Numéro 509, 25 novembre 1999

La fonction du père en placement familial est-elle essentielle ?

oui, sans réserve

Comme nous le montre l’histoire de Didier...

Il existe peut-être des assistantes maternelles qui, seules, accueillent un enfant séparé de ses parents. Mais, y a-t-il une famille d’accueil sans père d’accueil ?

D’une place de professionnelle qui a, de près et dans la durée, eu la chance de voir ces enfants se construire dans des mouvements complexes, allant de leurs parents à cette famille d’accueil où ils vivent, prenant aux uns et aux autres, à travers des crises et des conflits souvent violents et douloureux… de cette place donc, je ne peux qu’être sûre que l’enfant se charge de démentir les présupposés administratifs. Je suis sûre que d’entrée, il va interpeller, solliciter, assaillir ce « père » dans sa différence : voix, gestes, odeurs, vêtements, et surtout il va interpeller une autre manière d’être présent aux autres et à lui-même, de dire le monde autrement et de l’amener à l’intérieur de la famille, il va l’interpeller dans son rôle de… paternité !

Figure de paternité, père symbolique porteur de loi ? En tous cas, posant l’interdit de l’inceste, faisant intervenir ce tiers qui sépare et qui seul permet de s’autonomiser.

Et cela sans que le père géniteur soit disqualifié car l’enfant présente souvent moins de difficultés à lier en lui deux images paternelles que « deux mères ».

Comme nous le montre l’histoire de Didier qui, dans un processus actif, parvient à se sentir fils de son père et fils de son père d’accueil, liant les deux hommes l’un à l’autre en lui même : Didier a dix-sept mois lorsqu’il arrive dans la famille Pétri. Il a vécu la moitié de sa vie à l’hôpital par séquences de quelques semaines entrecoupées de retours chez ses parents. Sa mère ne parvient pas à le nourrir, paniquée par le corps du bébé, par l’absorption et l’excrétion des aliments, elle l’amène à l’hôpital persuadée qu’il a du « mauvais sang » et qu’il faut le lui changer. Tout en la blâmant, Monsieur Salmon, père de notre Didier, ne peut ni la soutenir ni la remplacer auprès de cet enfant.

C’est un bébé hypotrophique, au développement psychomoteur d’un enfant de six mois, que le couple Pétri et ses deux filles accueillent. Les Pétri s’engagent dans un combat tenace pour « remplir » Didier : c’est un enfant qui présente une faiblesse physique impressionnante, et qui paraît vide, passif, souriant à tout le monde et ne pleurant jamais.

Au bout de trois ans, le couple d’accueil parvient à rendre l’appétit à Didier. Mais, cette faiblesse les a rendus extrêmement craintifs au sujet de cet enfant qu’ils surprotègent. Ils le décrivent comme inachevé : il présente une fontanelle non fermée, un cœur trop petit, des jambes qui ne le portent pas. Il faut beaucoup d’aide pour que les Pétri se rassurent et lui laissent prendre un peu d’autonomie.

Les débuts du langage de Didier sont aussi révélateurs : jusqu’à deux ans et demi, il ne profère qu’un jargon incompréhensible au milieu duquel éclate soudainement une bordée d’injures tout à fait reconnaissables pour qui fréquente son père. Si Mr Pétri semble prendre à son compte la faiblesse de Didier, Mme Pétri, de son côté, lutte activement pour l’en défendre par les soins actifs et efficaces qu’elle prodigue à ce dernier. Ainsi, protégé par ses « parents d’accueil », Didier n’est pas détruit par la violence et la grossièreté de son père, ce qui n’empêche pas les équipes de garder des contacts avec ce dernier et de lui amener son fils. Plus tard, les deux « pères » se trouveront des souvenirs professionnels communs et noueront une relation qui, très distanciée, ne sera pas exempte d’estime et de complicité.

Didier progresse, scolarisé très progressivement, et, une confiance réciproque s’établit à partir de ces progrès entre les deux pères. Didier connaît alors plusieurs années de vie calme dans sa famille d’accueil. Lorsqu’il vient au centre rencontrer l’équipe, il joue longuement le même jeu : il installe autour de lui les objets (pipe, carte) qui entourent son père d’accueil, joue à prendre son allure, ses habitudes etc… et se comporte vis à vis de son accompagnatrice… en tyran autoritaire et volontiers grossier. Lors du décès de son père Didier dépose sur sa tombe un dessin : un mousquetaire, l’air de défier le monde, qu’il appelle « Didier d’Artagnan ».

Il continue à renconter sa mère et ses sœurs. Au retour d’une rencontre où tous quatre ont évoqué le souvenir de leur père (sa sœur et lui rivalisant à qui connaît le plus de gros mots), Didier interroge son accompagnatrice : que pense-t-elle de son père, de sa tendance à boire, de sa grossièreté ? Peut-il être à la fois le fils de Salmon et le fils de Pétri ? Qu’adviendra-t-il quand les Pétri réaliseront leur projet de l’adopter. Sentant l’inquiétude de Didier, son accompagnatrice évoque les deux hommes, ce qu’ils ont été chacun pour lui, et l’amitié qui, malgré tout, les a unis.

Le projet d’adoption ne peut se réaliser qu’à sa majorité, avec l’accord de sa mère… et le sien. Il pourra porter légalement les deux noms.

Pour conclure, il n’existe pas de situation d’accueil familial de quelque durée où l’enfant ne noue des liens significatifs avec celui qu’il faut bien appeler « père d’accueil » - pas de situation où il n’en joue, attaquant les liens du couple, essayant de transformer ce père en une autre mère… C’est alors sur la capacité du père d’accueil à résister que repose la solidité de sa femme et de leur accord, la durée du placement. Capacité à « se montrer plus fort que ces attaques » comme le dit J.M. Servin, à rester le père de ses enfants et le mari de sa femme, à être « un père » et non son père pour l’enfant accueilli.

Eve-Marie Léger, psychologue, formatrice au COPES, longtemps accompagnatrice en placement familial au Centre Familial d’Action Thérapeutique alors dirigé par le Dr Myriam David.


Revenir à l'index, à la page de garde.