![]() |
||
![]() |
La fonction du père en placement familial est-elle essentielle ?oui, sans réserveComme nous le montre lhistoire de Didier... |
Il existe peut-être des assistantes maternelles qui, seules, accueillent un enfant séparé de ses parents. Mais, y a-t-il une famille daccueil sans père daccueil ?
Dune place de professionnelle qui a, de près et dans la durée, eu la chance de voir ces enfants se construire dans des mouvements complexes, allant de leurs parents à cette famille daccueil où ils vivent, prenant aux uns et aux autres, à travers des crises et des conflits souvent violents et douloureux de cette place donc, je ne peux quêtre sûre que lenfant se charge de démentir les présupposés administratifs. Je suis sûre que dentrée, il va interpeller, solliciter, assaillir ce « père » dans sa différence : voix, gestes, odeurs, vêtements, et surtout il va interpeller une autre manière dêtre présent aux autres et à lui-même, de dire le monde autrement et de lamener à lintérieur de la famille, il va linterpeller dans son rôle de paternité !
Figure de paternité, père symbolique porteur de loi ? En tous cas, posant linterdit de linceste, faisant intervenir ce tiers qui sépare et qui seul permet de sautonomiser.
Et cela sans que le père géniteur soit disqualifié car lenfant présente souvent moins de difficultés à lier en lui deux images paternelles que « deux mères ».
Comme nous le montre lhistoire de Didier qui, dans un processus actif, parvient à se sentir fils de son père et fils de son père daccueil, liant les deux hommes lun à lautre en lui même : Didier a dix-sept mois lorsquil arrive dans la famille Pétri. Il a vécu la moitié de sa vie à lhôpital par séquences de quelques semaines entrecoupées de retours chez ses parents. Sa mère ne parvient pas à le nourrir, paniquée par le corps du bébé, par labsorption et lexcrétion des aliments, elle lamène à lhôpital persuadée quil a du « mauvais sang » et quil faut le lui changer. Tout en la blâmant, Monsieur Salmon, père de notre Didier, ne peut ni la soutenir ni la remplacer auprès de cet enfant.
Cest un bébé hypotrophique, au développement psychomoteur dun enfant de six mois, que le couple Pétri et ses deux filles accueillent. Les Pétri sengagent dans un combat tenace pour « remplir » Didier : cest un enfant qui présente une faiblesse physique impressionnante, et qui paraît vide, passif, souriant à tout le monde et ne pleurant jamais.
Au bout de trois ans, le couple daccueil parvient à rendre lappétit à Didier. Mais, cette faiblesse les a rendus extrêmement craintifs au sujet de cet enfant quils surprotègent. Ils le décrivent comme inachevé : il présente une fontanelle non fermée, un cur trop petit, des jambes qui ne le portent pas. Il faut beaucoup daide pour que les Pétri se rassurent et lui laissent prendre un peu dautonomie.
Les débuts du langage de Didier sont aussi révélateurs : jusquà deux ans et demi, il ne profère quun jargon incompréhensible au milieu duquel éclate soudainement une bordée dinjures tout à fait reconnaissables pour qui fréquente son père. Si Mr Pétri semble prendre à son compte la faiblesse de Didier, Mme Pétri, de son côté, lutte activement pour len défendre par les soins actifs et efficaces quelle prodigue à ce dernier. Ainsi, protégé par ses « parents daccueil », Didier nest pas détruit par la violence et la grossièreté de son père, ce qui nempêche pas les équipes de garder des contacts avec ce dernier et de lui amener son fils. Plus tard, les deux « pères » se trouveront des souvenirs professionnels communs et noueront une relation qui, très distanciée, ne sera pas exempte destime et de complicité.
Didier progresse, scolarisé très progressivement, et, une confiance réciproque sétablit à partir de ces progrès entre les deux pères. Didier connaît alors plusieurs années de vie calme dans sa famille daccueil. Lorsquil vient au centre rencontrer léquipe, il joue longuement le même jeu : il installe autour de lui les objets (pipe, carte) qui entourent son père daccueil, joue à prendre son allure, ses habitudes etc et se comporte vis à vis de son accompagnatrice en tyran autoritaire et volontiers grossier. Lors du décès de son père Didier dépose sur sa tombe un dessin : un mousquetaire, lair de défier le monde, quil appelle « Didier dArtagnan ».
Il continue à renconter sa mère et ses surs. Au retour dune rencontre où tous quatre ont évoqué le souvenir de leur père (sa sur et lui rivalisant à qui connaît le plus de gros mots), Didier interroge son accompagnatrice : que pense-t-elle de son père, de sa tendance à boire, de sa grossièreté ? Peut-il être à la fois le fils de Salmon et le fils de Pétri ? Quadviendra-t-il quand les Pétri réaliseront leur projet de ladopter. Sentant linquiétude de Didier, son accompagnatrice évoque les deux hommes, ce quils ont été chacun pour lui, et lamitié qui, malgré tout, les a unis.
Le projet dadoption ne peut se réaliser quà sa majorité, avec laccord de sa mère et le sien. Il pourra porter légalement les deux noms.
Pour conclure, il nexiste pas de situation daccueil familial de quelque durée où lenfant ne noue des liens significatifs avec celui quil faut bien appeler « père daccueil » - pas de situation où il nen joue, attaquant les liens du couple, essayant de transformer ce père en une autre mère Cest alors sur la capacité du père daccueil à résister que repose la solidité de sa femme et de leur accord, la durée du placement. Capacité à « se montrer plus fort que ces attaques » comme le dit J.M. Servin, à rester le père de ses enfants et le mari de sa femme, à être « un père » et non son père pour lenfant accueilli.
Eve-Marie Léger, psychologue, formatrice au COPES, longtemps accompagnatrice en placement familial au Centre Familial dAction Thérapeutique alors dirigé par le Dr Myriam David.
Revenir à l'index, à la page de garde.