Numéro 510, 2 décembre 1999

Les Restos du Cœur sur tous les fronts

Même s’ils ne distribuent pas moins de 60 millions de repas, la lutte contre l’exclusion n’est pas seulement une « affaire d’estomac » pour les responsables de l’association créée par Coluche. Aussi les Restaurants du Cœur ont-ils essaimé avec les Relais du Cœur, les Toits du Cœur, les Ateliers du Cœur, les Jardins du Cœur, les Camions du Cœur, les Bus du Cœur ou la Péniche du Cœur. Aujourd’hui 36 000 volontaires bénévoles constituent l’une des principales forces de la nation dans sa lutte contre la faim, mais aussi contre la pauvreté, l’exclusion, voire l’illettrisme. Ils considèrent la formation comme indispensable à la réussite de leur combat, tout comme le bénévolat. De l’aide alimentaire à l’aide à l’insertion, parcours d’une « entreprise » vraiment pas comme les autres


« Aujourd’hui, on a plus le droit d’avoir faim, ni d’avoir froid ». La chanson de Jean-Jacques Goldmann nous fait tout de suite penser aux Restaurants du Cœur. Et il suffit d’évoquer l’association pour visualiser aussitôt la belle affiche représentant Coluche, les bras croisés, souriant, et au regard plein de tendresse. Le comique de légende avait « filé un rancard à ceux qui n’ont rien… » et aujourd’hui, quinze ans après leur création, les Restos du Cœur, distribuent chaque hiver 60 millions de repas. En 1985, Coluche voulait simplement lancer un coup de gueule : « J’ai une petite idée comme ça. Si des fois y’a des marques qui m’entendent, si y’a des gens qui sont intéressés par sponsoriser une cantine gratuite qu’on pourrait commencer par faire à Paris…, nous, on est prêts à aider une entreprise comme ça qui ferait un resto qui aurait comme ambition, au départ, de distribuer deux ou trois mille couverts par jour ». Les Restos du Cœur étaient nés.

Après cet appel, tout s’enchaîne très vite. Des étudiants de Sup de Co Paris mettent la main à la pâte pour commencer à organiser la distribution de repas, un peu partout en France une nouvelle solidarité se développe, jusqu’au jour où Coluche meurt brutalement, en juin 1986. On pleure le clown au grand cœur. Pas question d’interrompre pour autant les actions déjà entreprises : le même esprit demeure et les Restos du Cœur doivent continuer à vivre. Durant l’hiver 1986-1987, la CEE ouvre ses stocks, mesure qui avait été réclamée par Coluche. Un an plus tard, le 20 octobre 1988, la « Loi Coluche » (art. 238 bis du code fiscal) est votée à l’unanimité au Parlement : « Chaque personne ayant fait un don à une association prenant en charge l’aide alimentaire ou l’aide au logement bénéficie d’une réduction d’impôts » tandis que les médias et des artistes tels que Jean-Jacques Goldman, Johny Hallyday, Eddy Mitchell, Véronique Sanson et Michel Sardou se mobilisent pour soutenir les Restos du Cœur avec, par exemple, « La Tournée des enfoirés ». Dès lors, chaque année en hiver, les campagnes des Restos du Cœur se développent réunissant toujours plus de donateurs et de bénévoles. Les années 90 marquent le lancement de nouvelles initiatives, comme « Les Relais du Cœur » ou les « Toits du Cœur ». Car pour l’association, l’aide à l’insertion est devenue aussi importante que l’aide alimentaire : deux aides tout à fait complémentaires, pour ne pas dire indissociables.

Chaque jour, durant les mois d’hiver (décembre à mars), devant les deux mille centres de Restos du Cœur, défilent des personnes seules, des couples, des familles… de tous âges. Mais de plus en plus souvent, ce sont des jeunes en rupture de famille qui viennent frapper aux portes des lieux de distribution. Beaucoup de parents au chômage de longue durée fréquentent les Restos, à 18 ans leur enfant est « invité » à voler de ses propres ailes, pour lui la galère commence. Et après quelques années de précarité, il risque lui-même de venir prendre des repas à l’association, accompagné de son enfant. C’est ainsi qu’on en arrive à la troisième génération de pauvres.

