![]() |
||
« Aujourdhui, on a plus le droit davoir faim, ni davoir froid ». La chanson de Jean-Jacques Goldmann nous fait tout de suite penser aux Restaurants du Cur. Et il suffit dévoquer lassociation pour visualiser aussitôt la belle affiche représentant Coluche, les bras croisés, souriant, et au regard plein de tendresse. Le comique de légende avait « filé un rancard à ceux qui nont rien » et aujourdhui, quinze ans après leur création, les Restos du Cur, distribuent chaque hiver 60 millions de repas. En 1985, Coluche voulait simplement lancer un coup de gueule : « Jai une petite idée comme ça. Si des fois ya des marques qui mentendent, si ya des gens qui sont intéressés par sponsoriser une cantine gratuite quon pourrait commencer par faire à Paris , nous, on est prêts à aider une entreprise comme ça qui ferait un resto qui aurait comme ambition, au départ, de distribuer deux ou trois mille couverts par jour ». Les Restos du Cur étaient nés.
Après cet appel, tout senchaîne très vite. Des étudiants de Sup de Co Paris mettent la main à la pâte pour commencer à organiser la distribution de repas, un peu partout en France une nouvelle solidarité se développe, jusquau jour où Coluche meurt brutalement, en juin 1986. On pleure le clown au grand cur. Pas question dinterrompre pour autant les actions déjà entreprises : le même esprit demeure et les Restos du Cur doivent continuer à vivre. Durant lhiver 1986-1987, la CEE ouvre ses stocks, mesure qui avait été réclamée par Coluche. Un an plus tard, le 20 octobre 1988, la « Loi Coluche » (art. 238 bis du code fiscal) est votée à lunanimité au Parlement : « Chaque personne ayant fait un don à une association prenant en charge laide alimentaire ou laide au logement bénéficie dune réduction dimpôts » tandis que les médias et des artistes tels que Jean-Jacques Goldman, Johny Hallyday, Eddy Mitchell, Véronique Sanson et Michel Sardou se mobilisent pour soutenir les Restos du Cur avec, par exemple, « La Tournée des enfoirés ». Dès lors, chaque année en hiver, les campagnes des Restos du Cur se développent réunissant toujours plus de donateurs et de bénévoles. Les années 90 marquent le lancement de nouvelles initiatives, comme « Les Relais du Cur » ou les « Toits du Cur ». Car pour lassociation, laide à linsertion est devenue aussi importante que laide alimentaire : deux aides tout à fait complémentaires, pour ne pas dire indissociables.
Chaque jour, durant les mois dhiver (décembre à mars), devant les deux mille centres de Restos du Cur, défilent des personnes seules, des couples, des familles de tous âges. Mais de plus en plus souvent, ce sont des jeunes en rupture de famille qui viennent frapper aux portes des lieux de distribution. Beaucoup de parents au chômage de longue durée fréquentent les Restos, à 18 ans leur enfant est « invité » à voler de ses propres ailes, pour lui la galère commence. Et après quelques années de précarité, il risque lui-même de venir prendre des repas à lassociation, accompagné de son enfant. Cest ainsi quon en arrive à la troisième génération de pauvres.
Les bénéficiaires des Restaurants du Cur ont besoin, au delà de laide alimentaire, de dignité, de respect et damitié. Pour cela, les équipes de bénévoles apportent aussi de la convivialité et de lhumanité. « La particularité des Restos du Cur tient à son fonctionnement entièrement basé sur le bénévolat », souligne Patrice Blanc, responsable administratif de lassociation. « On compte sur vous », lançait à juste titre son fondateur. Piliers de la vie des Restos, ces volontaires apportent leur cur, leur disponibilité et leur savoir-faire, dans le respect de la Charte des bénévoles. Ils ont des compétences diverses daccueil et daccompagnement quils peuvent acquérir au sein dun dispositif de formation proposé par lassociation. Aujourdhui, on compte pas moins de 36 000 bénévoles qui distribuent les aliments de plusieurs façons. Ce sont dabord des paniers repas composés dun menu équilibré et complet, auxquels sont ajoutés chaque semaine des produits alimentaires de base (lait, beurre, huile, sucre, farine). Cette principale forme de distribution alimentaire concerne tous ceux qui peuvent faire leurs courses, deux fois par semaine, dans les centres de Restos, proches de leur domicile. Ils choisissent en toute liberté les aliments, classés selon les catégories diététiques habituelles et étiquetés en valeur de points. Chaque bénéficiaire dispose dun certain nombre de points, avec lesquels il « fait son marché ». En tenant ses comptes, il acquiert ainsi une notion de responsabilité. Pour les autres bénéficiaires, nayant pas de logement, quelques structures dans les grandes villes proposent des repas chauds, servis à table. Une formule qui ne fait pas lunanimité, car cela rappelle un peu trop la « soupe populaire » dautrefois, perçue souvent comme un ghetto pour les pauvres. Les Restos ont alors eu la bonne idée dinventer les « Camions du Cur » ou « Bus du Cur ». Ils ont lavantage daller à la rencontre des sans-abri, dans les grandes villes, en leur offrant des repas chauds sur des sites fixes. Chacun peut alors consommer et discuter autour dun plat, dune soupe ou dun café.
