel que soit lâge du citoyen, dès lors que celle-ci apparaît nécessaire à la manifestation de la vérité.
La garde à vue nécessaire à une enquête nest pas possible en dessous de 10 ans. Elle est possible entre 10 et 13 ans en matière de crime ou de délit supposés si ceux-ci sont punissables de 7 ans demprisonnement (durée : 10 heures, renouvelables une fois sur décision du magistrat compétent). La garde à vue est possible entre 13 et 16 ans en matière de crime et délit supposés si ceux-ci sont punissables de 5 ans demprisonnement (durée : 24 heures, renouvelables une fois). La garde à vue est possible pour les plus de 16 ans dans tous les cas (durée : 24 heures, renouvelables une fois).
La détention provisoire est interdite pour les enfants de moins de 13 ans. Elle est possible pour les enfants de 13 à 16 ans en matière criminelle (durée : 6 mois renouvelables une fois). La détention provisoire est possible pour les plus de 16 ans en matière criminelle (6 mois renouvelables une fois) et en matière correctionnelle (1 mois renouvelable une fois si la peine encourue est inférieure à 7 ans et 4 mois renouvelables une fois si la peine encourue est supérieure à 7 ans)
La peine demprisonnement (donc après jugement) ne peut intervenir quà partir du moment ou lenfant avait 13 ans au moment des faits. En dessous de cette limite dâge, seules des mesures éducatives peuvent être appliquées. J.T.
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