Les bénéficiaires des Restaurants du Cœur ont besoin, au delà de l’aide alimentaire, de dignité, de respect et d’amitié. Pour cela, les équipes de bénévoles apportent aussi de la convivialité et de l’humanité. « La particularité des Restos du Cœur tient à son fonctionnement entièrement basé sur le bénévolat », souligne Patrice Blanc, responsable administratif de l’association. « On compte sur vous », lançait à juste titre son fondateur. Piliers de la vie des Restos, ces volontaires apportent leur cœur, leur disponibilité et leur savoir-faire, dans le respect de la Charte des bénévoles. Ils ont des compétences diverses d’accueil et d’accompagnement qu’ils peuvent acquérir au sein d’un dispositif de formation proposé par l’association. Aujourd’hui, on compte pas moins de 36 000 bénévoles qui distribuent les aliments de plusieurs façons. Ce sont d’abord des paniers repas composés d’un menu équilibré et complet, auxquels sont ajoutés chaque semaine des produits alimentaires de base (lait, beurre, huile, sucre, farine). Cette principale forme de distribution alimentaire concerne tous ceux qui peuvent faire leurs courses, deux fois par semaine, dans les centres de Restos, proches de leur domicile. Ils choisissent en toute liberté les aliments, classés selon les catégories diététiques habituelles et étiquetés en valeur de points. Chaque bénéficiaire dispose d’un certain nombre de points, avec lesquels il « fait son marché ». En tenant ses comptes, il acquiert ainsi une notion de responsabilité. Pour les autres bénéficiaires, n’ayant pas de logement, quelques structures dans les grandes villes proposent des repas chauds, servis à table. Une formule qui ne fait pas l’unanimité, car cela rappelle un peu trop la « soupe populaire » d’autrefois, perçue souvent comme un ghetto pour les pauvres. Les Restos ont alors eu la bonne idée d’inventer les « Camions du Cœur » ou « Bus du Cœur ». Ils ont l’avantage d’aller à la rencontre des sans-abri, dans les grandes villes, en leur offrant des repas chauds sur des sites fixes. Chacun peut alors consommer et discuter autour d’un plat, d’une soupe ou d’un café.

Des « Relais Bébé » sont également mis en place pour aider les mères et pères d’enfants en bas âge (de 7 jours à 18 mois). Non seulement, ils distribuent, aux familles exclues, des produits alimentaires appropriés (petits pots, farine, lait, couches), mais donnent aussi des conseils en pédiatrie, diététique, puériculture, hygiène. Ce sont des professionnels bénévoles qui apportent là leurs compétences (puéricultrices, sages-femmes, infirmières, assistantes sociales).

Tous les ans, plus de 45 000 tonnes de nourriture (pour un budget de 210 millions) sont ainsi collectées, afin d’assurer une distribution dans toute la France. Les Restos achètent, grâce aux dons, des denrées alimentaires. Ils s’approvisionnent à trois sources différentes. Après les appels d’offres auprès des industries agroalimentaires, l’association passe commande de produits en gros (huile, farine, conserves, fromages, desserts…). Deuxième possibilité : les denrées alimentaires (lait, blé…) sont mises à la disposition des Restos du Cœur par la Communauté européenne. Enfin, certains produits, ne pouvant plus être mis en vente dans les grandes surfaces, compte tenu de dates de consommation très proches, sont collectés et acheminés rapidement dans les centres de distribution, pour une consommation immédiate.