Des « Relais Bébé » sont également mis en place pour aider les mères et pères denfants en bas âge (de 7 jours à 18 mois). Non seulement, ils distribuent, aux familles exclues, des produits alimentaires appropriés (petits pots, farine, lait, couches), mais donnent aussi des conseils en pédiatrie, diététique, puériculture, hygiène. Ce sont des professionnels bénévoles qui apportent là leurs compétences (puéricultrices, sages-femmes, infirmières, assistantes sociales).
Tous les ans, plus de 45 000 tonnes de nourriture (pour un budget de 210 millions) sont ainsi collectées, afin dassurer une distribution dans toute la France. Les Restos achètent, grâce aux dons, des denrées alimentaires. Ils sapprovisionnent à trois sources différentes. Après les appels doffres auprès des industries agroalimentaires, lassociation passe commande de produits en gros (huile, farine, conserves, fromages, desserts ). Deuxième possibilité : les denrées alimentaires (lait, blé ) sont mises à la disposition des Restos du Cur par la Communauté européenne. Enfin, certains produits, ne pouvant plus être mis en vente dans les grandes surfaces, compte tenu de dates de consommation très proches, sont collectés et acheminés rapidement dans les centres de distribution, pour une consommation immédiate.
« Certes, notre premier service est bien celui de laide alimentaire, mais il existe en parallèle plusieurs activités daide à linsertion à développer en fonction de capacités départementales », précise Patrice Blanc. Celui-ci fait bien sûr allusion à toute la politique daccompagnement social souhaitée par lassociation et de plus en plus développée selon les départements. Doù lidée de créer les Relais du Cur fonctionnant toute lannée qui servent à faire le lien entre les démunis et les services ou les associations daide à linsertion. « Mais on voudrait moins faire de ces relais une structure quun état desprit », prévient Gérard Setzer, responsable départemental des Restaurants du Cur en Loire-Atlantique. Car même si les Relais du Cur devraient être organisés pour recevoir les démunis aux centres de distribution, dans une pièce tranquille, limportant tient dabord à la cohérence entre ces deux lieux. Le principe est simple : en servant les repas aux bénéficiaires, les bénévoles discutent avec eux, prennent connaissance de problèmes plus ou moins graves. « Lorsque ces personnes sexpriment, on arrive ainsi mieux à les aider », constate Gérard Setzer. Une aide souvent précieuse permettant en particulier de rendre le labyrinthe administratif plus accessible aux exclus (dossier ANPE, allocations familiales, Sécurité Sociale ), de dénouer des difficultés dordre médical, juridique Le travail découte auprès des bénévoles peut être aussi loccasion de reprendre contact avec la famille ou détudier une future réinsertion professionnelle. Il sagit en fait dessayer de commencer à trouver des solutions contre des handicaps sociaux, notamment en faisant appel aux organismes adéquats. Les assistantes sociales pourront alors venir en appui à linsertion sur certains problèmes spécifiques, une fois que les bénévoles auront transmis leurs coordonnées.
Lassociation a mis en place les « Toits du Cur », à destination des non ou des mal logés. Ces logements dinsertion, de type résidences sociales, proposent des séjours de six mois maximum, le temps de trouver une meilleure solution ailleurs. Autre formule de logement : la location dappartement HLM. Dans certains départements, les Restos du Cur sont locataires doffice HLM. Ils peuvent alors prendre des sous-locataires qui, au bout de six mois, deviendront eux-mêmes locataires. Le problème du logement consiste encore à trouver des lieux dhébergement durgence, comme les CHRS (centre dhébergement et de réadaptation sociale). À Paris, la Péniche du Cur ouvre ses portes chaque soir, à soixante-treize sans domicile fixe, envoyés par les Restos ou dautres associations.
Laccompagnement social concerne aussi bien des personnes illettrées que des chômeurs de très longue durée, autrement dit une population qui a besoin de reprendre confiance, de retrouver lespoir et de se sentir utile. Derrière la jolie appellation des « Jardins du Cur », les bénéficiaires retrouvent les habitudes du travail (se lever tôt, respecter des horaires ) qui leur procure un gagne-pain. Chaque travailleur sait que tous les produits quil récolte seront par la suite distribués dans un centre de distribution des Restos du Cur. En saidant elles-mêmes, ces personnes aident aussi les autres, ce qui explique la cohérence du projet et la motivation des équipes. Après une ou deux années passées dans les chantiers dinsertion, les travailleurs essaieront de rejoindre une entreprise dinsertion, puis, si possible, de retrouver le monde du travail ordinaire.
