Numéro 509, 25 novembre 1999

La fonction du père en placement familial est-elle essentielle ?

oui, sans réserve

Comme en témoigne mon expérience de mari, de père, en famille d’accueil...

L’accueil d’un enfant au domicile d’une famille serait, selon certains, réductible à un acte qui n’impliquerait que l’assistante maternelle, les prescripteurs et le service de placement familial. J’ai envie de témoigner de mon expérience de mari, de père, en famille d’accueil, concerné depuis plus de dix ans par la présence à notre domicile d’enfants dont je ne suis pas le père. La question à laquelle je n’ai pas de réponse est de savoir si on devient « père d’accueil » comme on devient père de ses propres enfants. Au père de famille, l’engagement de son épouse en qualité d’assistante maternelle confère une image sociale attendue. Il est censé être doué d’une autorité ferme et bienveillante, être disponible et attentif.

Je pense avoir assuré dans la continuité de la vie de couple et de la vie familiale la permanence des valeurs et des usages qui nous ont amenés, un jour, à vivre ensemble. Accueillir un enfant bouscule tout et tout doit être recomposé. En tant que père, je ne me suis pas comporté avec les enfants accueillis comme avec nos propres enfants car le degré d’implication n’est pas le même. L’enfant accueilli a tendance à tout envahir : l’espace, les sentiments. Il cherche systématiquement l’exclusivité avec la mère d’accueil. Je l’ai constaté avec tous les enfants venus chez nous. J’ai été, et je suis encore l’empêcheur des relations exclusives de ces enfants avec ma femme. En effet, il n’existe que les genoux, les bras, les bisous et la cuisine de cette dernière. Pendant dix ans, j’ai lutté contre ces tentatives d’envahissement, cette appropriation des personnes et des lieux. Fonction ingrate et peu médiatique que de dire « non », de rappeler les règles, de revendiquer sa place de père !

Un exemple concret : les places à table. Chez nous, elles sont assignées à tel ou tel mais évoluent en fonction de l’âge, de la taille, des affinités. Un jour ou l’autre, chacun des enfants a tenté de prendre ma place. Je n’ai jamais pris pour un jeu cette tentative des enfants accueillis alors que je l’ai mieux tolérée de la part de nos enfants. Cette bataille à livrer en permanence donne parfois au « père d’accueil » que je suis, l’envie de fuir la situation et de laisser mon épouse se débrouiller : c’est son boulot ! Mais, l’enjeu m’apparaît si important que je n’ai jamais quitté le terrain très longtemps.

Certes, la mère, avec ses propres enfants, peut, spontanément, rendre « présent » le père en le nommant. Par contre, gratifiée par la demande maternelle intense des enfants accueillis dans une relation à la fois riche et complexe, elle est plus exposée sinon à l’oublier, du moins à le marginaliser.

En tant que père d’accueil ayant une activité professionnelle prenante, je ne me suis jamais beaucoup occupé de la « logistique » quotidienne. Tout en ne « traitant » pas les enfants accueillis de la même façon que les nôtres, je partage avec tous beaucoup d’activités : sorties, sports etc. Je n’ai jamais cherché à mesurer mes dons ou mes refus à tel ou tel en fonction de sa qualité d’enfant accueillant ou accueilli. Il faut vivre. Je tente de rester cohérent. Le rôle du père d’accueil n’est pas un rôle de composition, c’est un rôle de réalité qui s’inscrit dans la durée. Je me suis adapté, j’ai négocié. Et, nous avons la chance de bénéficier d’une supervision personnelle et de couple d’accueil. Le « jeu » familial n’est pas foncièrement modifié mais la supervision permet de comprendre ce que chacun des protagonistes « joue » et ce que les enfants accueillis tentent inconsciemment de faire « jouer » à la famille d’accueil, en particulier la reproduction de la maltraitance qui a motivé leur placement.

Bien sûr, le père d’accueil, la famille d’accueil doivent prendre conscience de ces phénomènes et c’est aux travailleurs sociaux qui accompagnent le placement de les y aider. On ne doit pas laisser l’assistante maternelle et le père d’accueil assumer seuls une problématique extrêmement complexe qui concerne tout le service.

Bernard Pinet, éducateur spécialisé, directeur d’établissement (et… père d’accueil).


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