« Certes, notre premier service est bien celui de l’aide alimentaire, mais il existe en parallèle plusieurs activités d’aide à l’insertion à développer en fonction de capacités départementales », précise Patrice Blanc. Celui-ci fait bien sûr allusion à toute la politique d‘accompagnement social souhaitée par l’association et de plus en plus développée selon les départements. D’où l’idée de créer les Relais du Cœur fonctionnant toute l’année qui servent à faire le lien entre les démunis et les services ou les associations d’aide à l’insertion. « Mais on voudrait moins faire de ces relais une structure qu’un état d’esprit », prévient Gérard Setzer, responsable départemental des Restaurants du Cœur en Loire-Atlantique. Car même si les Relais du Cœur devraient être organisés pour recevoir les démunis aux centres de distribution, dans une pièce tranquille, l’important tient d’abord à la cohérence entre ces deux lieux. Le principe est simple : en servant les repas aux bénéficiaires, les bénévoles discutent avec eux, prennent connaissance de problèmes plus ou moins graves. « Lorsque ces personnes s’expriment, on arrive ainsi mieux à les aider », constate Gérard Setzer. Une aide souvent précieuse permettant en particulier de rendre le labyrinthe administratif plus accessible aux exclus (dossier ANPE, allocations familiales, Sécurité Sociale…), de dénouer des difficultés d’ordre médical, juridique… Le travail d’écoute auprès des bénévoles peut être aussi l’occasion de reprendre contact avec la famille ou d’étudier une future réinsertion professionnelle. Il s’agit en fait d’essayer de commencer à trouver des solutions contre des handicaps sociaux, notamment en faisant appel aux organismes adéquats. Les assistantes sociales pourront alors venir en appui à l’insertion sur certains problèmes spécifiques, une fois que les bénévoles auront transmis leurs coordonnées.

L’association a mis en place les « Toits du Cœur », à destination des non ou des mal logés. Ces logements d’insertion, de type résidences sociales, proposent des séjours de six mois maximum, le temps de trouver une meilleure solution ailleurs. Autre formule de logement : la location d’appartement HLM. Dans certains départements, les Restos du Cœur sont locataires d’office HLM. Ils peuvent alors prendre des sous-locataires qui, au bout de six mois, deviendront eux-mêmes locataires. Le problème du logement consiste encore à trouver des lieux d’hébergement d’urgence, comme les CHRS (centre d’hébergement et de réadaptation sociale). À Paris, la Péniche du Cœur ouvre ses portes chaque soir, à soixante-treize sans domicile fixe, envoyés par les Restos ou d’autres associations.

L’accompagnement social concerne aussi bien des personnes illettrées que des chômeurs de très longue durée, autrement dit une population qui a besoin de reprendre confiance, de retrouver l’espoir et de se sentir utile. Derrière la jolie appellation des « Jardins du Cœur », les bénéficiaires retrouvent les habitudes du travail (se lever tôt, respecter des horaires…) qui leur procure un gagne-pain. Chaque travailleur sait que tous les produits qu’il récolte seront par la suite distribués dans un centre de distribution des Restos du Cœur. En s’aidant elles-mêmes, ces personnes aident aussi les autres, ce qui explique la cohérence du projet et la motivation des équipes. Après une ou deux années passées dans les chantiers d’insertion, les travailleurs essaieront de rejoindre une entreprise d’insertion, puis, si possible, de retrouver le monde du travail ordinaire.

En lien avec le problème de l’emploi, une autre priorité des Restos tient à la lutte contre l’illettrisme. L’association travaille ainsi en collaboration avec le GPLI (Groupement permanent de lutte contre l’illettrisme). Des cours d’alphabétisation sont alors dispensés par des professionnels. Dans le cadre de cette politique, le livre marque une place significative au sein de plusieurs centres, avec la mise en place de coins bibliothèque. À Saint-Priest, dans la banlieue lyonnaise, une médiatrice du livre, travaillant pour la commune, vient régulièrement au Resto avec sa mini-bibliothèque sous le bras. À côté de l’activité lecture, les Ateliers du Cœur proposent aussi du théâtre, de la peinture, de la menuiserie, de la couture, du sport, etc. Autant d’ateliers qui demandent un accompagnement personnel et des exercices pratiques aidant à l’insertion.