En lien avec le problème de lemploi, une autre priorité des Restos tient à la lutte contre lillettrisme. Lassociation travaille ainsi en collaboration avec le GPLI (Groupement permanent de lutte contre lillettrisme). Des cours dalphabétisation sont alors dispensés par des professionnels. Dans le cadre de cette politique, le livre marque une place significative au sein de plusieurs centres, avec la mise en place de coins bibliothèque. À Saint-Priest, dans la banlieue lyonnaise, une médiatrice du livre, travaillant pour la commune, vient régulièrement au Resto avec sa mini-bibliothèque sous le bras. À côté de lactivité lecture, les Ateliers du Cur proposent aussi du théâtre, de la peinture, de la menuiserie, de la couture, du sport, etc. Autant dateliers qui demandent un accompagnement personnel et des exercices pratiques aidant à linsertion.
Les responsables de lassociation poursuivent une démarche quils considèrent cohérente : le premier coup de main de laide alimentaire mène à un début daide à linsertion. La pauvreté nest pas quune « affaire destomac » et, dans un champ dactions bien défini, les Restos font simplement preuve de citoyenneté. « Nous navons pas pour autant perdu notre identité, car ces actions dinsertion ont leurs propres limites », conclut Patrice Blanc. Comme lindique son logo, les Restaurants du Cur sont bel et bien aussi des Relais du Cur. Une illustration parfaite du « lien social ».
Christophe de La Mure
La mauvaise nutrition ayant des conséquences sur la santé des personnes démunies, le Réso (Réseau daccès aux soins pour personnes en situation de précarité) travaille en partenariat avec plusieurs associations caritatives (Les Restaurants du Cur, le Secours Populaire, le Secours Catholique ). Avec lapplication de la CMU (couverture maladie universelle), dès janvier 2 000, le Réso sera une véritable passerelle entre les personnes démunies, les professionnels de santé adhérents et les CPAM (Caisse primaire dassurance maladie).
Réso. N° Vert. 0 800 23 26 00. Du lundi au vendredi, de 9 h 00 à 20 h 00.
Comment se nourrissent les personnes démunies ? Cest la question à laquelle a tenté de répondre l« Etude sur la consommation alimentaire de sujets en situation de précarité », conduite par le Dr Monique Astier-Dumas (Centre de recherches Foch, Paris). Lenquête, réalisée en 1997-1998, a été établie à partir dun échantillon de population en situation de précarité : 535 personnes, dont 331 adultes habitués des centres de distribution, et 193 enfants de moins de 3 ans fréquentant les PMI. Ces personnes sont en majorité dorigine métropolitaine, et à 87,3 % de cas disposent de ressources inférieures à 3763 F (moyenne à 2599 F). Létude a été menée sur trois sites, dans lOuest de la France (Vannes), le sud (Grasse) et la région parisienne.
Les résultats obtenus confirment que les personnes en situation de précarité souffrent davantage dun poids trop élevé, par rapport à la moyenne de la population française, voire dun surpoids pour la moitié de léchantillon. Ce problème sexplique notamment par le manque dactivité et une carence en protéines, due à la faible consommation de viande. Ainsi, 20 à 25 % des personnes démunies étudiées absorbent moins de protéines que la population générale et ont, par conséquent, un déficit en fer. Tout aussi inquiétant, la sous-consommation de légumes frais, dont on sait quelle est la meilleure des préventions alimentaires contre les cancers et les maladies cardio-vasculaires. À cela sajoute une consommation en quantité insuffisante de lait et de produit laitiers, sources de calcium et bénéfiques pour le capital osseux. Cette mauvaise alimentation se caractérise encore par un déficit en acide folique, de vitamines C et de vitamines B 12. Pourtant, face à cette réalité, les raisons financières ne sont pas les plus déterminantes, compte tenu de la grande part représentée par la distribution alimentaire, via les associations, au sein de léchantillon. La mauvaise connaissance de ce quest une alimentation équilibrée et des raisons psychologiques entrent notamment en ligne de compte.
Retenons surtout que lorganisation du système alimentaire est à mettre en cause. Dans un pays comme le nôtre, quatrième puissance mondiale, qui a une surproduction de fruits et légumes, même de viande et de lait, une telle situation paraît dautant plus absurde et révoltante. Seulement voilà, la Banque alimentaire et les associations caritatives sorganisent autour de lapprovisionnement et de la distribution de produits non périssables. Daprès une enquête du Monde, moins de 3 % de stocks de fruits et légumes seraient donnés aux associations Du coup, les personnes défavorisées se voient-elles proposer toutes sortes de charcuteries et de viennoiserie, au détriment de produits frais. On ne sétonnera alors pas de constater leur embonpoint et leurs carences.
Revenir à l'index, à la page de garde.