Les responsables de l’association poursuivent une démarche qu’ils considèrent cohérente : le premier coup de main de l’aide alimentaire mène à un début d’aide à l’insertion. La pauvreté n’est pas qu’une « affaire d’estomac » et, dans un champ d’actions bien défini, les Restos font simplement preuve de citoyenneté. « Nous n’avons pas pour autant perdu notre identité, car ces actions d’insertion ont leurs propres limites », conclut Patrice Blanc. Comme l’indique son logo, les Restaurants du Cœur sont bel et bien aussi des Relais du Cœur. Une illustration parfaite du « lien social ».

Christophe de La Mure


Secourir les mal nourris… en mauvaise santé

La mauvaise nutrition ayant des conséquences sur la santé des personnes démunies, le Réso (Réseau d’accès aux soins pour personnes en situation de précarité) travaille en partenariat avec plusieurs associations caritatives (Les Restaurants du Cœur, le Secours Populaire, le Secours Catholique…). Avec l’application de la CMU (couverture maladie universelle), dès janvier 2 000, le Réso sera une véritable passerelle entre les personnes démunies, les professionnels de santé adhérents et les CPAM (Caisse primaire d’assurance maladie).

Réso. N° Vert. 0 800 23 26 00. Du lundi au vendredi, de 9 h 00 à 20 h 00.


Enquête sur l’alimentation et la précarité

Comment se nourrissent les personnes démunies ? C’est la question à laquelle a tenté de répondre l’« Etude sur la consommation alimentaire de sujets en situation de précarité », conduite par le Dr Monique Astier-Dumas (Centre de recherches Foch, Paris). L’enquête, réalisée en 1997-1998, a été établie à partir d’un échantillon de population en situation de précarité : 535 personnes, dont 331 adultes habitués des centres de distribution, et 193 enfants de moins de 3 ans fréquentant les PMI. Ces personnes sont en majorité d’origine métropolitaine, et à 87,3 % de cas disposent de ressources inférieures à 3763 F (moyenne à 2599 F). L’étude a été menée sur trois sites, dans l’Ouest de la France (Vannes), le sud (Grasse) et la région parisienne.

Les résultats obtenus confirment que les personnes en situation de précarité souffrent davantage d’un poids trop élevé, par rapport à la moyenne de la population française, voire d’un surpoids pour la moitié de l’échantillon. Ce problème s’explique notamment par le manque d’activité et une carence en protéines, due à la faible consommation de viande. Ainsi, 20 à 25 % des personnes démunies étudiées absorbent moins de protéines que la population générale et ont, par conséquent, un déficit en fer. Tout aussi inquiétant, la sous-consommation de légumes frais, dont on sait qu’elle est la meilleure des préventions alimentaires contre les cancers et les maladies cardio-vasculaires. À cela s’ajoute une consommation en quantité insuffisante de lait et de produit laitiers, sources de calcium et bénéfiques pour le capital osseux. Cette mauvaise alimentation se caractérise encore par un déficit en acide folique, de vitamines C et de vitamines B 12. Pourtant, face à cette réalité, les raisons financières ne sont pas les plus déterminantes, compte tenu de la grande part représentée par la distribution alimentaire, via les associations, au sein de l’échantillon. La mauvaise connaissance de ce qu’est une alimentation équilibrée et des raisons psychologiques entrent notamment en ligne de compte.

Retenons surtout que l’organisation du système alimentaire est à mettre en cause. Dans un pays comme le nôtre, quatrième puissance mondiale, qui a une surproduction de fruits et légumes, même de viande et de lait, une telle situation paraît d’autant plus absurde et révoltante. Seulement voilà, la Banque alimentaire et les associations caritatives s’organisent autour de l’approvisionnement et de la distribution de produits non périssables. D’après une enquête du Monde, moins de 3 % de stocks de fruits et légumes seraient donnés aux associations… Du coup, les personnes défavorisées se voient-elles proposer toutes sortes de charcuteries et de viennoiserie, au détriment de produits frais. On ne s’étonnera alors pas de constater leur embonpoint et leurs carences.


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